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Vers une nouvelle lecture de la Chapelle de Ronchamps

© Cyberarchi 2018

"Le Corbusier s'oublie". Provocation ? Ce n'est pas l'intention de David Orbach et Isabelle Coste qui proposent ici, au travers d'une dissociation entre théorie et architecture, une nouvelle vision menée comme une enquête policière sur la chapelle Notre-Dame du Haut à Ronchamps. Sont-ils parvenus à déjouer les "pièges" posés par l'architecte ? A vous de voir...

 
 
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Cinquante ans après l'inauguration de la chapelle Notre-Dame du Haut à Ronchamps, posons que ce projet assez mystérieux et plutôt atypique de l'architecte recèle une stratégie non dévoilée par lui et qu'il nous faut retrouver.

Postulons également qu'il ait sciemment voulu "oublier" ses propres théories : le modulor, la géométrie de l'architecture grecque et son nombre d'or pour parler de toute autre chose. Pour parler cette fois par métaphore. C'est-à-dire l'architecture pensée non plus comme plastique, mais comme images, et qui plus est, images issues du texte. LC a-t-il voulu ici s'opposer à lui-même, à ses propos de toujours ? Le Corbusier s'est-il "oublié" ?

Il s'exprime aussi sur le paysage et de sa relation avec la chapelle mais ce texte, là aussi, a l'air d'avoir été monté "après coup" pour la communication du projet.

Enfin il parle aussi d'"acoustique visuel" et nous préférons ruminer de ce côté-là. Des premières esquisses de plan montrent en effet un vague rapport du plan de la chapelle avec la coupe d'une oreille.

Si le plan est la coupe d'une oreille, la coque est donc l'oreille externe elle-même (le pavillon) tournée vers le ciel et l'ensemble de la chapelle est donc construite comme une ANTENNE PARABOLE.

Une parabole mais pour écouter quoi ? Le ciel ? Dieu plutôt puisque c'est une église. Le Corbusier a donc pu imaginer cette image amusante et parfaitement solide du point de vue sémantique : une foule de fidèles se presse dans la chapelle en forme d'immense oreille pour amplifier et recevoir la voix de Dieu. Image belle et puissante, et parfaitement neuve.

Poursuivons notre recherche. Sur la façade principale, un détail nous intrigue : la coque s'effile en pointe avec une mystérieuse pliure indigne d'un puriste tel que l'était le maître :

Ce surprenant soulèvement de la pointe est-il un effet plastique à seul but esthétique, en un mot décoratif ? Difficile de le dire : en absence de réponse à cette énigme, poursuivons notre promenade autour de l'édifice.

La coque sur la deuxième façade évoque un bateau et son étrave, ce qui est logique, du point de vue du sens, puisque la communauté de l'église s'est toujours voulue être un navire conduit par le christ. La métaphore est ici absolument rebattue dans son fond mais rigoureusement innovante dans son traitement plastique, dans sa forme architecturale.

Sur la dernière façade (ouest), les "coupoles" émergeant de la coque évoquent suffisamment les trois grands personnages de la Trinité pour que nous n'ayons besoin d'insister :

Etendant leur bras et protégeant ainsi de leurs ailes les fidèles, ils peuvent être l'image du verset "à l'ombre de tes ailes Seigneur, je n'ai plus peur de la nuit".

Sur cette façade, un détail nous attire : la gargouille.

Elle évoque avec insistance quelque chose, ou plutôt plusieurs images : entre autres, un naseau, un long nez, un papier plié, mais aussi une lettre de l'alphabet. Une sorte de w ou bien plus certainement un OMEGA : un verset ultra connu nous vient alors immédiatement à l'esprit : "je suis l'alpha et l'Omega".

Pourquoi Omega ?

Si Le Corbusier a bien écrit ici un Omega sur la dernière façade, il doit donc y avoir alpha sur la première. Notre jeu de piste serait donc corroboré, prouvé par ce détail. Revenons à la façade principale de l'entrée.

Sur cette façade, aucun alpha visible. Toute cette "promenade mentale", cette vision d'images n'est-elle alors qu'élucubration intellectuelle ? L'architecte a-t-il bien voulu raconter toutes ces images tirées du texte ou n'est-ce que phantasme ?

En se tournant alors vers les profondeurs du texte, nous apprenons, d'après Marc-Alain OUAKNIN (Mystère de l'alphabet ; Editions Assouline), que la lettre alpha vient de l'égyptien aleph "le taureau". Un taureau !

La coque de l'entrée est donc une corne de taureau. La cassure n'est donc nullement un effet plastique, mais une forme indispensable au sens.

Cette corne donne à la chapelle, pourtant petite, cet effet de puissance musculeuse presque préhistorique, remarqués par les commentateurs, mais qui n'en ont pas compris la cause.

Pour terminer cette brève analyse qui n'aborde pas les détails mais que chacun pourra poursuivre facilement lui-même, il nous reste à remarquer que la lettre OMEGA signifie, toujours chez Marc-Alain Ouaknin, le "grand O". "Le O est l'initiale du mot hébraïque ayin. Le ayin c'est la 'source' : Le point de passage de l'eau souterraine à l'eau qui coule à la lumière du jour ( p7)". Cette lettre se trouve ainsi bien placée à Ronchamps comme gargouille réceptrice et dispensatrice de l'eau du ciel.

Toutes ces images rigoureusement suivies ne peuvent être l'effet du hasard. Elles ont été magnifiquement agencées par l'architecte et c'est pourquoi la chapelle de Ronchamps n'est donc nullement moderne, c'est-à-dire faite de volumes sous la lumière, mais éminemment symboliste, ou, si l'on veut, presque égyptienne.

Ainsi les termes "d'espace indicible", propos si joliment trouvés par l'architecte et repris ensuite jusqu'à plus soif par tant d'architectes du monde entier, ne coïncident peut-être pas tant que cela, à la lumière de cette analyse, avec l'édifice construit.

Construire à la fois la "Cité radieuse" de Marseille et ensuite la chapelle de Ronchamps est donc bien la marque du génie qui peut à la fois créer des bâtiments d'une époque, l'époque moderne, et ensuite en réaliser d'autres d'une pensée toute différente, imprévisible, comme la vie.

Isabelle Coste et David Orbach, décembre 2005

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