• Accueil
  •  > 
  • Une ville composée de mille oeuvres d'art, toutes inutilisables et magnifiques ?
Rejoignez Cyberarchi : 

Une ville composée de mille oeuvres d'art, toutes inutilisables et magnifiques ?

© Cyberarchi 2020

La publication de l'article 'Forza Odile Decq', à propos d'un immeuble d'habitation à Florence, a fait réagir, avec causticité, Daniele Vegro, un architecte Italien de 36 ans, installé à Paris depuis 1993. Il voit dans ce projet rien moins que la "liberté illimitée de l´architecte et l´assujettissement des habitants à son doux pouvoir démiurgique". Débat.

 
 
A+
 
a-
 

(L'article 'Forza Odile Decq' a été publié dans notre édition du 30/08/2006. NdR)

De l´architecture, même en Italie! Comment remercier à sa juste mesure O. Decq d´avoir enfin apporté un peu de vraie Architecture dans ce pays de conservateurs et d´immobilisme qu´est l´Italie? Comment ne pas éprouver un frisson de joie en voyant que le pays de la plus grande prudence architecturale se laisse séduire enfin par la nouveauté et par l´art?

Les italiens se souviendront certainement de la première apparition de l´architecture à Rome, grâce à Zaha Hadid, lorsque elle avait remporté le concours pour le musée d´Art Moderne ; mais avec le projet d´O. Decq il ne s´agît plus de donner forme à un programme exceptionnel, encore moins d´affirmer un formidable renouveau culturel en affichant la silhouette splendide d´un lieu destiné à l´art : c´en est fait de la prudence et de la "sagesse", l´architecture investit désormais de toute sa force subversive un banal immeuble d´habitation!

L´Italie n´as-t-elle pas eu, en la personne de Michel-Ange, le plus puissant artiste de la tension et de la vibration sculpturale? Certes, son esthétique ne pouvait pas envisager l´investissement total de la forme architecturale, et devait se limiter au travail sur la plastique du mur, sur des tensions internes finalement retenues, sur des effets spatiaux qui ne pouvaient déroger arbitrairement à la géométrie orthogonale et à la logique de la structure. Voilà alors, O. Decq reprend, venue de France, le fil d´une esthétique fougueuse et inspirée que l´inertie consensuelle des architectes italiens avait voulu refouler. L´Italie retrouve enfin son Michel-Ange du troisième millénaire!

A quoi bon s´attarder alors sur ces appartements tout en longueur où l´on rentre directement dans des séjours éclairés sur la distribution? Pourquoi s´alourdir sur un linéaire anormalement grand de distribution si c´est pour regretter une de ces amples cours d´immeuble qui n´aurait apporté que de l´espace perdu et des lieux collectifs à entretenir constamment, car constamment investis par des pratiques libres? Il faudrait d´ailleurs être complètement sourds à l´Architecture pour s´interroger sur ces balcons "cachés par un filet de verdure" car, s´il est évident qu´aujourd´hui l´espace domestique doit pouvoir s´ouvrir complètement sur l´extérieur, tout le monde sait que l´extérieur de l´immeuble peut constituer un paysage profondément laid et repoussant : toute architecture savante sera donc vitrée, mais son paysage sera contrôlé par des membranes propices au repli sur soi. N´est-ce pas là l´expression la plus pure, la plus lyrique des contradictions de notre époque? Alors, qu´importe si ces membranes empêchent de se pencher au dehors, de lancer un trousseau de clés, d´accrocher d´horribles pots de fleur, de contempler librement le paysage?

Qu´importe si les énormes surfaces vitrées empêchent d´utiliser la paroi vitrée à l´intérieur de la chambre et sur le balcon, puisqu´il est connu que l´espace requis par le développement du travail à domicile et des outils de communication diminue de plus en plus, alors que les surfaces des habitations grandissent à vue d´oeil ? Mais s´alourdir sur toutes ces petites questions de détails reviendrait à ignorer la tâche ultime de l´Architecture, l´Art le plus spectaculaire de notre époque, voué à dramatiser et à exacerber dans l´espace urbain et domestique les contradictions profondes de la société! Telle est la vraie mission de l´architecte engagé, tel est le véritable sens de la pratique militante, en dépit de toute contrainte de lieu et d´usage. L´architecte ne doit-il pas, aujourd´hui plus que jamais, clamer et revendiquer pour lui la possibilité de l´expression la plus libre de son ego et de ses névroses, pour révéler à la société toute entière la mesquinerie et l´ennui formidables de ses pratiques? Ne doit-il pas apprendre aux citoyens ignares quelles sont les vraies valeurs et le véritable épanouissement personnel, familial et collectif?

Certes, cette architecture exigeante imposera impitoyablement une manière de vivre et elle ira insouciamment jusqu´à se rendre fastidieuse à l´usage, encombrante à la vue, inadaptée à un quelconque changement, à toute réinterprétation : car elle se doit de préserver sa nature d´oeuvre d´art, avant tout, pour continuer de livrer son message aux générations futures ; le message de la liberté illimitée de l´architecte et de l´assujettissement des habitants à son doux pouvoir démiurgique qui enseigne, désigne, établit les règles de la vie.

Certes cet immeuble, pour être partie d´un tout organisé et planifié, aurait sans doute pu montrer à ses cotés les autres édifices projetés, au moins leur volumétrie. Mais à celui qui demanderait à ce que les architectes appelés à interagir fassent montre d´une volonté de transcendance, d´harmonie générale, urbaine, ou pire, qu´il s´emploient à faire de l´espace public un lieu collectif qualifié par des caractères de continuité, nous répondrons que cela relèverait de la plus pure démission en termes artistiques. Ce serait refuser de voir la spécificité de notre époque, engagée dans la démultiplication maximale des messages locaux, ponctuels et autosuffisants mais tous pensés pour avoir un maximum de spécificité et de prégnance, pour rester visibles dans l´éther surpeuplé de l´ère de la communication. Ce serait supposer une prétendue supériorité de l´espace public sur l´espace privé, à une époque où la seule valeur qui soit conforme au marché de l´industrie et de la culture est celle de l´individualisme. Pourquoi donc craindre le déferlement de l´Art dans tous les domaines du paysage? Pourquoi refuser l´atomisation totale du monde? Ah, si seulement l´Art de l´Architecture pouvait vraiment envahir tous les espaces, prendre possession de la moindre parcelle, du moindre volume bâti! Craindriez-vous le chaos, la cacophonie, le conflit esthétique et urbain généralisé?

Tout au contraire, nous verrions la ville et le territoire transformés eux-mêmes en oeuvre d´art totale! Une oeuvre d´art composée de milles et milles oeuvres d´arts, toutes autonomes, toutes extraordinairement signifiantes, inutilisables et magnifiques : nous nous trouverions alors à contempler la plus stupéfiante, la plus émouvante des défaites de l´intelligence humaine ; le plus renversant échec de l´entente sociale, la preuve manifeste de la sottise des hommes, la plus enracinée et la plus nuisible des parcellisations. Certes, nous n´en sommes qu'au début, mais le processus est en route, oyez! L´architecture culturelle à la française, mutée depuis peu en pure et simple expression artistique, gagne même les pays les plus sommeillants, les plus apeurés, des pays où cette idée nuisible d´urbanité avait jadis été développée à un niveau incroyablement raffiné, il y a de ça, au moins, deux mille ans. Rien n´est perdu! L´ère de la disparition du civisme est proche : tel est l´horizon sublime qui nous attend! Forza Odile Decq!

Daniele Vegro

A propos de l'auteur : Après des études en Italie (Politecnico de Milan), Daniele Vegro est diplômé en 2002 à l'école de Paris-Belleville avant un D.E.A. en histoire de l'architecture à l'Université Panthéon-Sorbonne. Il mène actuellement une thèse de doctorat, toujours en histoire de l'architecture dans le même établissement et enseigne le projet d'architecture, en tant qu'assistant, à l'école d'architecture de Paris-Belleville (premier cycle, deuxième année) et à l'E.N.S.A.N -école d'architecture de Normandie (deuxième cycle, troisième et quatrième année).

Une ville composée de mille oeuvres d'art, toutes inutilisables et magnifiques ?
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  

Recevez la newsletter

CYBER