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Une maison d'arrêt à Porte de Charenton

© Cyberarchi 2017

Thomas Teysseire présente son travail de fin d'études, « Pensylvanien 2.0, une maison d'arrêt à Porte de Charenton ». Il a étudié les projets de prisons et propose un projet de construction d'une prison à proximité de la ville.

 
 
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La problématique de départ est celle d'un programme pénitentiaire et plus particulièrement une maison d'arrêt. Ce choix découle d'un questionnement traité en Master « Architecture et conflit à travers l'ornement, Le décoratif postindustriel de Morphosis et d'Eric Owen Moss ». Cette recherche s'attachait à interroger la notion de conflit, sa place et sa valeur, dans le processus créateur. Une part de la recherche mettait en avant l'expression du conflit dans la société de Los Angeles et la ségrégation spatiale des gated communities.
C'est en prenant le contre-pied de cet enclavement volontaire que l'idée d'un projet carcéral a émergé. Avec la condamnation de la France par le Conseil de l'Europe, les prisons françaises sont une question d'actualité. La surpopulation des établissements, l'emprisonnement de prévenus avec des détenus, la vétusté des établissements, font de ces problèmes un enjeu majeur et actuel qu'il est urgent de résoudre.

Le diplôme « Construire l'abolition » me précède. De ce travail, j'en retiendrai la porosité. En ouvrant la prison, en traitant l'enceinte, en se connectant à l'urbanité de Fleury-Merogis, Augustin Rosenstiehl et Pierre Sartoux cherchent à pallier les difficultés liées à l'autarcie de l'établissement. Cependant ils restent impuissants face à une question : l'emplacement même de la prison. Quand bien même leur proposition de restructuration de la maison d'arrêt améliore le quotidien des détenus, rien ne peut être fait pour les familles ou les professionnels qui s'y rendent. Il semblait alors intéressant de considérer l'une des recommandations de l'enquête du Sénat, qui préconise d'implanter les nouvelles prisons en ville, la proximité du lien social et celle des professionnels de la justice facilitant la réinsertion. Mais cette louable recommandation n'a pas été prise en compte, essentiellement pour une question économique.

Les établissements les plus appréciés chez les prisonniers sont, malgré leur vétusté, les vieilles prisons en ville car ils ont un contact sonore urbain. Une typologie verticale y ajouterait un contact visuel. Une typologie verticale de prison existe déjà aux Etats-Unis.
L'autarcie des étages facilite la gestion de « petits groupes » de détenus mais leurs déplacements vers l'étage de la bibliothèque ou la cour de promenade en toiture nécessite le cloisonnement des autres étages. Un tel gel des circulations se reporte sur l'emploi du temps de chaque quartier et limite donc la tour à une dizaine d'étages.

La recherche s'articule dans un premier temps autour d'une réflexion sur la programmation d'une maison d'arrêt, pour définir en quoi ce type d'établissement carcéral plus que tout autre est problématique dans la gestion du parc pénitentiaire français. Faisant suite à un récent rapport sur les suicides en prison, la lecture de Goerg Simmel, et sa relecture par Anthony Vidler, permettra de définir la spatialité et la temporalité du conflit et selon quelle échelle il peut s'exprimer dans le projet.

La première échelle a été le rapport à la ville. Comment la prison peut-elle se connecter à l'existant, voire même servir de connecteur dans un site complètement morcelé par les différentes voies de circulations ferrées et automobiles ? Il s'agissait ensuite d'interroger la verticalité de la prison, son fonctionnement, le déplacement des prisonniers et du personnel dans la tour, afin de pallier les limites de l'empilement des micro-prisons qu'étaient les MCC (Metropolitan Correction Center et Metropolitan Detention Center). Le principe d'immédiateté du système pennsylvanien aboutira à une mise en espace de la tour et interrogera le ressenti sociologique du détenu vis-à-vis du « vide carcéral » pour tenter de développer une prison hyperactive. Enfin la notion d'ornement carcéral en tant que motif immanent et persistant de l'histoire carcérale tentera d'être parasité par une interaction formelle des programmes, afin d'aboutir à l'émergence d'espaces évasifs, dans l'entre-deux de la prison et de la ville.

Résolu à implanter le projet en ville, le choix du terrain a été difficile. L'urbanité parisienne rend la projection d'une tour plus complexe que dans une mégalopole américaine. La recherche du site a donc repris le workshop des hauteurs organisé par la Semapa et la Ville de Paris. Ainsi le terrain retenu pour le projet est actuellement une emprise de la SNCF dédiée à divers ateliers de maintenance ferroviaire. Pris entre les voies ferrées des gares de Lyon et de Bercy, il s'agit d'un terrain de 8 hectares à la limite de Paris et Charenton-le-Pont. « L'île » choisie isole et connecte le projet. Elle profite d'une certaine distance aux immeubles d'habitations et sert à créer de nouveaux passages afin de désenclaver la rue de Charenton au quartier de Bercy.

Les différentes tours qui composent la prison hébergent chacune un type de population carcérale différente, ceci afin de mieux gérer les régimes de réinsertion des détenus. Les tours sont organisés autour de plusieurs équipements communs à toute la prison, à savoir le terrain de football, une salle de sport couverte / salle polyvalente, la bibliothèque et l'unité de consultations et de soins ambulatoires.

Les MCC et MDC, de par leurs étages indépendants sont un empilement, une multiplication de petits panoptiques...Partant de l'analyse que les MCC/MDC sont un empilement d'étages indépendants et autonomes, il apparaît nécessaire de résoudre le problème de la temporalité des déplacements, inhérente à la tour. Il y a d'une part la lourdeur des déplacements depuis un étage d'encellulement vers un étage d'activité (cours de promenade sur le toit, bibliothèque, soins...) qui a limité naturellement leur exploitation. Mais s'ajoute aussi à cela l'immédiateté de l'espace.
Le plan type des MCC montre une organisation des cellules, aux quatre coins de la tour, centrées sur un espace de vie en double hauteur et éclairé naturellement par l'interstice de deux « coins » de cellules. Cette appréhension immédiate de l'espace est incompatible avec une maison d'arrêt où le détenu peut passer jusqu'à un an, avec des besoins de réinsertion importants.

La cellule se compose d'une entrée faisant office de lieu de culte, d'un atelier et d'une partie chambre. Ce système a donc la potentialité de déployer l'espace. Le détenu est directement en lien avec une activité de réinsertion. L'isolement complet du détenu via ce système a provoqué son abandon en raison des nombreux cas de folie et de suicide. La recherche s'emploie donc à réactiver ce système pour allier la connexion immédiate et individuelle à plusieurs espaces de socialisation et de réinsertion.

Le système carcéral mis en place dans le projet s'organise autour d'un vide mécanisé qui connecte la cellule aux étages via un sas amovible. A priori, le côté obsessionnel de la machine appliqué à l'échelle de la tour peut sembler déshumaniser le détenu en le déplaçant automatiquement. Cette lame de vide dans la tour est pourtant la clef de voûte de la réinsertion.
Le sas qui se déplace dans ce vide est le média de la resocialisation du détenu. C'est ce sas qui fait le lien entre la cellule, l'habitacle privé et individuel, et les espaces communs où le détenu apprend, travaille, vis en société. C'est à la fois le moyen de transport personnel dans la tour et c'est une extension de sa cellule. L'immédiateté est atteinte, l'espace se déploie sur toute la verticalité de la prison.
Enfin, le sas induit une double temporalité dans la tour : il y a la compression de l'espace-temps par le déplacement vertical. Chaque détenu est amené individuellement à l'étage qui le concerne, fonction de son emploi du temps . Ce déplacement individuel limite donc les problèmes liés aux regroupements des détenus lors des déplacements dans la prison et bénéficie autant au détenu qu'aux surveillants. Le détenu peut avoir plus de temps dans les espaces communs, tandis que les surveillants gèrent l'arrivée de plus petits nombres de détenus, ce qui peut rendre moins stressant et moins dangereuses leurs journées de travail.

Le Dantès d'Italo Calvino considère dans cette approche temporelle de l'enfermement que tout ce qui n'est pas dans la prison n'est que son passé, sa vie avant son emprisonnement. Cependant, la porosité inhérente à l'évasion n'est pas à sens unique. Le dehors, la ville, constitue le passé du détenu, mais aussi son futur à sa sortie. La prison en ville a un contexte, des environnements limitrophes. Le dehors est aussi un présent et ces espaces du présent peuvent être d'une certaine manière invasive.

La relation des tours du projet à la ville oscille entre le camouflage, les références et l'évasion. Le camouflage s'exprime par une volonté de traiter la tour avec une résille en béton pour la rendre structurellement plus stable et la faire paraître « banale ».

De toute l'histoire de la prison, les barreaux sont le motif permanent, le symbole de la cage. Quelle que soit l'évolution de la peine, les barreaux représentent l'entrave et l'enfermement primitif. Cela constitue en quelque sorte, le seul ornement carcéral persistant. Ce langage formel constitue donc un élément objectif de l'encellulement qu'il faut se réapproprier. Du fait de la résille, les barreaux sont superflus dans les cellules de la tour. Celles-ci débouchent sur une coursive surveillée. De l'autre côté, il y a le sas et le vide. Les « barreaux » de la résille s'écartent pour laisser s'échapper les programmes. Ces surfaces hors de la résille sont ambigües. Elles sont toujours protégées et sécurisées mais elles ont symboliquement franchi le mur de la prison. Elles sont directement face à la ville mais pas tout à fait, elles s'évadent dans cet entre-deux.


Conclusion

La recherche typologique sur l'encellulement vertical a abouti dans la mesure où le principe organisationnel des MCC a pu être dépassé pour développer pleinement la verticalité et une forte densité.

A postériori, le choix d'une ZAC a permis de concevoir une typologie de tour relativement générique qui, à l'instar des MCC peut être adapté suivant d'autre configuration. Cela n'aurait sans doute pas été possible dans un contexte urbain trop présent.

Le projet par sa mécanisation infernale peut choquer. Mais le problème des maisons d'arrêt semble insoluble. Il s'agit avant tout de trouver une solution pragmatique. Cette mécanisation des sas et de fait, des détenus, est déshumanisante en apparence. Elle l'est aussi formellement. Toutefois, elle offre en contrepartie tellement plus à la réinsertion du détenu que cela constitue à mon sens, un principe spatial qui peut continuer à être développer.

Thomas Teysseire

Une maison d'arrêt à Porte de Charenton
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