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Xavier Wrona, est-ce ainsi que vivent les architectes ?

© Cyberarchi 2019

'Est-ce ainsi', le nom de l'agence, est une référence à un poème d'Aragon chanté, entre autres, par Léo Ferré. 'Est ce ainsi que les hommes vivent ?'. J'aime le fait que le nom de l'agence soit une question plutôt qu'une affirmation. Je partage la tristesse de cette interrogation quant à l'état des choses et les modalités d'existence de l'homme.

 
 
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CyberArchi : Les grandes dates de l'agence (bref une présentation de l'agence)

Xavier Wrona : Il s'agirait certainement plutôt d'une succession de petites dates. J'ai ouvert l'agence en décembre 2006 avec quelques 'mini clients', des amis d'amis qui souhaitaient refaire leur salle de bains ou leur cuisine. J'avais envie de croire qu'il était possible de faire de l'architecture quels que soient le budget, la taille du projet ou le type de client et non pas, comme je l'avais croisée souvent, l'idée que certains clients étaient plus intéressants que d'autres ou qu'un budget volumineux méritait plus d'attention. Ce n'a été par la suite qu'une succession de petits travaux longuement mûris.

Je voulais que l'agence soit conçue en elle-même comme un projet d'architecture. A la manière d'Yves Klein ou de Beuys dont les travaux engagent le monde et les gens de manière directe (Klein vendant des zones de sensibilité picturales aux édiles, publiant un journal ou Beuys créant une université libre, 'obligeant' la ville de Kassel à planter 4.000 chênes...). Je voulais que l'agence travaille les conditions de son existence plutôt que d'hériter d'une forme administrative toute faite qui contraint dès le début, il me semble, les productions architecturales. Je crois que si l'on souhaite que l'architecture puisse avoir un impact important sur le réel, qu'elle puisse contribuer à résoudre certains des si nombreux maux du monde contemporain, beaucoup de choses sont à repenser en amont des projets eux-mêmes.

Lorsqu'on prépare son diplôme, on entend très souvent cette phrase horrible "profites-en, c'est probablement la dernière fois que tu te fais plaisir !". Je voulais me prouver que ce n'était pas vrai. Que les intentions données à chaque projet de l'école, nourris de philosophie, de littérature, de cinéma et d'aspirations tant naïves que positives pourraient exister dans la réalité. J'ai donc proposé à chaque client de les accompagner dans leur projet avec leurs faibles moyens mais avec la contrainte pour eux de ne pas être trop impatient, de se donner le temps.

Aussi, ce type de projet qui de ce que je connaissais du monde de 'l'agence' apparaissait comme une quasi punition, s'est révélé capable d'offrir des conditions de travail incroyables. Pour chaque projet, j'ai eu la possibilité de mener, il me semble, une réflexion théorique mêlant les problèmes de genèse de la forme aux conditions de réalité dans laquelle il s'agissait d'intervenir. Chaque projet, dans sa dimension domestique, a pu devenir l'objet d'un questionnement sur notre manière d'habiter le monde. Par exemple, pour Mme Meziat, (cuisine et salle de bains), il s'agissait, avec l'aide de l'ouvrage Ouvrir Vénus de Georges Didi-Huberman, de tenter de penser architecturalement la gêne qui existe entre l'intérieur inquiétant du corps et le désir que peut susciter son extérieur. Pour M. et Mme Silly, projet dont je ne suis pas signataire puisque j'étais encore diplômable (Atelier d'architecture Etienne Lemoine à Vernon 27), il s'agissait à travers la pensée de Georges Bataille et l'ouvrage de Denis Hollier La prise de la concorde, de comprendre un peu plus ce qui dissocie ce qu'on appelle "le bâtiment" de ce qu'on nomme "l'architecture"...

Une date, pour répondre à la question, a été la première exposition de ces travaux en 2009. Avec L'architecte Rémi Perret du Burozero et les Designer de Studio Lo, nous avons monté un collectif : superminimum, qui regroupe des préoccupations similaires en termes d'échelle, de moyens et d'inquiétudes pour l'état des choses.

Qu'est ce qui vous a convaincu de participer aux Naja (ou dit autrement 'pourquoi les NAJA ?')

Parce que j'avais de très sérieux doutes sur la légitimité de mon travail... Sincèrement. J'avais besoin d'un regard extérieur. Savoir ce que les architectes aujourd'hui reconnus pourraient m'en dire. Je commençais aussi à fatiguer... Je crois que j'avais besoin d'un encouragement... J'avais eu quelques retours par le biais du collectif superminimum mais cela portait plus sur la dimension purement écologico / financière de l'agence. Sur le rapport aux clients, la gestion des honoraires... J'y avais présenté l'agence comme un projet d'architecture et les projets eux-mêmes étaient principalement montrés dans leur dialogue avec cette visée 'superminimum'. Je n'y avais pas abordé le questionnement latent de fond, cette interrogation sur la signification de ce phénomène qu'on appelle architecture. C'est tout de même incroyable qu'on dissocie avec tant d'attention architecture et bâtiment ! Thierry Verdier dit quelque chose comme "toute construction n'est peut-être pas une architecture". C'est simple, évident et pourtant incroyablement complexe.

Avec les NAJAP, j'ai eu le retour dont j'avais besoin pour continuer. Quelle que soit la valeur architecturale de ce que je fais, j'ai eu le sentiment pour la première fois depuis que j'ai ouvert l'agence que ce que je faisais était susceptible d'intéresser d'autres personnes du monde architectural. Outre Raphaël Magrou qui avait presque par hasard visité l'expo 'superminimum' et qui avait par la suite écrit un texte très émouvant (qu'il me reste à publier d'ailleurs...), je n'avais que des échanges limités avec le 'monde architectural'. D'abord, parce que je bosse tout le temps et puis parce que je n'osais pas trop parler de ce que je faisais.

Mais ce prix pose déjà mille questions. Mon agence est construite sur un modèle de réponse à des particuliers, sur un rejet de certains fonctionnements d'agence. La question va se poser de savoir s'il faut tout repenser pour tenter d'appliquer mon fonctionnement à des projets plus volumineux ou non... Ai-je quelque chose à dire à une plus grosse échelle ? Le fait d'avoir fait tenir l'agence avec des petits projets donne paradoxalement une grande liberté d'expérimentation, un temps énorme de réflexion que je crains de perdre en changeant d'échelle. Peut-être sera-t-il souhaitable maintenant que j'ai la conviction qu'il est possible de bien travailler à toute petite échelle de se remettre plus en danger et de tenter autre chose. J'attends aussi de comprendre ce qui a pu toucher les membres du jury et de voir en quoi ils pensent que ma petite initiative pourrait apporter quelque chose à plus grosse échelle. Une chose dont je souhaite que ce 'prix' puisse m'aider serait au niveau de l'enseignement puisque, comme d'aucuns le savent certainement, même après huit années de travail d'enseignement acharné les postes sont très fragiles et reconduits au dernier moment... On verra.

Quelle stratégie pour constituer le dossier : la forme (en clair la méthode) ?

Une mise à nu. Doutes, interrogations, faiblesses, convictions, difficultés, plaisir, rêves, aspirations... J'ai tenté de montrer ce que je fais avec la plus grande honnêteté puisque je souhaitais avoir un retour sur la légitimité de 'Est-ce ainsi'. Il y a donc énormément d'écrit. C'est une sorte de journal intime structuré en 9 chapitres (1/ L'architecture, l'ordre et les non architectes, 2/ Face au rationalisme, 3/ le sensualisme fonctionnel, 4/ la possibilité de partager l'architecture, 5/ Les formes et les sujets, 6/ La tête de l'architecture - l'architecture de la tête, 7/ Le définitif et le spontané, 8/ Le superminimum et l'architecture d'Est-ce ainsi, 9/ la besogne de l'architecture).

J'ai tenté de présenter les doutes et les interrogations constantes qui habitent ma pratique de l'architecture. Une pratique dans laquelle la forme essaie de ne reposer sur aucune préconception du beau, sur un questionnement constant de ce que veut dire le terme architecture, le mode d'exercice de l'architecte, sur la manière dont il est possible de partager (ou non) l'architecture avec ses clients... C'est une sorte d'errance dans le foisonnement de questions que suscite la pratique de l'architecture et les petites propositions que j'ai faites pour tenter d'y voir personnellement un peu plus clair.

Quelle stratégie pour constituer le dossier : le fond (ou encore comment s'est élaboré le choix des projets / réalisations à mettre en exergue) ?

J'ai présenté neuf projets. Un projet dont je ne suis pas signataire mais qui me tient énormément à coeur puisque je l'ai construit pour le couple d'enseignants d'arts que j'ai eu depuis le lycée jusqu'en troisième année d'archi : Alain et Josette Silly. Une salle d'eau de 9 mètres carrés sur laquelle j'ai passé plus de quatre années. Découverte douloureuse du chantier dans leur jardin magnifique qui est le point de départ de mes petites réflexions sur l'architecture. Puis trois projets réalisés par l'agence (cuisine / salle de bains cuisine / réaménagement intérieur de maison individuelle). Trois projets en étude (deux réaménagements intérieurs de maison individuelle et une extension). Enfin, les travaux sur l'architecture / vêtement que j'ai mené en avril 2009 avec les étudiants de Georgia Tech. (j'enseigne depuis 2003 pour le Paris Program de Georgia Tech qui est invité par la géniale école d'architecture de Paris La Villette).

L'enseignement est indissociable de l'agence. Les expériences, découvertes et problèmes effectués en projet et en chantier sont toujours discutés, travaillés, questionnés avec les étudiants. En ce moment, nous travaillons d'ailleurs avec eux et l'association SILLY VILLA (sillyvilla.over-blog.com) sur le site des Silly à Coupigny dans l'Eure, à la réalisation d'une petite architecture dédiée à la passion. J'essaye d'aider les étudiants à ne pas être des architectes 'purs esprits' et de travailler avec eux sur la physicalité de l'architecture et leur propre 'corporéité'. Le professeur de voix David Silly et le chorégraphe Didier Silhol, qui ont généreusement accepté de participer à cette expérience, nous aident ainsi à prendre conscience des implications architecturales du phénomène vocal ainsi que de faire face à la dimension chorégraphique inhérente à chaque chantier. C'est fascinant.

Quelle philosophie pour l'agence, aujourd'hui et demain (en d'autres mots, les rêves, les voeux, les espoirs, les désirs de jeunes archis désormais NAJA) ?

Il y a deux choses qui travaillent principalement l'agence. D'une part, une interrogation sur le sens de l'entreprise architecturale, d'un point de vue qui aimerait être anthropologique en quelque sorte. Ce qui à ce jour résume peut-être le mieux cette interrogation est un ouvrage sur Georges Bataille, écrit par Denis Hollier et qui s'intitule La prise de la concorde. Dans cet ouvrage, Hollier décrit le rapport que Bataille entretient avec l'architecture. Une manière de la regarder non pas de l'intérieur (avec un regard à jour sur les toutes dernières réalisations ou une érudition de culture architecturale...) mais comme une belle étrangère... de manière très distante. En utilisant la même capacité d'étonnement que Mauss montrait à l'égard des rituels des amérindiens par exemple.

L'architecture apparaît alors comme une sorte de rituel humain très étrange qu'il faudrait pouvoir regarder depuis la lune. Pourquoi les hommes ont-ils toujours et dans chaque civilisation attaché autant d'attention et déployé autant d'énergie à entasser des pierres les unes sur les autres ? D'où vient cette fascination pour l'ordre, la maîtrise du bâti ? Il se passe tant de choses dans l'architecture qui dépassent totalement la seule problématique d''un toit sur la tête' qu'on y trouve un portrait fascinant de ce que l'homme projette de lui-même. Ceci est la matière première que je tente de travailler.

La deuxième chose concerne plus les modalités de travail et de projet. Le fait que l'agence ait été pensée comme un projet d'architecture dans sa structure administrative, législative, économique... Ce que j'ai tenté de décrire au sein du superminimum. Mon rêve, qui est en partie une réalité, est de pouvoir faire de l'architecture 'pour tout le monde' et surtout les personnes qui n'ont habituellement pas recours à l'architecte. Je travaille beaucoup sur des projets allant de 10.000 à 50.000 euros et tente de faire en sorte qu'une agence puisse vivre de ces petites choses et non pas qu'elle soit payée par de plus gros projets... Encore une fois, si on tente de regarder l'histoire de l'architecture depuis la lune... il est difficile de ne pas s'inquiéter du fait que l'architecture est quasi exclusivement construite par / pour 'le pouvoir', sans nécessairement y voir ici de connotations péjoratives. L'idée du superminimum en ce qui me concerne est de tenter de construire pour ceux qui peuvent à peine.

De manière plus large, je dirais que 'Est-ce ainsi' est une référence à un poème d'Aragon chanté, entre autres, par Léo Ferré, 'Est ce ainsi que les hommes vivent ?'. J'aime le fait que le nom de l'agence soit une question plutôt qu'une affirmation. Je partage la tristesse de cette interrogation quant à l'état des choses et les modalités d'existence de l'homme. Cette agence est une micro tentative de faire autrement. J'aimerais croire, du moins j'essaie d'imaginer qu'une agence d'architecture puisse participer à la compréhension du monde tout en le construisant. Comme une succession de petits essais construits.

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