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Un urbanisme politique ?

© Cyberarchi 2019

Je revendique une conception de l'urbanisme, qui ne soit pas uniquement un champ technique, mais avant tout un choix du "vivre ensemble" et donc fondamentalement politique au sens noble du terme. Mais attention aux raccourcis. Ceci s'inscrit dans une réflexion globale où chacun a son rôle à jouer. Tribune d'un jeune urbaniste, Benoît Lanusse.

 
 
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Cet article est, pour le jeune urbaniste que je suis, l'occasion de faire une synthèse de ses réflexions sur sa conception de l'urbanisme et le rôle de l'urbaniste. Il est dans la continuité des réflexions que je développe depuis deux ans sur mon blog* et n'a pas la prétention d'être une réflexion aboutie ; c'est une étape personnelle et une contribution au débat.

L'urbanisme est politique

Un projet de ville...

De quoi traite l'urbanisme ?
Pour beaucoup, il s'agit de questions techniques et réglementaires : ce que l'on peut construire sur une parcelle, comment aménager une rue, une place, ... Personnellement, je considère que l'urbanisme n'est pas une fin en soi car il n'est qu'une composante d'un projet global de ville.

Dans quelle cité (polis en grec) souhaitons-nous vivre ?
Voilà bien un sujet qui ne se limite pas à l'urbain et englobe bien d'autres problématiques : sociales, institutionnelles, économiques, etc. Un sujet infiniment politique.

... qui concerne tous les acteurs de la cité...

Il existe des promoteurs "Attila" qui font des coups et d'autres qui essaient de s'intégrer dans les orientations des communes. De nombreux entrepreneurs respectent leurs salariés, d'autres non. Quant aux usagers, ils peuvent, par leurs pratiques, influencer énormément la vie de la cité.

Un de mes amis, urbaniste lui aussi, n'est pas d'accord avec moi pour considérer tous ces choix comme politiques. Or quand des parents, qui habitent à proximité de l'école, y emmènent leurs enfants en voiture, en se garant en double file, ce n'est pas neutre. Même si leurs choix sont aussi influencés par des contraintes, il existe toujours des solutions alternatives. A travers ces choix, ils font donc la promotion de certains modes de vie. Il s'agit donc bien, conscient ou pas, d'un acte qui a une dimension politique.

... pour une politique urbaine plus efficace

Il ne peut donc y avoir de politique urbaine efficace, selon moi, sans une prise en compte de la dimension politique des modes de "construction" de la cité. Ce serait accepter de n'intervenir qu'à la marge.

Peut-on, par exemple, raisonnablement penser résoudre les problèmes de déplacements en se contentant d'ajouter quelques infrastructures, par ailleurs souvent coûteuses ? Avec bien moins d'argent, mais plus de volonté et de pédagogie, on pourrait sûrement obtenir des résultats intéressants en travaillant notamment sur les modes de vie pour les faire évoluer ou adapter l'offre actuelle à ceux-ci. C'est pourquoi, on a tout intérêt à faire oeuvre de transparence afin que l'on puisse réellement parler d'un projet politique pour la ville et le mettre en oeuvre au lieu de perdre notre temps en psychodrames et demi-mesures.

Un professionnel engagé... dans des réflexions

Si l'urbanisme est politique, l'urbaniste peut-il se contenter d'être un technicien ? Je ne pense pas, pour ma part, que l'on puisse se passer d'une utopie ni faire l'économie d'une réflexion permanente.

Une utopie : l'Homme au centre de tout

Comment traiter de la ville sans considérer les hommes ? L'objectif n'est-il pas finalement d'offrir à chacun de vivre dans un environnement favorable qui lui permette de s'épanouir ? Je suis, pour ma part, convaincu que collectivité et individualités ont besoin de se nourrir mutuellement pour atteindre cet épanouissement. Je crois que les hommes, comme les atomes, sont capables de créer des réactions en chaîne génératrices d'une énergie qui peut être profondément positive.

Utopiste ? Bien sûr, mais pas illuminé. Mon rapport à l'utopie ressemble à celui d'Eduardo Galeano : s'en servir pour avancer.

J'ai pensé un moment opposer l'urbaniste au médecin dont la tâche me semblait pouvoir se reposer sur une science qui lui permette d'associer un traitement à un diagnostic. En fait, ce ne sont pas deux métiers si éloignés si l'on n'oublie pas l'importance du comportement du patient.
Je n'aurais jamais dû connaître l'un de mes grand-pères atteint d'un grave cancer quelques années avant ma naissance. Les médecins le pensaient perdu, le curé lui avait administré le dernier sacrement... Et pourtant, sa volonté de vivre fut plus forte. Il vécut 26 ans de plus !
Je crois qu'il en est des villes, comme des hommes, de l'urbanisme comme de la médecine, le diagnostic, le traitement ont certes leur importance, mais ce qui fait la différence, au final, c'est la vie.

Alors, entre une ville très architecturée, avec de belles perspectives, des espaces publics de qualité, mais aussi une société fragmentée, fragilisée, et une ville, plutôt moche, réceptacle d'une vie sociale foisonnante et épanouissante, j'ai choisi mon modèle.

Une réflexion permanente

Voici donc pour l'utopie, mais il ne s'agit pas d'une doctrine idéologique, juste une ligne directrice, essentielle pour moi, mais pas unique. En effet, "construire" la ville est une tâche ardue car s'entrecroisent énormément de problématiques, de paramètres, d'acteurs et de mécanismes. Vous n'avez d'ailleurs pas de pouvoirs sur un certain nombre d'entre eux, et, en plus, ils peuvent évoluer avec le temps et les lieux. Il faut donc faire preuve d'humilité, s'ouvrir aux autres et maintenir une réflexion permanente.

Réflexion permanente de plusieurs types :
- globale ou thématique
- conceptuelle ou pratique

Réflexion permanente à trois niveaux :
- la réflexion "pure" déconnectée du territoire d'intervention
- la réflexion sur le territoire au sens large (du quartier au bassin de vie en passant par la commune)
- la réflexion sur le professionnel que l'on est.

Pour ma part, mon blog, réceptacle de mes réflexions depuis deux ans, me permet d'entamer, par petites touches, un travail de longue haleine que je serai bien incapable de mener de front.

Pas de doctrine idéologique, mais...

... derrière le professionnel, il y a le citoyen. Et j'assume tout à fait que le professionnel-citoyen que je suis puisse avoir quelques positionnements où la conviction personnelle peut prendre le dessus sur une étude impartiale quand certaines orientations sont trop en conflit avec mon modèle utopique de ville.

Ne comptez pas sur moi pour :
- faire la promotion des résidences fermées
- considérer un golf comme le nec plus ultra des projets structurants (si, il y en a : Dax, Montauban, ...)
- accepter la ségrégation sociale

Ces convictions personnelles, légitimes, ne doivent cependant pas avoir de répercussions sur le professionnalisme.

Pour résumer, l'urbaniste me semble avoir plus besoin d'une conscience politique (une utopie et une réflexion permanente) que d'un projet idéologique, voire d'un projet qui se réduirait à sa propre supposée "sagesse". Car son rôle n'est pas d'apporter la bonne parole, mais bien d'accompagner.

Un acteur au service des autres

Dans l'un de mes premiers articles (15/12/04), j'exposais déjà ma conception d'un urbaniste accompagnateur. Deux ans plus tard, elle s'est développée.

Chacun à sa place

L'urbaniste n'a pas de réels pouvoirs, pas de légitimité comme les élus ou les habitants. Il ne peut pas faire la ville seul et n'est pas là pour se faire plaisir. Si l'urbanisme est fondamentalement politique, les choix qui font la ville sont d'autant plus efficaces qu'ils sont portés par les acteurs de la ville. Le rôle de l'urbaniste est donc de permettre aux acteurs de la ville de la comprendre, d'ouvrir des perspectives et de choisir la ville dans laquelle ils ont envie de vivre. La pédagogie est essentielle. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas parfois brusquer les débats. Je revendique le doit à l'impertinence.

L'urbaniste et l'élu

Dans les liens qui lient l'urbaniste aux acteurs de la ville, même si je considère qu'il est au service de tous, il y en a un qui est un peu particulier, c'est celui avec l'élu. En effet, qu'il travaille au sein d'un collectivité ou dans une agence, l'urbaniste dépend, en général, directement ou non, de celui-ci. Sa couleur politique m'indiffère. Ce qui m'intéresse est sa volonté politique, sa capacité à dépasser les clivages, à débattre, à être constructif et son projet de ville.

Entre ces deux acteurs, il y a des accords et des désaccords. L'urbaniste n'est pas toujours suivi, il faut l'accepter. Il doit alors respecter les choix qui sont faits même s'il ne les partage pas. Si vraiment ceux-ci lui posent un problème (sur le fond ou sur la forme, d'un point de vue professionnel ou personnel), il doit en tirer les conclusions qui s'imposent.

Des projets, un projet

Comme nous l'avons vu précédemment, il y a au moins autant de projets de ville qu'il y a d'acteurs (élus, acteurs économiques, habitants, etc.). Peut-on alors parler d'un projet de ville collectif ? Pas facile. Certaines orientations sont communes, d'autres divergentes.

J'aime bien cette idée de Francis Cuillier de "culture urbaine partagée", creuset commun autour duquel une lecture commune des enjeux peut se construire, des orientations se dégager et les divergences s'atténuer. Je considère qu'il est essentiel que ce "dialogue" entre des projets différents aboutisse à des consensus "forts" seuls capables d'avoir une réelle influence sur la ville. Le rôle de l'urbaniste est alors de servir de pont pour rapprocher les acteurs et dépasser les chapelles.

L'enjeu de la mise en oeuvre

Concevoir un projet commun n'est pas aisé, mais ceci ne sert à rien si l'on délaisse ensuite la mise en oeuvre. Je me méfie des projets sur papier glacé.

Cela passe, tout d'abord, par un plan d'actions :
- de toutes les tailles (les structurantes comme les petites)
- à toutes les échelles (d'un lieu précis au bassin de vie)
- avec des rythmes différents (du court au long terme)
- sur tous les thèmes (du plus sectoriel au plus global)
- vers toutes les cibles (du plus ciblé à la collectivité)

La réussite de tels projets passe aussi par plusieurs principes d'action :
- l'essentiel à l'encre indélébile, le reste au crayon : exprimer des orientations fortes tout en laissant de la souplesse
- évaluation et adaptation : accepter de ne pas pouvoir tout prévoir, ni maîtriser
- étude des processus de fabrication de la ville et innovation : trouver de nouvelles marges de manoeuvre, de nouveaux moyens d'agir
- le diable est dans les détails : avoir toujours un souci d'exigence jusqu'au bout
- transparence et dialogue : ne pas avoir peur des critiques, mais les considérer comme un moyen d'améliorer les projets.

L'urbaniste n'est pas qu'un technicien, mais il en est un quand même. Et avec les autres professionnels au service des acteurs de la ville, il doit alors oeuvrer pour mettre en musique les choix qui sont faits.

Alors, mon urbanisme est-il politique ?

Oui car je considère que l'urbanisme est bien plus que ce domaine technique dans lequel on voudrait le circonscrire. Dans quelle ville souhaitons-nous vivre ? Cette question du projet de ville, dont l'urbanisme est une des composantes, est un choix politique qui se pose, consciemment ou pas, à tous les acteurs de la ville. Or je trouve que, trop souvent, on n'en tire pas toutes les conséquences et que l'on se prive ainsi de marges de manoeuvre. Cette approche politique de la ville est certes plus complexe à aborder, mais aussi plus ambitieuse.

Oui, dans le sens où face à cette réflexion sur la cité, l'urbaniste ne peut rester indifférent. Mais il doit éviter le risque de la doctrine idéologique et lui préférer une conscience politique qui repose sur une part d'utopie, de convictions, mais aussi sur une réflexion permanente.

Oui car l'urbaniste est un acteur politique qui veut accompagner les acteurs de la ville dans la définition et la mise en oeuvre d'un projet de ville qui se veut partagé et dynamique. L'urbaniste est alors, à la fois, éclaireur, rassembleur et metteur en scène.

C'est cette vision ambitieuse de l'urbanisme que je souhaite explorer. L'ambition n'empêche pas l'humilité. "Faire la ville" est un projet difficile qui ne peut qu'être collectif, et quand j'ai écrit, au-dessus, "urbaniste", il faut bien aussi lire "équipe".

Benoît Lanusse

* www.chezbelan.com

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