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Une cité de la musique à Rio dessinée par Christian de Portzamparc

© Cyberarchi 2020

En 2002, César Maia, maire de Rio de Janeiro invite Christian de Portzamparc, à concevoir une Cité de la musique à Rio de Janeiro, au centre de la grande plaine urbanisée de Barra da Tijuca, entre mer et montagne. Sur ce site, à 10 m de hauteur, la ville redevient un enchantement avec cette appréciation physique des grandes dimensions. Découverte.

 
 
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Barra da Tijuca, le nouveau Rio

La vaste plaine de lagunes et de mangrove de Barra à l'ouest de Rio, a vu, en 30 ans, une explosion urbaine considérable qui en a fait le quartier du Nouveau Rio. Commencé dans les années 70, le nouveau développement de la ville a suivi le mouvement historique : sortant de la baie et longeant le littoral qui a ainsi vu naître au siècle précédent Copacabana, Ipanema - Leblon, San Corcovado pour arriver à Barra où plusieurs millions de nouveaux habitants se sont installés en trente ans.

Tours de logements et de bureaux organisés en condominiums, maisons et centres commerciaux se succèdent, monotones, sur des kilomètres le long de la plage rectiligne.

Certes le site est structuré par l'analyse et le projet de Lucio Costa qui montrait magistralement l'enjeu stratégique de cette plaine pour le futur de la ville et le rôle structurant des deux grandes voies qu'il avait tracées à angle droit il y a trente cinq ans : l'Avenue Ayrton Senna part du Sud vers les quartiers populaires du Nord, et l'Avenue das Americas, parallèle à la côte, va d'Ouest en Est vers les quartiers du centre et la baie. Ainsi la ville désormais encercle totalement la montagne du Corcovado, et c'est ce que prévoyait Lucio Costa. Au centre de ce croisement, des deux axes au milieu de la plaine, la "Baixada", le site choisi par le maire pour le projet de la Cidade da Musica est stratégique. Il lui donne évidemment le rôle de représenter un grand symbole public, un repère urbain fort, un signal et induit ici un coeur de ville avec deux gares de trains métropolitain et un grand espace public.

La Cidade da Musica devra ici avoir une grande visibilité et une grande ouverture.

Un symbole urbain dans le paysage

Ce croisement des voies s'appelle le "Trevo das Palmeiras". Au sol, c'est un jardin, agréable, où l'on s'étonne d'oublier le mouvement incessant des voitures. Si on s´élève, à dix mètres du sol, c´est un lieu qui permet de comprendre la géographie du site, la grande plaine urbaine et le panorama de montagnes à l'horizon, cette ligne du ciel unique de la chaîne des montagnes du littoral de Rio. Ici la géologie est entrée dans une véritable danse. Cette montagne, c'est la musique brésilienne même. Sur la plaine, le ballet est lointain. Règne l'horizontale de la mer, des avenues, des lagunes.

Visible de loin, différente de toutes les autres constructions, la Cidade da Musica répond aux lignes des montagnes qui entourent la plaine, à la ligne droite de la mer, aux longues avenues et aux immeubles en série. Elle est surélevée, elle accueille le public sur une vaste terrasse à dix mètres du sol, véritable Agora qui rassemble, donne accès à toutes les salles et ouvre largement la vue sur le paysage urbain

Le bâtiment flotte sur le nouveau jardin - ombre et fraicheur

"Dans la grande plaine urbanisée, la Cité flotte comme un vaisseau à 10 mètres au-dessus d'un jardin tropical où le paysagiste Fernando Chacel réinvente le paysage de mangrove qui existait dans la plaine. En s'approchant, le visiteur fait l'expérience sensible du passage par ce jardin d'eau fraîche et d'ombre qui baigne tout le bâtiment. Des rampes et des escaliers accèdent alors à ce vaste belvédère où s'installe toute la vie de la cité". Sous la terrasse, le jardin devient salle fraîche, c'est une grotte de jardin italien qui accueille à l'ombre, au bord de l'eau.

Depuis la place publique suspendue, la vue s'ouvre sur les montagnes qui entourent la plaine de Barra.
L´Agora suspendue accueille et distribue un vaste programme. La Cidade da Musica est pensée comme une grande maison sur pilotis, une vaste véranda. C'est là un hommage à un archétype de l'architecture Brésilienne. De loin, sur l'Avenida Ayrton Senna, on voit la Cidade da Musica comme une vaste maison ouverte. Sur 200 m de long , deux grands plans horizontaux flottent à 10 et 30 mètres de haut, sur le jardin tropical et aquatique. Entre les plans horizontaux de la terrasse et de la toiture, se dessinent les formes des salles. L'horizontale de la toiture répond à la mer. Les formes des salles qui s'élèvent du sol répondent aux montagnes.

Tout le projet repose sur l'idée suivante : entre le niveau de la terrasse et le niveau du toit, il y a une équivalence entre les volumes pleins et les vides comme deux substances. Ils s'échangent, se répondent, s'interpénètrent. Les salles de musique sont fermées pour l´isolement du son, et les vides ouverts à la lumière accueillent le public dans la grande vision panoramique.

On retrouve dans ce projet, comme dans quelques précédents dont le concours pour la Grande Bibliothèque du Québec ou la Cité de la musique à Paris, l'association du mouvement et du jeu alterné des pleins et des vides. L'architecture des formes sculpte l'espace, découpant des vues sur le grand paysage.

Entre les grandes horizontales, le projet s'organise en quatre volumes fonctionnels, qui accueillent, qui attirent, qui rassemblent et donnent accès à toutes les salles. Ils répondent aux besoins de l'orchestre et la demande exprimée par la municipalité, et tiennent compte des analyses et enquêtes auprès des utilisateurs de la Cité de la Musique de Paris et de la Philarmonie de Luxembourg.

Programme

Dans ce programme, un élément, la grande salle, domine par sa masse une quantité de volumes beaucoup plus petits.

La Cidade da Musica est une petite ville. Elle est multiple. Elle rassemble le siège de l'Orchestre Symphonique du Brésil, une salle de concerts transformable en salle d'opéra unique au monde, une salle de musique de chambre, des salles de cinéma, de danse, de nombreuses salles de répétition, des lieux d'exposition, des restaurants. Elle est aussi le lieu d'un parc public, un jardin tropical et aquatique qui deviendra, pour les voyageurs du train qui arrivera sur l'avenue Ayrton Senna, l'entrée à Barra.

Autour de la terrasse, le projet se compose de quatre enveloppes visibles :
- La grande salle de concert et d'opéra, au Nord Est
- La salle de musique de chambre, au coeur,
- Le siège de l'Orchestre symphonique du Brésil avec les salles de répétitions et les loges se succèdent d'Est en Ouest, le long d'une rue qui relie les entrées de scène des deux salles de concert,
- au Nord Ouest, la salle d´électro-acoustique, avec les cinémas, médiathèque et restaurants.

Le spectacle commence dans le Foyer de la Grande Salle

Avant d'être à sa place et d'écouter la musique, on suit donc toute une progression : voir le bâtiment de loin, s'approcher dans le jardin, monter sur la terrasse, depuis la terrasse, toujours dehors mais à l'ombre, voir le paysage au loin puis entrer dans le foyer. C'est le 4e temps et on n'est toujours pas dans la salle. Mais l'air s'est rafraichi et on a quitté le domaine de la grande lumière solaire. Le foyer est comme une caverne, la lumière est partiellement artificielle.

Le foyer de la Grande Salle est un espace inspiré par les gravures de Piranèse intitulées "Les Carcieri". Ces espaces où, dans toutes les directions, des passerelles, des escaliers, des ponts et des fenêtres sont peuplés de groupes d'hommes en mouvement.

Les escaliers et les terrasses conduisent le public à la salle de concert. Ils sont aussi des lieux de déambulation très théâtraux, avant et après les concerts, pendant les entractes, où le public se retrouve.

Ce foyer est un prétexte pour le plaisir d'une promenade dans l'espace. C'est un jeu en soi de monter et de descendre et de circuler, simplement d'être en haut puis en bas et de trouver son coin.
C'est déjà une sorte de théâtre en trois dimensions du public avec lui même.

La grande salle de concert transformable en opera

A l'époque du disque et de la vidéo un concert est un moment rare de présence, un instant de vie unique, qui ne se répétera pas. Dès lors l'expérience de l'événement prime et la relation entre musicien et auditeur est essentielle.

Cette idée est le fondement de la conception de cette salle de concert. L'événement n'a lieu que dans un échange où les musiciens et le public s'éprouvent mutuellement alors que chacun, en même temps peut se sentir seul à écouter.

La salle est un instrument de perception, sonore, et aussi spatiale et visuelle, même si la réussite acoustique prime.

Le "Shoe Box" et le théâtre élisabéthain

A Rio de Janeiro pour assurer la qualité sonore, la fiabilité et la précision acoustique, il a été utilisé le schéma acoustique classique du "Shoe Box". Mais ce schéma est vu ici en adoptant les caractéristiques du théâtre élisabéthain. Les auditeurs habitent à la fois le parterre et les parois verticales de la salle, dans des petites tours au nombre de 10, qui reçoivent des balcons. Ces volumes qui habitent les parois ont un effet qui permet de répartir diffusion, réflexion et absorption du son qui est optimal.

Pour les auditeurs, ces tours favorisent la proximité de l'orchestre alors que les musiciens peuvent sentir tout autour d'eux l'intensité de l'écoute du public. Cette formule de salle avec tours périphériques renoue donc avec la formule de l'opéra, celle où tout le public s'éprouve en tant que communauté, avec des parois habitées d'auditeurs. Ici le parterre est comme une place entourée d'immeubles.

Parmi les 10 tours de loges, 4, d'apparence identique, celles de l'est, sont en bois et en métal, suspendues à des rails et sont mobiles. Cette disposition est capitale, car elle permet de répondre à un programme unique en son genre : la métamorphose d'une salle de concert en Opéra. Par ce déplacement, le lieu est à la fois un auditorium où le public s'installe à 360° autour de la scène et un théâtre à l'italienne avec son cadre et son fond de scène.

La première salle de Concert transformable en Opéra

L'idée d'une salle transformable vient de la recherche commencée avec la salle de concert de la Villette.

Pierre Boulez tenait beaucoup à un espace qui ne soit pas forcément dans le rapport uniquement frontal. La distribution du public dans l'espace doit pouvoir être modifiée. Les auditeurs doivent pouvoir être placés différemment selon qu'ils écoutent certaines pièces de Boulez ou Stockhausen écrites par exemple pour quatre groupes de musiciens dispersés dans la salle ou un groupe réuni sur une scène centrale.

La salle de concert à Rio accueille 1.800 personnes, dans sa configuration opéra la jauge est de 1.300 places installées au parterre et dans les tours de loges.

La transformation de la salle commence avec le déplacement vers le fonds de scène de 4 de ces 10 tours de loges : suspendues sur des rails, elles glissent comme sur des ponts roulants jusqu'aux coulisses où elles sont escamotées. Le devant de la scène se baisse et la fosse d´orchestre s'ouvre Les plafonds amovibles se déplacent et libèrent la cage de scène, son gril et ses décors suspendus indispensables à l´Opéra. Enfin des panneaux coulissent au tiers de la salle, du plafond et des deux grands côtés, et "diaphragment" un cadre de scène. Le temps de la mise en place de ce dispositif demande quelques heures et assure la qualité de fonctionnement scénique et acoustique adaptée à l´opéra, la danse classique ou le théâtre.

Ce travail est né d'un échange approfondi entre l'architecte et les scénographes Jacques Dubreuil et Ismael Solé.

Un nouveau concept

Au XXème siècle, on a cru obsolète cette formule du public autour de la scène. Sont apparues des grandes salles avec des parterres frontaux et des larges balcons. Le principe de l´occupation latérale avec des balcons a été abandonné parce que la vision et le décor ont primé, et le modèle de référence est devenu le cinémascope. On a privilégié la vision frontale au détriment de la proximité acoustique et de l´importance pour les musiciens de sentir le son dans une sphère de 180°.

Ici, à Rio, dans cette salle de concert transformable, l´essence d'une représentation de l´Opéra est recherchée sous une forme actuelle.

Acoustique et scenographie

Une salle de concert est un instrument de musique : elle doit être "jouée" par ses musiciens. Public et musiciens habitent la salle et doivent percevoir chaque nuance du son musical. L´acoustique du projet et la conception de l'espace ici est le fruit d'une expérience partagée de longue date entre l'architecte et l'acousticien Xu Ya Ying.

Pour tester et améliorer les conceptions spatiales, architecturales et les premiers calculs acoustiques, une maquette acoustique de la salle a été construite à une échelle 25 fois plus petite que la réalité. La maquette qui reproduit les caractéristiques géométriques de la salle, permet la prise de mesures du son en divers points de l´espace. Le test permet de mieux prévoir le fonctionnement acoustique de la salle et évite notamment des modifications coûteuses après la fin du chantier.

Un autre aspect important pour un lieu de concert, de musique et de répétitions est la pureté du son, c'est à dire l'absence d´interférence de nuisances sonores externes dans les performances musicales. L'isolement de la salle est une qualité qui est de la plus haute exigence et il nécessite des techniques inhabituelles de construction pour la plupart des corps de métier.

La salle de musique de chambre

La salle de musique de chambre participe d'une autre série de salles que Christian de Portzamparc a étudié avec Xu Ya Ying, les salles "incurvées" et asymétriques comme le petit auditorium du Musée de la Villette ou celui en forme de bande de Moebius du projet non réalisé de Nara. Toutes les surfaces à base cylindrique et sphérique ou conique génèrent une difficulté acoustique majeure : la focalisation du son, sa concentration forte dans une zone de l'espace au détriment de tous les autres. Or la qualité recherchée est au contraire la diffusion la plus égale possible de toutes les composantes des sons dans tous les points de l'espace. En travaillant des surfaces gauches et des parois en contrecourbes, concaves et convexes, la focalisation du son propre à ce type de surfaces est conjurée au profit de la diffusion.

A Rio, la salle de musique de chambre est un coquillage qui a deux configurations scéniques grâce à un plateau circulaire sur lequel s'installent la scène et les premiers rangs du public. En le pivotant, on obtient soit une salle classique frontale pour musique de chambre, soit une forme proche de l'amphithéâtre pour les musiques amplifiées : jazz, musiques populaires...

Christian de Portzamparc

Lire également notre article 'La ville de Portzamparc, la jungle de liberté' et consulter l'album-photo 'Christian de Portzamparc rêve la ville les yeux ouvert'

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