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When architects Meet engineers : Patriarche l'iconoclaste

© Cyberarchi 2019

'WaMe, When architects Meet engineers', est le titre du magazine édité par Patriarche & co, révélant ainsi la caractéristique de l'importante agence chambérienne (73). D'une approche pragmatique de l'architecture - "le bon sens paysan" - la famille Patriarche développe une vision humaine, voire philanthropique, de la création et de l'innovation. Portrait.

 
 
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Sur les bords du lac du Bourget, père et fils se succèdent pour présenter à la presse invitée l'agence Patriarche & co. Un nom qui n'est autre qu'un patronyme et qui, parfois, selon une confidence du fils, Damien, s'est avéré utile, notamment en Algérie. "Là bas, Patriarche rappelle le chef de tribu", s'amuse-t-il. Une vision tribale pertinente. Ici, l'architecture est bel et bien une affaire de famille.

Père, épouse, oncle, frère... font donc partie des 95 employés de l'agence. Damien Patriarche, en porte-parole occasionnel, affirme ainsi la "pérennité" comme une force. "Nous sommes une agence familiale", ressasse-t-il à l'envi. L'impression est partagée.

Le résumé du parcours de Damien Patriarche souligne l'incroyable force d'attraction que dégage l'agence familiale. "Au tout début, j'avais une boîte d'images de synthèse. J'avais fait trois mois en école d'architecture et même arrêté mes études d'ingénieur pour créer cette entreprise. J'étais cependant toujours inspiré par l'architecture, sans pression de la part de mon père qui me disait alors 'fais un vrai métier ! Deviens ingénieur !'. J'ai donc repris mes études d'ingénieur mais je ne pouvais plus me rendre en cours, ma société marchait trop bien", raconte-t-il.

"Aujourd'hui, avec mon père, nous ne pouvons parler que de boulot. Quand nous nous voyons, nous nous rassurons mutuellement. Ma mère n'a jamais été à l'agence jusqu'à l'année dernière. Depuis, elle nous donne un coup de main pour la comptabilité. Ma femme est elle-même designer-graphiste à l'agence". Y a-t-il pour les Patriarche une vie hors de l'agence ? Damien précise alors qu'il a rencontré sa femme au club d'aviron. Sauf qu'il indique que Jean-Loup Patriarche, le père, est le président du club... Une autre histoire de famille !

Cela dit, l'incroyable essor de l'agence ne peut s'expliquer par la seule généalogie. "Ces dernières années, l'économie française marchait plutôt pas mal. De plus, avant 40 ans, on est un jeune architecte, après 55 ans, on est un vieil architecte. Mon père est dans cette fenêtre là", propose Damien. Question d'âge ? Pas seulement. Saisir les opportunités qui se présentent est également l'une des forces de l'agence.

"En 1993, Christian Boiron (pharmacien et industriel lyonnais. NdR) proposait d'imaginer un bâtiment en huit jours. A l'époque, nous étions une petite agence. Nous nous sommes présentés avec quelques A3. Nous avions dessiné là où il ne fallait pas construire ; dit autrement, nous leur avions conçu un site. Depuis, nous avons construit 50.000m² pour les sociétés de Christian Boiron", relate Damien Patriarche. "Puis, nous avons rencontré la famille Mérieux. Nous avons fait avec elle un projet, puis deux... La relation s'est engagée sur du long terme". Cela paraissait d'autant plus facile que "Mérieux est une entreprise familiale et que nous avions cette valeur commune". A force de concevoir des 'Salles Blanches', l'architecture de laboratoire est devenue une spécialité de l'agence.

C'est en partie grâce à cette clientèle fidèle et mondialement connue que l'agence savoyarde s'est internationalisée. Patriarche & co ainsi travaille ou a travaillé en Chine, aux Etats-Unis, au Canada... "L'un de nos architectes, vietnamien, a découvert beaucoup d'opportunités au Vietnam. Il est aujourd'hui en train de développer une agence locale où nous ne souhaitons pas imposer nos manières de faire mais les enrichir", ajoute Damien Patriarche. "Nous avons aussi un côté aventurier", dit-il.

Ce goût pour l'aventure se retrouve dans les projets africains de l'agence. "Nous travaillons dans des pays en développement pour des congrégations religieuses. Nous n'avons pas envie de leur faire payer trop cher". La tribu Patriarche, outre son côté familial, dévoile ainsi un humanisme constitutif qu'elle ne souligne pas - il a fallu tirer sur le fil de la bobine pour que le sujet soit abordé -, préférant marteler tel un slogan publicitaire un "bon sens paysan" qui lui serait caractéristique.

L'Afrique se révèle pourtant être une expérience atypique. "Le développement durable n'est pas un effet de mode ; là bas, c'est une nécessité. Alors, faire du développement durable comme de la tarte à la crème n'a pas de sens. Nous essayons, quant à nous, d'y mettre un vocabulaire. Cela nous ramène à l'essentiel. A Madagascar ou au Togo, le terme 'génie du lieu' prend tout son sens. Nous sommes dans les extrêmes climatiques mais aussi dans les extrêmes au niveau du budget, des ressources, de l'énergie. Il n'y a même pas d'électricité. De plus, il y a un sujet social. Nous arrivons dans un pays pauvre et nous sommes face à des soeurs qui ont fait voeu de pauvreté". L'humilité est de rigueur chez Patriarche. L'idée de faire publier ces projets ne leur est même pas venue à l'esprit.

Dommage car cette humilité s'exprime également dans le parti architectural adopté par l'agence. "Nous utilisons les techniques locales et les matériaux disponibles sur place avec une approche contemporaine. Ce n'est pas du traditionnel répété, nous ne faisons que reprendre des spécificités locales", précise Damien "Revenir à l'essentiel nous oblige de ne pas compenser avec des machines. Ce bon sens paysan, nous le connaissions déjà et nous n'oublions pas de l'appliquer".

Cette recherche d'adaptation et de proximité s'inscrit dans le respect des cultures. "A Madagascar, nous ne sommes pas là pour imposer notre culture" et "au Togo, nous construisons avec le savoir faire local, il a même fallu faire appel à un marabout pour exorciser l'endroit". Une inclination qui trouve parfois ses limites. "Un réseau local est difficile à construire. Par exemple, nous collaborions avec un architecte local mais nous nous sommes aperçus qu'il était corrompu. Depuis, c'est un ingénieur belge qui, désormais, fait le relais".

Ce goût de l'aventure se révèle également fort utile à domicile, comme en témoigne le Musée des Confluences à Lyon. "Nous ne sommes pas les premiers à avoir été contactés mais nous sommes les premiers à avoir répondu oui", s'amuse Damien Patriarche. "Nous avons d'abord été approchés par les entreprises pour créer un dossier graphique de référence. Nous avons ensuite rencontré Wolf Prix pour qu'il nous adoube et, enfin, le Conseil général nous a proposé la maîtrise d'oeuvre", rapporte-t-il.

Jean-Loup Patriarche choisi ce moment pour intervenir et donner quelques précisions. "Nous réalisons les plans d'exécution et relançons les appels d'offre. Nous reprenons le projet de façon pragmatique pour le rendre constructible. L'architecture de Coop Himmelb(l)au, d'abord la forme puis le programme, est à l'inverse de notre démarche. Cela peut fonctionner pour des musées"... Mais Jean-Loup Patriarche, bien que critique sur cette approche de l'architecture, affirme son grand intérêt pour un projet incroyable. "C'est tout de même passionnant et très complexe. J'ai eu un budget cachet d'aspirine impressionnant !", ironise-t-il. Bref, que du plaisir, malgré le mariage contraint de l'agence autrichienne et de l'agence française, rendu possible justement par ces visions antagonistes et vraisemblablement complémentaires, de l'architecture.

Pour Damien Patriarche, "l'architecture est un métier transversal dans lequel nous devons maîtriser l'acte de construire, sans aller dans des délires irréalisables". Il saisit cet instant pour affirmer la position de l'agence. "Nous avons un fil conducteur : l'architecture et l'ingénierie. Notre approche de l'architecture repose sur la composition. Nous retrouvons des modules simples qu'on assemble dans un plan masse. Mon grand père poursuivait déjà cette idée alors qu'il réalisait des groupes scolaires ou des logements sociaux".

"Nous construisons les vides avant les pleins. C'est un travail de plan masse. Nous apportons une grande attention à ces espaces non construits, notamment pour les flux", poursuit-il. "Dans le dessin architectural, nous dissocions espace servant et espace servi. Nous plaçons d'abord les toilettes". A ce propos, Damien Patriarche rappelle une anecdote. "Quand je faisais mes études à l'ESTP (Ecole Spéciale des Travaux Publics), j'étais surnommé le 'chiottard'". Plus sérieusement, il poursuit l'explication : "nous disposons ensuite les circulations verticales et les locaux techniques. Nous pouvons alors distribuer les espaces servis autour et, enfin, amener la poésie".

"L'architecture est un art majeur, un art de la proportion et de la ligne, un art de grande précision", dit-il. Sans doute faut-il déceler ici l'influence de l'ingénierie. "Nous usons de lignes simples, de matériaux à l'état brut dans le but d'aller au-delà de la mode". L'efficacité et la vérité caractérisent l'architecture de l'agence. Damien Patriarche souligne toutefois que "lorsque nous travaillons avec des industriels, nous travaillons d'abord sur le programme, sans tomber dans le fonctionnalisme".

"Nous n'avons pas d'idoles en architecture", clame-t-il. La visite de l'agence et de ses salles de réunions trahit, à l'évidence, quelques attirances. Sur chaque porte vitrée, le nom d'un architecte sert l'identité du lieu de rencontre : Neutra, Lautner, Schindler, Prouvé... Franck Lloyd Wright... Mies van der Rohe.

La liste parait surprenante et ce n'est que difficilement, du coin de la bouche, que les noms de Foster, Grimshaw ou Rogers sont énoncés. La présence d'un livre sur ce dernier, dans l'agence, dévoile peut-être une certaine proximité inavouée. Néanmoins, la figure de l'architecte-ingénieur de Patriarche & co semble préférer s'en retourner à ses classiques plutôt qu'aux idéaux high tech.

Parallèlement à cette intense activité d'ingénierie, Patriarche & co cible l'innovation, véritable leitmotiv depuis la création de l'agence par Bernard Patriarche, qui faisait à l'époque figure de précurseur dans le domaine de l'architecture bioclimatique. Aujourd'hui, les bureaux de Patriarche & co, logés en partie au sein de 'House Boat', véhicule, par ses atours expérimentaux, cette image d'inventivité. L'intitulé insolite de cette réalisation, qui se décline en plusieurs exemplaires, témoigne de recherches poussées et d'une quête de typologie nouvelle de l'architecture. Damien Patriarche, pour l'expliquer, revient sur l'histoire du site. "Technolac était un ancien terrain militaire en zone inondable. Nous pouvions tout remblayer ou bien trouver une idée géniale", commence-t-il. "Nous avons remblayé une jetée centrale sur laquelle des maisons sur pilotis se connectent comme des bateaux à un port". L'idée géniale est donc survenue en 2002.

Avec un "copain promoteur", Patriarche & co a réalisé au sein d'une zone d'activités un complexe de bureaux répartis en 'house boat'. L'ingénieux procédé, établissant une architecture légère posée sur des "skis de béton", a permis le développement d'une zone a priori inconstructible.

Réalisations - manifestes, les 'house boat' illustrent l'ambition de l'agence et sa volonté créatrice. "Quand nous nous sommes implantés à Montréal, nous avions rencontré des industriels pour créer un modèle de maisons sur pilotis. C'était novateur mais les gens sont restés très conservateurs", raconte Damien Patriarche quelque peu contrarié. L'agence développe aujourd'hui une "version 2.0" de la House boat dont les travaux viennent de débuter.

Conjointement, pour ne pas dire inextricablement, l'innovation tant souhaitée cible le développement durable. Concepts et labels semblent inconvenants pour l'agence. Il s'agit avant tout de défendre une cause plutôt que de répondre à des critères préétablis. "Tous ces points ne sont pas du HQE mais de l'architecture", résume Damien Patriarche. "Nous menons des recherches scientifiques sur l'efficacité énergétique. A ce titre, nous faisons même partie de l'observatoire franco-suisse des écoquartiers, Eco-Obs", explique-t-il. L'ambition d'être à la pointe est à l'aune de nombreux projets dont l'immeuble Genzyme à Lyon, premier projet certifié LEED gold en France.

Aujourd'hui, Damien Patriarche a de nouvelles aspirations pour l'agence. "L'architecture française est très parisienne. On ne parle jamais de nous. Ce n'est pas une question d'égo mais il est irritant d'être identifiés comme des provinciaux qui font du développement durable". La pointe d'amertume est perceptible, peut-être justifiée. Mais Damien Patriarche reconnaît un défaut de stratégie. "Nous n'avons jamais été proactifs dans la recherche de clientèle. Nous sommes des faiseurs plus que des diseurs", explique-t-il.

Si quelques slogans viennent régulièrement ponctuer le discours de Damien Patriarche et marteler l'identité de l'agence, le plus surprenant est occulté. C'est modestement, au bout de la bobine de fil, qu'il évoque l'oeuvre philanthropique de l'agence. "Nous concevons, en offrant notre temps de travail, avec l'Institut Mérieux en tant que mécène, un projet pour les sans-abri à Lyon. Nous imaginons des modules en bois préfabriqués, avec un temps de chantier de trois mois. Le Grand Lyon a mis à disposition un terrain et nous espérons que l'ensemble sera opérationnel l'été prochain".

Ce projet vient couronner un discours implicite, où le respect et l'humilité sont présentés comme de solides valeurs profondément ancrées dans une manière de créer. Patriarche & co n'est, dès lors, pas l'architecture d'un homme mais celle d'une famille ouverte. A contre courant de la starchitecture et de ses iconic buildings, l'agence se révèle alors sous ses atours les plus iconoclastes. Loin du geste, près de la vérité, Patriarche touche à l'essentiel.

Jean-Philippe Hugron

Lire également notre article 'Chapiteau high-tech, le brutalisme à l'encre rouge en Savoie' et consulter notre album-photos 'Patriarche & co, à Chambéry (73) : l'agence où le soleil ne se couche jamais'.

When architects Meet engineers : Patriarche l'iconoclaste
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