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Une crevette dans un monde de requins

© Cyberarchi 2019

L'annonce, dans un grand quotidien national, est accrocheuse. Architecte (en gros caractère), chasseur d'appartement (en gras) Marianne Le Berre, architecte dplg mène votre recherche d'achat d'appartement ou sa rénovation «sur-mesure». Suit un numéro de téléphone.

 
 
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Chasseur d'appartement est une nouvelle profession qui fait florès à Paris où les appartements sont rares et chers et le temps, pour les chercher, compté. Ces chasseurs sont habituellement d'anciens agents immobiliers. De fait, un décret du ministère de la Justice, pris en 2002 interdit la «compatibilité» entre la profession d'architecte et d'agent immobilier, décision d'ailleurs de nouveau validée en mars dernier par le conseil d'Etat. (Lire à ce sujet notre article 'L'activité d'entremise immobilière interdite pour les architectes ?') «Je suis peut-être la dernière des architectes à pouvoir exercer mon activité de cette façon», explique Marianne Le Berre, 32 ans, une architecte plutôt dégourdie qui ne peut que se féliciter aujourd'hui de son esprit d'initiative.

Prendre le statut qui permettra à la jeune femme de l'exercer sera plus compliqué. En effet, la préfecture de Paris, en dépit des avis contraires du conseil d'Etat (à l'époque) refuse systématiquement de délivrer à des architectes la 'carte de transaction', sésame obligatoire à qui veut se lancer dans cette aventure. De nombreux architectes se sont d'ailleurs découragés au fil des ans face à ce refus obstiné de la préfecture. Marianne lit tous les textes de la loi dans le détail et apprend ainsi que le fameux sésame est un titre national et, donc, qu'il n'a pas besoin d'être délivré à Paris pour pouvoir exercer dans la capitale. Elle se souvient opportunément de ses origines bretonnes - elle est nantaise -, inscrit donc sa société à la chambre du commerce de Nantes et, juste avant le décret du ministère de la Justice, se retrouve nantie de la carte de transaction qui, une fois acquise, ne peut plus lui être retirée. La voilà lancée.

L'architecte présume que si elle trouve l'appartement, ses clients seront enclins à lui en confier la rénovation. Bonne pioche. D'autant qu'il s'avère très vite que ses clients sont plutôt rassurés par sa formation d'architecte qui lui permet de proposer de véritables diagnostics quand à l'évaluation des biens, y compris le coût des travaux. Le métier de chasseur est fatiguant - il faut marcher pendant des heures tous les jours - mais, rapidement, l'architecte «est en piste» car, le plus souvent, une fois la confiance établie, ses clients prennent le «package», recherche + travaux. Une confiance qui marche d'ailleurs dans les deux sens. D'une part parce qu'elle ne se fait payer qu'à la remise des clefs, d'autre part parce que «je ne peux pas me tromper car après l'achat du bien, je suis encore en relation avec mes clients pendant six mois (le temps des travaux)», dit-elle en riant.

Toujours est-il que trois ans et une quinzaine de logements trouvés plus tard et presque autant de rénovés, ses clients sont «tous très contents». Une vraie satisfaction personnelle car c'est le plus souvent elle qui motive la décision de ses clients qui, d'eux-mêmes, n'auraient pas perçu les possibilités offertes par tel ou tel logement avant sa réhabilitation. De même les vendeurs ne peuvent guère l'embobiner, déconcertés plus souvent qu'à leur tour quand ils découvrent qu'elle est architecte. «Je protège ainsi mes clients», dit-elle.

Du coup, Marianne peut aujourd'hui s'offrir le luxe de choisir ses clients et trier les projets. Et encore, même en triant, entre les chantiers qui commencent, ceux qui se font, ceux qui se terminent - soit quand même à ce jour cinq ou six - et les recherches en cours, les journées sont trop courtes. Au point de pouvoir envisager ne se consacrer qu'à l'architecture d'ici quelques années. Mais ses états d'âme, ceux-là mêmes qui l'ont conduit vers un tel exercice de son métier, la taraudent toujours. «Dans l'absolu, j'aimerais bien acheter des biens puis les revendre, mais je n'ai ni le temps ni les moyens», dit-elle. En attendant, voilà une 'jeune' architecte qui croule sous la commande.

Devant sa propre réussite, elle ne peut d'ailleurs que regretter que les architectes ne se soient pas plus mobilisés pour défendre un droit qui leur appartenait jusqu'en avril 2001. Elle-même a tenté de se battre mais «cela n'intéressait personne». Du coup, elle représente aujourd'hui une espèce en voie de disparition accélérée dans un milieu mis en coupe réglée par les agents immobiliers. «Je suis une crevette dans un monde de gangs de requins», dit-elle.

Christophe Leray

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