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Une utopie urbaine crédible menacée de disparition en Seine St Denis

© Cyberarchi 2020

La crise de l'urbanisme en banlieues incite les ministres respectifs de l'Equipement et de la Ville à lancer des initiatives. Pourtant, à Villetaneuse, en Seine St Denis, un bailleur s'apprête à démolir l'une des réussites, signée Jean Renaudie, les plus spectaculaires de logement social.

 
 
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«Avec Pierre Riboulet, nous perdons un des architectes les plus importants de notre XXème siècle, un pionnier et un défenseur de ce qu'il nommait la « légitimité des formes » : une exigence née de l'évolution du métier d'architecte qui impose de capter et de traduire les besoins exacts de l'utilisateur».

A l'heure même ou presque où Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture, rendait le 23 octobre dernier un vibrant hommage à Pierre Riboulet, une partie de l'oeuvre de Jean Renaudie, avec lequel il avait créé en 1959 l'Atelier de Montrouge, est promise à la destruction. Coïncidence sans doute.

L'outil «révolutionnaire» promis par Jean-Louis Borloo et la notion de «besoins exacts de l'utilisateur» relevée par Jean-Jacques Aillagon auraient bien fait marrer Jean Renaudie qui s'était emparé de la question, en y apportant des réponses qualifiées «d'utopie urbaine crédible» par l'urbaniste Jean-Pierre Lefèbvre, il y a déjà plus de 30 ans. A moins qu'à défaut d'en rire, il soit plus judicieux d'en pleurer, de rage.

La situation est la suivante. Les 102 logements de Villetaneuse promis à la démolition ont été délibérément laissés à l'abandon après des années de manque d'entretien. L'incurie de l'ancienne direction du bailleur se voit aujourd'hui récompensée sous formes de subventions à la démolition, l'architecture de Jean Renaudie, en ce cas mais c'est vrai ailleurs, étant interprétée comme une cause alors que sa dégradation n'est que la conséquence de la déliquescence, subie sinon organisée, d'un quartier. «Quand c'est l'ensemble de la ville qui pourrit, le bâtiment pourrit et on pense que c'est en démolissant le bâtiment qu'on règle le problème», s'insurge Serge Renaudie, le fils de Jean, qui a achevé, avec Nina Schuch, en 1983 les travaux de Villetaneuse.

Jean Renaudie voulait faire de la ville, comme on dit aujourd'hui, qui ne soit pas seulement «basée sur le calcul de la rentabilité maximum des choses utiles et nécessaires, qui détermine mécaniquement, par opérations comptables, les limites du possible». Est-il mieux entendu 40 ans plus tard ? Pas sûr si on en juge par la qualité de la construction de logements sociaux actuelle et si on considère que la notion d'usage apparaît, en 2003, comme une découverte pour nombre d'architectes.

Qu'ont-ils donc ces appartements que le bailleur se refuse à réhabiliter ? Sur les 250 logements de l'ensemble, ceux gérés par un autre bailleur n'ont pas bougé. Les résidents des appartements Jean Renaudie De Givors ou Ivry ne veulent pas en partir. Alors quoi ? Il faut dire que Jean Renaudie considérait que chaque homme étant différent, chaque logement, qu'il fut social ou non d'ailleurs, devait refléter cette différence, comme dans un village aucune des maisons n'était exactement semblable. Les appartements de Villetaneuse possédaient donc chacun leur terrasse jardin, des dimensions à faire pâlir les locataires de logements neufs, sociaux ou non 'ailleurs, et une organisation spatiale qui les faisaient s'inscrire dans une cadre communautaire où les relations entre les uns et les autres étaient privilégiées.

«Du balnéaire pour les cochons», grinçaient les critiques à l'époque. «Jean Renaudie est insupportable sauf aux habitants», répondait l'architecte. Insupportable ? «Les architectes sont choisis sur concours mais le maître d'ouvrage (i.e. le bailleur) ne souhaite pas d'architecture spectaculaire», expliquait Patrice Leroy, PDG de La Sablière dans un article du Moniteur daté de juin... 2002. Il est vrai que ses airs de village en terrasse méditerranéens de l'ensemble de Villetaneuse peuvent être considérés comme «spectaculaires» en regard de la sacro-sainte, ou presque, façade.

Serge Renaudie ne fait pas de sa volonté de préserver ces logements un combat personnel. «Je me mets autant en colère quand on démolit de petites barres R4 pour les transformer en pavillon», dit-il. «On démolit une culture qui a su réfléchir et nous donne encore à réfléchir», assure Serge Renaudie.

L'architecture a basculée avec le Mouvement Moderne au début du siècle parce que la question sociale est venue percuter ce qui n'était plus qu'un art de décoration et de jeux tautologiques d'ordres empilés. Jean Renaudie et quelques autres en France, comme Team Ten ailleurs, ont rappelé cela en refusant la compromission productiviste du logement qui a produit l'entassement des populations dans des barres et des tours. Ils ont donné des logements et des quartiers qui ouvraient des libertés d'appropriation et de convivialité aux habitants. Jean Renaudie a consacré sa vie et son oeuvre au logement social pour que celui-ci prenne complètement son sens social qui doit consister à faciliter le vivre-ensemble de populations qui n'ont pas les moyens de s'acheter de luxueux logements.

«Trop souvent stigmatisé, le logement social du XXème siècle peut néanmoins s'enorgueillir de certaines opérations remarquables comme celle de Villetaneuse», assure encore Thierry Van de Wyngaert, président du corps des architectes-conseils. Il est d'ailleurs ironique que la commune de Villetaneuse à depuis nommé une bibliothèque en hommage à l'architecte et que c'est lors de la réalisation de ces logements que Jean Renaudie a reçu le grand prix de l'Architecture.

Jean-Jacques Aillagon ne serait pas contre une préservation et/ou mutation de ces logements, lui qui, encore président de Beaubourg, avait soutenu et aidé une remarquable exposition de l'oeuvre de Jean Renaudie en 2001 à Limoges puis en 2002 à Ivry. Une exposition et un livre sur l'oeuvre de Jean Renaudie sont en cours d'élaboration pour une ouverture et une sortie fin février 2004 à Londres par la célèbre Architectural Association Scholl of Architecture (http://www.aaschool.ac.uk) toujours avec l'aide du Centre Beaubourg qui possède un fonds importants de dessins et de maquettes.

Yves Dauge, Sénateur, a écrit à Jean Louis Borloo. Paul Chemetov mobilise les Grands Prix de l'Architecture, de l'Urbanisme, de la Critique et du Paysage, l'Académie de l'Architecture et l'UNSFA réagissent. Les Architectes Conseils ont édité un communiqué. Mouvement des Architectes et le Syndicat de l'Architecture aussi. Rappelant que «si André Malraux n'avait pas promulgué en 1962 la loi sur les secteurs sauvegardés au moment où la productivité soufflait son vent de folie et construisait ces grands ensembles qu'aujourd'hui les habitants honnissent, les centres anciens de nos villes n'existeraient plus», Serge Renaudie invite ceux qui le souhaitent à signer et envoyer une pétition au ministère de la Culture afin de lui donner les armes qui lui permettront, peut-être, de faire pression sur son collègue du ministère de la ville.

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