• Accueil
  •  > 
  • Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Rejoignez Cyberarchi : 

Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois

© Cyberarchi 2019

L'équilibre, même quand il est structurel, même quand il s'exprime sur de très longues portées, n'est pas seulement un élément de physique. Il procède également d'une alchimie toujours singulière. La carrière de cette architecte fédératrice "d'énergies" en témoigne. Portrait.

 
 
A+
 
a-
 

"Célibataire du jour au lendemain, un associé qui s'en va aussi... Je construis la caserne des pompiers". Véronique Klimine, 44 ans, peu encline à la communication pourtant nécessaire et d'une étonnante timidité, est troublée par l'exercice difficile du portrait. Mais c'est ainsi, au détour d'une phrase, que la fermeté de sa conviction et son surprenant parcours d'architecte prennent tout leur sens. En effet, dans de telles circonstances - on est alors à la fin des années 80 - la carrière de Véronique Klimine, qui construit pratiquement depuis qu'elle est sortie de l'école, à 22 ans, aurait pu connaître un coup d'arrêt. Il n'en fut rien.

A cette aune, il n'y a guère d'obstacles insurmontables. Elle en rencontrera donc peu. "Ce métier, ce n'est que du plaisir", conclut-elle finalement. Le plaisir a déboulé par hasard, d'un coup, sans prévenir. Collégienne à Grenoble, Véronique Klimine s'est lancée dans une profession "sans rien y connaître" tout simplement parce que la priorité de sa mère était que ses filles aient un métier, une priorité non négociable.

Sauf que la curiosité relative - un père commercial dans le bâtiment - se transforme, dès ses premiers cours à l'école d'architecture de Grenoble, en passion véritable. 'Que représente le construit pour l'être humain ?', 'Qu'est-ce qu'un linteau ?', 'Qu'est-ce qu'un pilier ?'... Ces questions, à sa grande surprise, la fascinent. "Soudain, on pose un autre oeil sur ce qui nous entoure ; la moindre pierre, la moindre moulure, le moindre linteau, il y a toujours une raison, toujours un sens, pratique ou symbolique. Etre capable de répondre à la question 'Comment ça tient ?' m'a bien plu. J'étais nulle en maths mais j'ai compris que je pouvais construire". Foin des Beaux-arts, c'est le mystère de la structure qui assoit sa conviction : elle sera architecte.

Qui plus est, cette notion restera attachée à celle de 'besoin' découverte en philosophie de l'architecture 1.0.1.. Une démarche qu'elle qualifie de "pas intello" mais qui guide toute son action. "Il y a toujours une urgence. Un concours est fait pour y répondre. De plus, nous sommes comptables des deniers publics. Nous n'avons jamais dépassé un budget : au sens propre, vous pouvez vérifier. Pour moi, c'est la règle du jeu. De fait, de plus en plus, j'essaye d'écouter les retours quant à l'entretien des bâtiments que je construis, je comprends parfaitement les contraintes d'une commune sur les budgets", dit-elle. Elle rend grâce aux concours, qu'elle trouve "assez honnêtes" et explique ainsi la politique de l'agence. "On regarde les annonces, on s'inscrit et on sait que l'on peut être retenu". Non, elle n'est décidément pas inquiète. Et si elle utilise de façon aussi diversifiée les pronoms 'on', 'je', 'nous', c'est simplement que les différentes étapes de sa carrière les imposent.

Une carrière placée d'emblée, hasard encore, sous le signe du bois. A peine diplômée, elle s'inscrit pour un Certificat d'Etudes Approfondies en Architecture (C.E.A.A.) consacré à 'Architecture et Bois' et gagne, dans la foulée, le deuxième prix d'un concours organisée par les producteurs de bois de Suède et Finlande qui consiste en un... voyage en Suède. Elle y découvre toute la filière, de la forêt à la maison traditionnelle en passant par l'usine. Au retour, elle intègre une "bande d'architectes" passionnés de bois qui, à cette époque - au milieu des années 80 - font figures de doux rêveurs. Mais Véronique Klimine, dans le cadre de son travail, ne rêve pas. "Le côté structure de la construction bois me plaisait pas mal", dit-elle.

Elle rencontre alors Denis Grezes, un architecte chercheur et professeur embarqué dans le développement d'un logiciel de dessin d'architecture. Lequel sait que l'OPAC de l'Isère cherche à monter une opération expérimentale en filière sèche. Alain Eyraud, un autre jeune architecte, connu sur les bancs de l'école d'architecture y travaille aussi. "Denis s'occupait de son logiciel et nous laissait, Alain et moi, faire l'architecture", dit-elle. Les logements de l'OPAC construits "de A à Z", la paire emporte un nouveau concours, pour une école et un gymnase, dans l'Ain. "Prenez le projet et installez-vous", leur recommande Denis Grezes. Ils s'inscrivent à l'Ordre "et voilà", à 26 ans, Véronique Klimine était architecte, au sens strict où l'entend l'Ordre national. La paire fonctionnera quelques années jusqu'à ce qu'Alain Eyraud rejoigne Groupe 6. Véronique Klimine se retrouve seule pendant quelques années, construit notamment pour la DDE l'extension d'un Creps et... une caserne de pompiers.

La solitude professionnelle lui pèse cependant. "Il me manquait le débat d'idée", dit-elle. Elle se lance dans l'aventure d'une association, la création de l'agence R2K - Jean-Paul Roda, Véronique Klimine, Patrick Kopff -. "Jean-Paul Roda construisait des maisons bois pour une clientèle avantgardiste, Patrick Kopff était plutôt dans la recherche et moi, au milieu, dans l'architecture publique en bois. Il me fallait ces deux pôles d'équilibre. On se connaissait peu mais nous 'bouillonnions' d'idées, les trois expériences se sont ajoutées pour former un patrimoine trois fois plus important ; et là, nous avons gagné tout de suite cinq concours". Gymnases, collèges, écoles, pavillon universitaire se succèdent.

Largement en avance sur leur temps, ils démontrent et savent convaincre de la rationalité du bois en matériau de structure. En toute discrétion cependant puisque le développement durable et la HQE ne sont pas encore - et de loin - au goût du jour. Les difficultés rencontrées pour obtenir les permis de construire ne sont rien comparées à l'excitation de travailler sur des portées de 30 mètres. "Au-delà du bois, c'est la structure qui nous intéressait, ces éléments structurants qui font partie de la construction ; il ne s'agit pas d'un geste décoratif mais d'une structure qui tient debout", dit-elle. Décidément une notion de structure qui, pour elle, semble aller au-delà de l'architecture. En 2003, Patrick Kopff quitte l'agence. Le nom R2K est resté.

De quoi relancer la réflexion. En effet, Véronique Klimine et Jean-Paul Roda ont d'abord souri de voir la HQE finalement s'imposer jusqu'à ce que l'image 'bois' de l'agence finisse par leur porter préjudice en réduisant à une question de matériau écolo ce qui était d'abord pour eux une question d'architecture. "Nous nous posons la question de trouver de nouvelles expressions, de nouveaux tissages", dit-elle. "Nous réfléchissons autour de la RT 2005, en terme de vêture, d'isolation extérieure, etc. La HQE tend à rendre les bâtiments de plus en plus chers et en même temps, il y a des urgences. Comment travailler avec les clients publics qui veulent de la HQE mais qui aimeraient que les locataires aient un prix plancher et non plafond ? Comment font l'Allemagne, la Suisse, qui construisent mieux mais plus cher ?"...

Véronique Klimine n'affiche aucune certitude mais l'expérience acquise se traduit désormais dans des logements collectifs en béton ou un collège en bois et briques monomur. "Nous avons dessiné toutes les briques une à une pour faire des modenatures ; 'on en rêve la nuit' nous ont dit les maçons", explique-t-elle en riant. En juin 2003, lors d'un précédent article de CyberArchi, elle expliquait "donner du grain à moudre" aux charpentiers (lire à ce sujet notre article 'Un collège tout en bois pour les élèves de Varces').

Dit autrement, il n'était pas question pour elle de continuer à faire des gymnases. Et cette évolution se traduit également dans une nouvelle approche des programmes. Ce qu'elle appelle "travailler sur les sensations avec les matériaux". Derrière la réserve professionnelle s'exprime donc finalement une sensibilité qui lui (leur) permet de tenter de nouveaux challenges et - conformément à la politique de l'agence - de décrocher aujourd'hui aussi bien la construction d'une structure d'accueil pour autistes qu'une école de musique avec auditorium ; des projets difficiles - "Un autiste peut gratter un mur pendant des heures jusqu'à abîmer l'isolation, il lui faut en priorité un environnement serein, expressif, chaleureux et solide", explique-t-elle - qui sont de "nouveaux sujets livrés, pas un rêve". De sensibilité, point trop ne faut montrer.

L'armure professionnelle si longuement forgée a-t-elle toujours lieu d'être ? Déracinée - un grand-père russe émigré "entre Flandre et Lille", une famille répartie sur tout le territoire - celle qui s'est installée à Grenoble sans y connaître personne y a créé des attaches durables et solides. Avec un compagnon et deux enfants - un garçon et une fille de 7 et 10 ans - qui l'ont toujours connue "bossant sans jamais m'arrêter", une famille marseillaise grâce au papa et ses parents toujours disponibles pour donner un coup de main si nécessaire quand les charrettes se font pressantes, une agence (12 personnes dont cinq femmes architectes) respectée et qui tourne bien, Véronique Klimine pourrait commencer à souffler, voire à rêver un peu.

"Pourquoi ne pas prendre un peu de recul après dix ans d'agence, prendre un peu plus de temps pour moi ?"". Eventuellement", dit-elle, surprise par la question, "j'aimerais voyager plus". En 2004, hier donc, dans le cadre d'une mission d'architecte en chef sur un îlot, en ZAC à Saint Martin d'Hères - "un travail nouveau pour l'agence" - elle définissait ainsi le projet : "Une mission intéressante, toute en finesse entre différents acteurs, Ville, urbanistes, architecte en chef de Zac, promoteurs, paysagiste, confrères. Les tables rondes ont été l'occasion à travers la présentation du travail de chacun de lancer un débat d'idées. L'entrecroisement de compétences et d'intérêts multiples demande une écoute et une capacité de synthèse créatrice pour fédérer les énergies de chacun". Le débat d'idées toujours aussi vif, les "pôles d'équilibre" démultipliées, Véronique Klimite n'est pas prête à ralentir.

Christophe Leray

Lire également notre article 'Maison de la Musique de Crolles (38) de Véronique Klimine et Jean-Paul Roda' et consulter l'album-photos de leurs réalisations 'Du Gymnase à l'Hôtel de ville, lumière et bois à tous les étages'.

Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Véronique Klimine : une carrière qui ne laisse pas de bois
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER