• Accueil
  •  > 
  • «Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe
Rejoignez Cyberarchi : 

«Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe

© Cyberarchi 2019

Le pont de Rion-Antirion en Grèce est un tel exploit technique que les hourras qui ont salué sa réalisation ont occulté le travail de l'architecte, Berdj Mikaelian. Rencontre avec l'un des pionniers de l'architecture des ouvrages d'art.

 
 
A+
 
a-
 

L'agence est d'une sobriété exemplaire. Peu d'images, pas de maquettes, des dossiers parfaitement rangés. Seul un petit mot sur la porte indique 'Mikaelian architectes'. En plus gros, un autre mot explique que 'la loge du gardien est dans le hall de l'immeuble'. Comme quoi, dans ce coin du boulevard St. Michel à Paris, les visiteurs distraits ont dû plus d'une fois sonner à la mauvaise porte sans savoir que Berdj Mikaelian est l'architecte français du pont de Rion-Antirion en Grèce, dont l'inauguration, à la veille des jeux olympiques d'Athènes, fût couverte et célébrée par les media du monde entier. La politesse exquise du maître de céans leur aura sans doute donné le change.

Aucune de ces assertions ne peut être prise en défaut en regard de la vérité. Et lorsque l'architecte consent à parler de son travail, c'est pour commencer par vanter les réalisations techniques de cet ouvrage colossal. Rendons aux ingénieurs donc ce qui leur appartient. Les ouvrages d'art se divisent, selon la nomenclature du ministère de l'Equipement en trois catégories : les ouvrages courants, généralement de petites dimensions, les ouvrages non courants, dont la longueur par exemple dépasse 100 mètres, et les ouvrages exceptionnels quand l'ouvrage, de par ses dimensions et/ou la nature du site, est hors normes.

Peut-être faudrait-il créer une catégorie pour le seul pont de Rion-Antirion tant ses dimensions et la nature du site rassemblent une accumulation de contraintes que le maître d'ouvrage le plus pervers n'aurait jamais seul pu imaginer. En effet ce pont de 2.252 mètres de long (2.883 m avec les viaducs d'accès) relie désormais, au-dessus du canal de Corinthe, l'Epire (Grèce continentale) au Péloponnèse (gigantesque presqu'île au sud de la Grèce). Or il s'agit d'une région sismique, soumise donc aux tremblements de terre, et tellurique, soumise donc aux déplacements de plaques tectoniques. De fait, le Péloponnèse s'écarte du continent de 8mm par an. Le franchissement de 2,5 km, en soi exceptionnel, n'était donc que le moindre des soucis.

De plus, ce pont, outre qu'il devait résister à des séismes de plus de 7 sur l'échelle de Richter, devait également résister aux vents violents (jusqu'à 250 km/h) dont la région est coutumière et être bâti à de très grandes profondeurs (65 m sous le niveau de la mer), qui plus est sur un sol meuble particulièrement mal adapté à la construction. Sans compter que les piles du pont doivent pouvoir résister à un choc avec un cargo de 180.000 tonnes dans cette voie d'eau très fréquentée. «En 40 ans de carrière, je n'avais jamais vu ça», explique Berdj Mikaelian. L'exploit des ingénieurs, qui ont dû notamment 'reconstituer le sol' pour un pont sans fondation traditionnelle, est donc indéniable.

Mais si Jean-Paul Teyssandier, directeur-général du consortium Gefyra (gefyra.gr) qui a construit le pont, fut, le 13 août dernier, le premier porteur de la flamme olympique à le traverser, l'architecte lui figurait bien sur la liste des invités d'honneur lors de l'inauguration. Comme il figurait déjà en 1987 en tête de la courte liste d'architectes de la société française de construction Vinci (qui ne s'appelait pas encore ainsi à l'époque) qui l'avait contacté et retenu lors de l'élaboration du projet. L'appel d'offres de l'Etat grec, au vu des contraintes citées ci-dessus, avait le mérite de la clarté. «Nous voulons un pont», disait-il en substance. Quel qu'il soit ! Le 3 janvier 1996, le contrat de concession pour la conception, la construction, le financement, l'exploitation et l'entretien de ce pont entre Rion et Antirion était signé.

Berdj Mikaelian s'était intéressé aux ouvrages d'art dès l'aube de sa carrière. Pour cet élève d'Auguste Perret, il n'y avait pas de contradiction à tenter d'imposer une approche architecturale à des ingénieurs, ceux des Ponts&Chaussées notamment, qui tenaient le haut du pavé dans ce domaine. «'Tout ce qui se construit dans l'espace appartient au domaine de l'architecture' disait Perret ; un ouvrage d'art occupe l'espace», remarque, amusé, l'architecte. CQFD ! Encore faut-il rappeler que si les architectes sont aujourd'hui nombreux à se préoccuper de ce domaine, il a fallu à Berdj Mikaelian l'enthousiasme des pionniers, avec quelques autres qui se comptent sur les doigts d'une main, pour s'imposer. Il en a gardé une approche pragmatique du travail. «Le travail sur les volumes, la silhouette, les structures, les rythmes, les matériaux, c'est de la pure architecture», dit-il. Une culture qu'il a d'ailleurs transmise à son fils Stéphane.

D'habitude, plus le pont est grand, plus les possibilités d'intervention de l'architecte sont nombreuses. En l'occurrence, les caractéristiques du site d'implantation et les contraintes de toutes sortes qui en découlent sont tellement exceptionnelles que le parti de structure s'est rapidement imposé : ouvrage haubané à 4 travées. La technique des haubans autorise en effet des franchissements de dimension importante tout en procurant au tablier une grande finesse de silhouette.

A charge pour l'architecte de rechercher la meilleure insertion dans le site et de préparer la documentation de présentation de cette consultation internationale, elle aussi exceptionnelle à de nombreux égards. Au final, la consultation s'est limitée à deux candidats seulement. C'est l'ouvrage conçu par l'Entreprise française Vinci assistée par Berdj Mikaelian qui l'a emporté. Il est à cet égard saisissant de découvrir à quel point l'esquisse de présentation du projet est au final conforme à l'ouvrage réalisé. «La pile qui se termine par un chapiteau ne s'est pas faite en un jour mais, avec l'expérience, les esquisses ne sont pas utopiques», explique-t-il comme si cela allait de soi.

«Ne nous restait plus seulement que la mise au point des détails», explique l'architecte. Non des moindres cependant quand on réalise que, par exemple, l'élément qui reçoit les têtes de haubans en haut des piles est à lui seul l'équivalent d'un bâtiment de quatre étages. «C'est la première fois que le principe du quadripode (les quatre jambes des piles destinées à assurer plus de stabilité en cas de secousses sismiques ou telluriques) sur un chapiteau supporté par des piles à fut unique est appliqué», dit-il. A noter également les 220 m compris entre le fond de la mer et la tête de pylône. Résultat d'un mariage heureux entre l'architecture et l'ingénierie. Ce ne fut pas toujours le cas même si, aujourd'hui, plus aucun ouvrage d'art ne se conçoit sans architecte.

«Mais, précise Berdj Mikaelian, si notre intervention sur le morceau de bravoure que constitue le pont de Rion-Antirion est passionnante, des interventions sur des ouvrages de bien moindre dimension, ne le sont pas moins».

Après avoir réalisé des ouvrages tout en béton, une tradition du génie civil susceptible «d'interpeller» un élève de Perret, l'architecte avoue ainsi sa fierté pour les beaux bétons des piles du viaduc de Meaux, en région parisienne, en cours de travaux, ou pour le pont Vecchio, en Corse, de 200 m de portée seulement.

Au final, l'architecte ne peut réprimer pourtant une petite pointe d'orgueil. «C'est une cathédrale contemporaine», dit-il. Et, comme les cathédrales médiévales donc, une oeuvre collective et anonyme.

Christophe Leray

«Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe
«Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe
«Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe
«Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe
«Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe
«Une cathédrale contemporaine» sur le canal de Corinthe
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER