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Une valse à trois temps, à danser par les architectes nouvellement titrés de la région PACA

Vendredi 19 décembre 2003, le CROA-PACA présidé par André Jollivet recevait le serment de jeunes.....et moins jeunes qui pourraient dès lors porter le titre d'architecte. Une tribune de Michel Huet, docteur en droit et professeur à l'école d'architecture de Versailles.

 
 
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A cette occasion, leur fut remis mon "Droit de l'Architecture" Pour autant, ils ne furent pas quitte puisque j'ai eu le plaisir et l'honneur de les convier à cette valse à trois temps qu'il leur faudra bien danser pour affronter le Monde. Le texte suivant est la réécriture de l'improvisation esquissée lors de cette journée belle et conviviale.

André Bruyère ne définissait-il pas l'architecture comme une tendresse devant épouser une contrainte ?

Aussi, les premiers cris de l'enfant- architecte naissent-ils du choc entre la sortie de ces serres chaudes que sont, comme l'écrivait Le Corbusier, les écoles et la vie professionnelle.

1er temps : le temps des contraintes

Il en faut du courage pour affronter le monde des contraintes dont le droit n'est que le Miroir.
Il y a le monde des politiques, ceux qui parcimonieusement ouvrent le temple de la commande publique, ceux qui, la main sur le coeur, chantent l'intérêt public de l'architecture de la loi du 3 janvier 1977 mais qui, sur le terrain peinent, à défendre l'intérêt général, ceux qui baissent les bras ou entendent le champ des sirènes des financiers qui leur demandent les clés de la ville.

Il y a le monde où les acteurs de la construction et de l'urbanisme se déchirent pour survivre et tentent d'imposer leurs vues sans pouvoir maîtriser les opérations, où certains maîtres d'ouvrage jouent les petits contremaîtres ou les gros bras d'opérations qu'ils s'accaparent, divisent les acteurs de la construction pensant ainsi mieux régner, prenant un malin plaisir à ne pas régler les honoraires dus, où certains maîtres d'oeuvre, tirent la couverture à eux ou fuient leurs responsabilités, où certaines entreprises, prennent trop de retard, se plantent au beau milieu du chantier ou engagent des procédures de recouvrement qui gangrènent toute opération d'un esprit contentieux.

Mais de toutes les contraintes à surmonter, la plus difficile est celle des marchands qui tentent de réduire l'architecture à une simple prestation et le projet architectural à un simple produit.
Qu'est-ce que le budget architecture dans une opération de construction ? Rien ou presque rien. Le terrain, les matériaux, le marché d'entreprise ne sont-ils pas les seuls éléments qui aient véritablement un prix ?

Aussi, une des contraintes les plus difficiles pour l'architecte, est-elle la valorisation non seulement de son travail mais surtout de sa création, qu'il oublie presque toujours de faire payer.

Pour l'heure, la contrainte maximale est celle du système dit P.P.P. Participation Privé Public. De quoi s'agit-il ? d'une transformation radicale des rapports traditionnels entre l'architecte et son client encore plus terrible que celle du décret du 28 février 1973 sur l'ingéniérie et l'architecture qui substituait à l'architecte une équipe qui allait devenir, avec la loi MOP du 18 juillet 1985, la Maîtrise d'oeuvre.

Une entreprise, sous forme de groupement, deviendrait l'interlocuteur unique du décideur public en assortissant le financement des bâtiments publics d'une mission de longue durée (30 à 50 ans) comportant la conception, la réalisation et l'exploitation dudit bâtiment.
L'architecte aurait désormais pour seul interlocuteur l'entreprise.

Disparue la fonction de maîtrise d'oeuvre puisqu'il n'y aurait plus, de la part de l'architecte, du BET et de l'économiste, contrôle de l'entreprise.

Disparue la fonction de maîtrise d'ouvrage puisque s'y substituerait celle de maître d'usage, pour reprendre le concept fort pertinent de l'architecte François Rouanet, président du syndicat des architectes des Bouche du Rhône, lors du congrès de l'UNSFA en octobre 2001.
Qu'en adviendrait-il de la maîtrise de l'oeuvre par l'architecte ? Tout cela mérite réflexion sinon résistance.

2ème temps : le temps des résistances

L'enfant ne peut passer son temps à crier. La vie lui apprend le chaud, le froid, le jour, la nuit, la guerre, la paix. La résistance peut prendre plusieurs formes, elle peut être politique, philosophique mais aussi professionnelle.

La politique du rebelle développée par Michel Onfray trouve certainement des résonances dans le monde des architectes. Elle est en effet superbement individualiste mais surtout elle s'appuie sur ce qu'il y a de plus cher lorsque l'on veut être architecte : la liberté et l'indépendance.

Aussi, le Droit n'est-il plus ici seulement le miroir, il devient outil, voire arme. Il prend l'habit de la loi et au-delà de la loi sur l'architecture qu'il faut aujourd'hui défendre bec et ongle, il y a toutes les lois qui portent haut et loin le chant de la culture.

Il y a cette bonne vieille loi de 1913 sur les monuments historiques et toutes celles qui ont enfin reconnu la notion de patrimoine architectural, urbain et paysager.
Il y a cette jeunette, la loi S.R.U. de l'an 2000 ; déjà déflorée mais qui reconnaît enfin le projet urbain.

De toutes les lois, celle qu'il convient de défendre alors qu'elle est assiégée de l'intérieur, par l'informatique et les nouvelles technologies et de l'extérieur par le copyright des américains et des anglais, c'est la bonne loi du 11 mars 1957 désormais blottie dans le giron du code de propriété intellectuelle, c'est la loi sur le droit d'auteur.

Toute oeuvre, dès lors qu'elle est originale, doit être protégée et l'avenir de l'architecte c'est d'épouser à part entière le statut d'auteur qui lui permet d'échapper à la dure condition de super technicien pour accéder à la stature de créateur qu'il n'aurait jamais du quitter !

Mais le Droit prend aussi l'habit du contrat. La résistance fondamentale, dans une société néo libérale, c'est la capacité de négocier un contrat. Le contrat écrit est indispensable pour fixer les engagements réciproques des parties. Les contrats types sont une bonne référence, notamment ceux établis par le Conseil National de l'Ordre des Architectes, mais ils doivent être, pour chaque opération, pour chaque client, réécrits. L'essentiel étant, pour l'architecte, de bien décrire les missions. Tout est négociable, y compris les marchés publics.

3ème temps : le temps des espérances

Les résistances ont leurs limites et d'abord, l'usure du temps. Aussi, faut-il être porté par une vision utopique du monde. Non pas celle idéaliste qui a parfois entraîné les hommes "pour leur bonheur", dans les discours et parfois les réalisations les plus totalitaires, mais l'utopie concrète qui porte à penser que toutes les contraintes du monde ne sont pas insurmontables, puisque le monde, par essence, est destiné à changer.

Aussi, les chemins de l'espérance s'ouvrent d'abord à ceux qui osent et qui comme le comte Vitruve prennent la route, tel Dinocrate pour rechercher la commande.

Voici le premier chemin, le chemin des pratiques :

"L'architecte Dinocrate, se fiant à ses connoissances et à son génie, part un jour de la Macédoine, pour se rendre à l'armée d'Alexandre, et tâcher d'acquérir la protection de ce grand prince, qui venoit de faire la conquête d'une grande partie de l'univers. Ses parens et ses amis lui avoient donné des lettres de recommandation pour les personnes les plus distinguées de la cour, afin de lui procurer un accès plus facile auprès du prince. Les personnes auxquelles il s'adressa lui ayant fait l'accueil le plus favorable, il les pria de le présenter de suite à Alexandre ; ils le lui promirent ; mais comme ils différoient l'exécution de sa demande sous prétexte d'attendre une occasion favorable, Dinocrate, se croyant joué par leurs vaines promesses, trouva le moyen de se produire lui-même. La nature l'avait doté d'une taille remarquable ; sa figure et tout son extérieur annonçoient un homme distingué. Fort de ces avantages qu'il ne devoit qu'à lui, il se dépouille de ses habits, se frotte entièrement le corps d'huile, se couronne d'une branche de peuplier, couvre son épaule gauche d'une peau de lion, prend une massue à la main, et dans cet équipage, il s'approche du trône où le roi étoit assis et rendoit la justice. Un spectacle aussi nouveau, attire sur lui les yeux de ceux qui se trouvoient là ; Alexandre , qui l'aperçut, en fut surpris lui-même ; il ordonne qu'on le laisse approcher, et lui demande qui il est ; il répond : je suis l'architecte Dinocrate, macédonien, et j'apporte à Alexandre des pensées et des desseins dignes de sa grandeur. J'ai projeté de donner au mont Athos la forme d'un homme qui tient dans sa main gauche une grande ville, et dans sa droite, une coupe, qui reçoit les eaux de toutes les rivières qui s'écoulent de cette montagne, pour les verser dans la mer. Alexandre goûta cette idée ; mais il lui demanda s'il y avoit des campagnes aux environs de cette ville, qui pussent produire des bleds, pour la faire subsister ? on trouva qu'il ne pouvoit les faire venir que par la mer. Alexandre lui dit alors : Dinocrate j'avoue que votre projet est beau, et qu'il me plaît beaucoup ; mais je crois qu'on accuseroit celui qui établiroit une colonie dans le lieu que vous me proposez, d'être peu prévoyant ; car de même qu'un enfant ne peut se nourrir ni croître sans le lait d'une nourrice, ainsi les habitans d'une ville ne peuvent subsister, et encore moins augmenter leur population, s'ils ne sont abondamment pourvus de vivres. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je loue la beauté de votre dessein, si je désapprouve le choix de l'emplacement que vous avez fait pour l'exécuter ; mais je désire que vous demeuriez auprès de moi, parce que je veux me servir de vous. Depuis ce temps, Dinocrate ne quitta plus le roi et le suivit en Egypte. Alexandre y ayant découvert un bon port, bien abrité, environné de campagnes fertiles, où tous les avantages se trouvoient réunis, à cause de la proximité du Nil ; il ordonna à Dinocrate d'y bâtir une ville qui, de son nom, fut appelée Alexandrie."

Mais il y a un second chemin, celui de l'esthétique.

Trop longtemps et singulièrement depuis une vingtaine d'années, les architectes ont délaissé le Beau. Est-ce parce que cela fait trop Beaux-Arts ? C'est la question que j'avais posée à Pierre Riboulet avant qu'il ne nous quitte. Il avait répondu :

"La beauté surgit dès l'instant où un artiste a présidé sa réalisation, dès l'instant où un artiste a mis en oeuvre les proportions justes qui font que l'édifice chante.....
Or, vous vous apercevez que cette beauté existe à l'état pur dans le temple grec, elle existe à l'état pur dans une petite chapelle romaine, elle existe à l'état pur dans une maison du paysan du Limousin du 18ème siècle - des maisons construites par des gens qui ne savaient pas lire, qui taillaient la pierre, qui avaient un sens inné des proportions, qui mettaient en oeuvre des matériaux vrais et qui faisaient surgir la beauté là où elle est, c'est-à-dire dans leurs têtes, dans leurs âmes ou dans leurs mains.
Et c'est là la question : la beauté elle n'est pas un privilège d'une classe même si les créateurs ne savent pas l'exprimer, ne savent pas s'exprimer eux-mêmes sur leurs propres créations comme c'était le cas pour ces tailleurs de pierre du Limousin : ils étaient capables de créer la beauté dans leur travail. Et voilà le guide qui doit nous servir : c'est-à-dire qu'il faut affirmer toujours la beauté, elle doit être partout, être une des premières préoccupations de l'architecte et de l'architecture. Une des premières, toute première. Bien entendu, l'architecte doit répondre à l'utilité immédiate qu'on lui demande d'assurer, le programme, les besoins, etc.. ; mais elle ne peut pas, absolument pas oublier la beauté, la chose presque je dirais, la plus importante. Il n'y a pas de hiérarchie, parce que tout cela est lié malgré tout. Et c'est cela qui est merveilleux dans ce travail, c'est que tout se tient, tout est lié. Par conséquent, débarrassons cette idée de beauté et d'esthétique de l'académisme, de cette idéologie de la bourgeoisie académique qui l'a recouverte, et redécouvrons la dans sa pureté originelle, redécouvrons la et mettons la en oeuvre nous-mêmes, de nous-mêmes. C'est ce que doit être le travail des artistes d'aujourd'hui ; et c'est à mon avis, le travail des artistes aujourd'hui, des plasticiens mais en particulier des architectes et des urbanistes, de faire surgir la beauté des villes et des quartiers des bâtiments. C'est une chose absolument indispensable et ce sont les seuls qui peuvent le faire dans la division actuelle du travail
."

Le troisième chemin, c'est la quête de l'éthique qui évoque encore la mémoire de Pierre Riboulet. Jeunes architectes, relisez le texte superbe (publié par Chris Younes et Thierry Paquot) de cet architecte qui exprime avec simplicité son combat quotidien pour "légitimer la forme architecturale" . Que de travail pour chaque jour raboter les espaces, les étendre, les sculpter pour que chacun y trouve son espace à vivre.

Songez aussi à la buvette de Philipo Brunelleschi qui eut à résoudre, sur le chantier de la coupole de Sainte Marie des Fleurs, le problème du bien-être des ouvriers malgré les échafaudages :

"On avait commencé à resserrer la coupole vers le sommet. Pour ce faire, on était forcé de faire des échafaudages afin que les manoeuvres et les maçons puissent travailler sans danger, la hauteur, en effet, était telle qu'un seul regard vers le bas, provoquait peur et vertige chez les plus courageux. Maçons et autres ouvriers restaient donc à attendre le procédé pour placer le chaînage et les échafaudages.
Les échafaudages de Philippo furent réalisés avec tant d'astuce et d'habileté que beaucoup de ses adversaires changèrent d'opinion sur lui : les maîtres maçons travaillaient, soulevaient des poids, tout en s'y sentant aussi en sécurité que sur la terre ferme.
La construction avait déjà atteint une telle hauteur qu'il était très incommode, une fois arrivé en haut, de redescendre à terre ; les maîtres maçons perdaient beaucoup de temps aux heures chaudes du jour. Philippo trouva un moyen d'installer dans la coupole des auberges avec cuisine où l'on vendait aussi du vin. Ainsi, personne ne quittait le travail avant le soir. C'était très commode pour les ouvriers et tout aussi utile pour le chantier
."

C'est cela l'éthique, une certaine conception de l'exercice même du métier d'architecte, un comportement au service de l'habitant mais aussi au service de ceux qui réalisent l'Habitat.
C'est aussi un comportement qui respecte malgré la dure loi de la concurrence, l'existence des confrères. L'éthique devient alors déontologie.

Si les conseils régionaux doivent être les régulateurs de ce comportement, il appartient à chaque architecte d'être, comme l'a souligné avec force le Président André Jollivet, attentif à l'existence de son confrère.

Le Code de déontologie, même s'il mérite une sérieuse réforme pour être au droit de la modernité, véhicule des valeurs simples qui sont celles de la politesse et du respect de l'autre. Si déjà tous les architectes, en matière de réhabilitation publique ou privée prenaient le soin d'alerter leur confrère dès qu'ils sont appelés à procéder à une modification ou à une extension d'un espace bâti ou urbain (même dans le cadre d'un concours), ils s'éviteraient des recours disciplinaires ou/et judiciaires qui entachent l'image même de la profession.

Ainsi, le Droit révèle la complexité des contraintes d'un monde difficile et offre des outils et des armes qui permettent de résister à la pensée unique du monde des marchands. S'ouvrent pour les futurs architectes pétris, tout comme leurs aînés, de générosité, les chemins de l'espérance dès lors qu'ils se comportent bien pour un habitat plus beau.

L'acte architectural et urbain risque de se développer dès la programmation d'une opération, durant la conception, la réalisation et maintenant durant la vie du bâtiment et c'est une bonne nouvelle si les conditions d'exercice de la maîtrise de l'oeuvre de l'architecte sont respectées, parce que l'architecture, pour moi, c'est la projection du cadre de vie de l'être en devenir. Elle est l'art de dépasser les repères engendrés par les contraintes pour que l'homme puisse disposer des chemins de son errance.

Alors aux nouveaux architectes mais aussi à tous les architectes de la région PACA, je souhaite Belles et Bonnes Architectures pour l'an 2004.

PARIS, le 29 décembre 2003


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