• Accueil
  •  > 
  • Un DESS à Marseille pour des relations apaisées entre ingénieurs et architectes
Rejoignez Cyberarchi : 

Un DESS à Marseille pour des relations apaisées entre ingénieurs et architectes

© Cyberarchi 2019

Farid Ameziane est architecte DPLG, docteur en sciences et chercheur au ministère de la culture. Il est par ailleurs Directeur des études du DESS «ingénierie de la production dans le bâtiment» à l'école d'architecture de Marseille et organisateur de la première édition du salon TA'AEC qui s'est tenu les 2 et 3 décembre derniers à Marseille. Entretien.

 
 
A+
 
a-
 

CyberArchi : C'est la première édition de ce salon dédié aux Technologies Avancées pour les métiers de l'Architecture, de l'Ingénierie et de la Construction (TA'AEC). Qu'est-ce qui a motivé sa création ?

Faris Ameziane : Ce salon est le résultat de l'initiative d'un regroupement de partenaires qui souhaitaient organiser un évènement de proximité qui pouvait rayonner dans toute la région PACA. C'était l'occasion de découvrir des démonstrations d'outils innovants, d'assister à des conférences et de participer à des ateliers, le tout autour du thème de l'intégration des technologies avancées dans le domaine de l'architecture et du bâtiment. C'était l'occasion également de s'interroger sur la façon dont les jeunes, ou moins jeunes, architectes peuvent trouver une place grâce à ces nouveaux concepts.

Nous ne voulions pas du salon d'une seule profession mais celui de tous les partenaires de la construction. C'est le débat qui est intéressant. D'ailleurs nous avons découvert que ce salon a suscité l'intérêt des architectes, des maîtres d'ouvrages institutionnels, des ingénieurs et techniciens mais aussi, nous nous y attendions moins, de juristes et d'avocats intéressés par les notions de droit de propriété ou d'historique de chantier par exemple.

Ces deux éléments sont intimement liés car l'architecte qui conçoit de façon innovante doit pouvoir s'appuyer sur des entreprises qui vont savoir mettre en oeuvre ses choix. La richesse du projet provient généralement de la réunion des savoirs de l'architecte, de l'ingénieur et de l'entreprise ; sans oublier le maître d'ouvrage car pour construire un projet innovant, encore faut-il un maître d'ouvrage qui ait accepté et encouragé les hommes de l'art à aller vers plus d'innovation.. C'est cette parfaite osmose entre ces différents métiers qui permet la réalisation d'un édifice innovant.

Les relations entre architectes et ingénieurs sont parfois difficiles, pour le dire gentiment. Comment êtes-vous parvenu à les rapprocher ?

Pour le dire gentiment (rires), c'est le lieu de conflit, pour le moins de discussions très âpres. L'école d'architecture de Marseille s'est associée à deux partenaires, l'ENSAM d'Aix-en-Provence et Polytech de Marseille quand un groupe d'enseignants de ces écoles s'est accordé pour faire progresser la formation des étudiants par le partage des cultures et des savoir-faire de chaque école. Ce qui a abouti à la création d'un DESS «Ingénierie de la production de bâtiment» qui accueille donc des étudiants architectes et ingénieurs.

L'intérêt est grandissant de trois côtés : étudiants, enseignants et entreprises. Pour les étudiants, des gens plus ou moins âgés d'ailleurs puisque nous recevons également des étudiants qui sont déjà des architectes confirmés mais qui suivent la formation dans le cadre de la formation continue, nous offrons un suivi pédagogique pour les jeunes diplômés. Les enseignants sont par ailleurs de plus en plus nombreux à venir enseigner parce qu'ils trouvent dans ce public hétérogène, mais intéressant et intéressé, l'occasion de réaliser des cours qui ont valeur de conférence. Il est en effet très intéressant pour le professeur d'architecture de comprendre quelles questions se pose l'étudiant ingénieur et pour le professeur d'ingénierie de comprendre quelles questions se pose l'étudiant en architecture. Enfin on voit apparaître des entreprises qui s'intéressent à ces profils de jeunes diplômés (nous en sommes à la troisième promotion) qui possèdent la double-culture architecture et ingénierie.

Comment se passe cette rencontre (ce choc ?) des cultures ?

La rencontre de ces deux cultures est, pour prendre une image, comme l'expérience d'un adulte qu'on aurait emmené dans un pays étranger, qui y aurait découvert quelque chose de fantastique et qui en serait revenu enchanté. C'est un peu ce qui se passe avec les étudiants architectes qui font une formation d'un an d'ingénieur et vice-versa. Surtout, ces étudiants apprennent à communiquer ensemble et à percevoir ce que l'autre comprend du métier. On a réussi à casser un mur étanche, leur démontrer qu'ils travaillaient ensemble pour la réalisation du même objet et que leur bonne communication rend le projet meilleur.

Pour reprendre votre image, il s'agit donc juste d'un problème de langage ?

Pas seulement car s'ils n'appellent pas la même chose avec le même mot, ils ne voient pas non plus la même chose quand ils regardent un objet. Le premier travail est donc un travail sur le langage et la représentation.

En effet, l'architecte à une vision globale, complète du bâtiment dans son entier. Il en comprend son fonctionnement et connaît tous les corps de métier qui vont le réaliser. L'ingénieur à une vision beaucoup plus parcellaire mais il connaît ce qu'il voit avec une très grande précision, la structure par exemple. En comprenant comment travaille un architecte, il peut, au-delà du regard technique et scientifique, porter un regard culturel et ainsi réconcilier l'homme de l'art et l'homme de sciences.

D'ailleurs, l'architecte Jean-Luc Rolland, qui fut l'un de nos conférenciers au salon, a expliqué de façon très persuasive que si l'architecte maîtrise la dimension technique d'un projet, il peut aller au bout de ce projet car il sera apte à en suivre la réalisation du début jusqu'à la fin. Car il faut bien garder à l'esprit que tout ce que dessine l'architecte sera construit par quelqu'un d'autre, il n'est donc pas anodin de parvenir à faire comprendre à l'autre ce qu'on a mis sur le papier.

Les étudiants sont-ils demandeurs de ce type de formation ?

Les architectes le sont. Les ingénieurs sont venus au début par curiosité, curiosité qui s'est vite transformée en passion. Ces jeunes gens issus des sciences exactes (mathématique, physique, chimie, etc.) expriment une soif de culture architecturale qui leur ouvre de nouveaux champs de lecture de l'architecture. Aujourd'hui, ils sont demandeurs également.

D'autant plus qu'une grande partie de ce DESS doit s'effectuer sous forme de stage. On envoie donc les ingénieurs chez les archis et les archis chez les ingénieurs ou en entreprise. Et ça marche très bien. Des archis, dont des filles d'ailleurs, ont passé quatre mois sur des chantiers avec les bottes, le casque et le ciré et en sont revenus ravis. La preuve que ça marche est qu'à l'issue de ces stages, 70% au moins de nos étudiants ont reçu des offres d'emploi ce qui montre bien l'intérêt des entreprises et représente un signe fort des milieux professionnels.

Si on a formé des étudiants et qu'à l'issue de cette formation ils trouvent un emploi, on a rempli notre mission. Il y a des places qu'on se doit d'investir si on veut répondre au souci de l'emploi des étudiants. Le profil archi + ingénieur ou ingénieur + archi ouvre la possibilité de trouver des emplois dans des domaines que les étudiants n'avaient pas forcément anticipé et, pour les étudiants d'archi, une telle formation ouvre le champ des milieux possibles où ils peuvent exercer leur talent.

L'innovation dans le bâtiment est un domaine risqué par définition. Comment concilier innovation et garantie de qualité pour le maître d'ouvrage ?

Personne ne veut prendre de risques, ni l'architecte, ni le maître d'ouvrage, ni l'entreprise. Les solutions innovantes sont testées ou certifiées, par le CSTB notamment qui valide des expérimentations pour un développement éventuel à grande échelle. De fait, il y a toujours des risques pour un maître d'ouvrage de réaliser des choses selon des procédés innovants. Il y a aussi des problèmes de coûts à cause de l'usage réduit de ces innovations mais ce n'est alors qu'une question d'échelle et de temps. On le voit notamment pour ce qui concerne les énergies renouvelables où il y a de moins en moins de résistances.

Mais nous sommes dans un secteur où il y a toujours une part d'expérimentation sauf que nous ne pouvons pas, comme pour l'automobile par exemple, rappeler tous nos produits défectueux. Or chaque réalisation a ses propres particularités, qu'il s'agisse du maître d'ouvrage, du site, de l'orientation, des entreprises, etc. La dimension expérimentale d'un chantier est permanente, toutes précautions prises par ailleurs pour ne pas mettre en danger la vie des gens. Il faut donc encourager l'innovation et l'expérimentation pour que surgissent de nouveaux procédés sachant que d'autres procédés viendront corriger les erreurs éventuelles.

Propos recueillis par Christophe Leray

Un DESS à Marseille pour des relations apaisées entre ingénieurs et architectes
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER