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Tours en question : Valeur symbolique VS valeur d'usage

© Cyberarchi 2020

Les tours sont à Paris objets polémiques. La 'cause verticale' est imprégnée de finalité architecturale, urbaine et politique mais aussi, aujourd'hui, médiatique. Les termes du débat sont à discuter puisque nulle conclusion ne semble s'imposer. 'Mode verticale : considérations architecturale et médiatique' de J-P. Hugron, doctorant à l'Institut d'urbanisme de Paris.

 
 
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1997, Bilbao. Le devenu célèbre musée Guggenheim a donné à la ville une visibilité sur la scène internationale. Figure de dynamisme, l'architecture de Gehry a réveillé une ville de sa torpeur post-industrielle. Depuis lors, les événements architecturaux se sont multipliés en Europe, et 30 st Mary Axe de prendre le relais en consacrant la renaissance urbaine de Londres et la vitalité économique de la City. Parmi ces nouvelles architectures fortement médiatisées comptent la Torre Agbar ou Turning Törso. Les tours sont autant de coups de projecteurs portés sur les territoires qu'elles symbolisent désormais. Depuis cinq ans, les projets se multiplient et la vieille Europe, si conservatrice, voient ces plus grandes métropoles imaginer des édifices toujours plus hauts.

Ce retour n'est pas sans controverse. La mode verticale affronte une réglementation rigoureuse née de quelques traumatismes modernistes. Il s'agit alors de poser les éléments du débat et d'annoncer quelques efforts pédagogiques. Questionnaires, expositions, conférences, ateliers de réflexion sont autant de manifestations dont l'objectif est de faire connaître la cause verticale.

En 2004, la critique était virulente. Londres inaugurait son cornichon érotique et certains esthètes parisiens de pleurer l'impossibilité de créer dans la capitale française. La ville musée, figée, endormie, poussiéreuse ne peut se doter d'architectures 'audacieuses'. Le débat sur la hauteur cristallise alors les insuffisances de la production architecturale. Faut-il faire haut pour faire de l'architecture ? Qui pourrait le penser, mais force est de constater que le débat était alors résumé de manière convenue : "Nous ne pouvons pas faire de tour à Paris, l'architecture contemporaine y est condamnée !". Pourtant, à bien y regarder, si les difficultés existent, la contemporanéité laisse ses traces dans le paysage parisien.

Penser la hauteur à Paris ?

L'appel aux gestes est lancé. Mais, en réponse au questionnaire adressé aux parisiens par Bertrand Delanoë pour l'élaboration du PLU, la plupart d'entre eux se prononcent en défaveur des tours. Un atelier de réflexion sur la hauteur a été depuis organisé. Notons que de 'tour' il n'est plus question, mais de 'hauteur'. Révélatrice d'une situation, l'hésitation sémantique et la pudeur effective dès qu'il s'agit d'évoquer le mot 'tour' montre à quel point les réalités sont multiples derrière un vocable aussi polémique.

Qu'est ce qu'une tour ? La question est liminaire à tout débat. Sans entrer dans l'exercice fastidieux, nous évoquerons ce type d'architecture ou de bâti comme appelant différents imaginaires. La tour de logement ou la tour de bureaux, la tour de l'architecte ou la tour de l'urbaniste, ne sont pas les mêmes.

Quel bilan pour les tours existantes ? Détracteurs et admirateurs s'accordent, excessivement, pour dénoncer les erreurs du passé. "Vous croyez vraiment que je rêve d'une nouvelle tour Montparnasse ou d'un nouveau Front de Seine ? Ce sont des contre-exemples absolus, de vrais ratages urbains !" assure Bertrand Delanoë à un journaliste du Nouvel Obs alors que sont diffusés pour la première fois les images nées des ateliers de réflexion. Cette attitude de rejet qui s'applique à un demi siècle d'architecture verticale n'est peut-être pas des plus pertinentes, sauf du point de vue politique bien entendu. Cette erreur que 'serait' le Front de Seine par exemple est une vision caricaturale d'une réalité beaucoup plus complexe. Il y a un décalage certain entre ceux qui habitent les tours et ceux qui cohabitent avec. De là devrait naître un bilan qui poserait la question de l'usage d'une tour et de son intégration à la ville.

Que sont les tours et pourquoi faire des tours ? L'engouement immodéré de quelques adeptes des tours cache les véritables raisons d'être de ces bâtiments mais apparaît à leurs opposants comme une forme de frénésie suspecte.

La réflexion confiée aux architectes laisse à penser qu'il ne s'agit pas que d'un problème architectural. Si l'architecture contemporaine est dans toutes ses formes sujette à critique, parfois des plus réactionnaires, elle n'en demeure pas moins plus ou moins acceptée, y compris exprimée à la verticale. La Défense s'apprête à inaugurer deux tours, T1 et Granite et ambitionne la construction d'édifices dont l'architecture résolument contemporaine ne semble pas poser question bien au-delà d'un seul cercle d'initiés, même avec une tour Phare, objet résolument puissant dans sa proposition s'il en est.

Les architectes peuvent faire de belles architectures. Peu en doutent. Le débat n'est pas sur la forme pourtant la valeur d'usage semble à chaque fois s'effacer au détriment de la valeur symbolique. La tour doit être un geste qui signale, les portes de Paris notamment. Pourquoi pas, mais s'agit-il là de penser la verticalité ou un monument visible et reconnaissable ? Ce n'est pas le même débat.

La tour, objet d'architecte ou d'urbaniste ?

La tour, au-delà d'un type d'architecture, est aussi l'expression d'un type d'urbanisme. La ville verticale, debout pour quelques poètes, est une manière de penser l'espace et d'optimiser les sites dont l'intérêt métropolitain est reconnu. L'association du thème de la hauteur et celle du Grand Paris n'est pas sans pertinence, mais l'expérience fut faite et les tours telles que nous les connaissons sont les héritières d'un possible 'Paris Majuscule'. Les tours ne doivent pas servir une cause politique, ni même la symboliser.

L'art à la mode est de créer les icônes urbaines qui serviront à la visibilité du territoire. Il s'agit là de limiter l'essence de la tour à la figure urbaine et à son image. Des ateliers de réflexion a été livrée aux parisiens une série de rendus et de perspectives qui témoignent de la réduction iconographique que l'on fait d'un objet. Sans aucun doute, les architectes ont réfléchi la hauteur, posé le débat, répondu aux interrogations, mais la publicité de l'initiative et l'effort pédagogique se limitent jusqu'à présent à l'imagerie contestable de partis pris esthétiques.

La tour doit être plus qu'un objet d'image et un objet d'architecture. Elle est une manière de faire la ville et implique une manière nouvelle de pratiquer l'espace, notamment à travers le concept de tour mixte. Entrer dans la tour, faire de l'ascenseur une rue, offrir des espaces publics, restaurants ou cafés panoramiques, des services, suppose de penser l'articulation de fonctions au sein d'un bâti mais aussi la relation entretenue avec le reste de la ville. Il n'y a là pas que le simple rapport à la rue qui semble trop souvent évoqué comme alternative à la dalle. Le lien supposé n'est donc pas uniquement qu'une question physiologique.

Considérant le contexte, les tours proposées par la Mairie de Paris se retrouveraient sur les sites les plus ingrats de la capitale. Ils doivent bien sûr ne pas être déshérités d'aucune intention mais il s'agit là d'associer, s'il n'est pas question de créer un morceau de ville, une figure polémique aux espaces les plus abîmés. Les tours n'ont pas vocation à jouer le rôle de pansements. Tour et rénovation urbaine ne vont pas forcément de pair. Il serait alors encore question de recréer des quartiers monostratifiés, peu enclins à l'évolution. La mauvaise perception des tours à Paris repose aussi sur l'impression d'ensemble pour ne pas dire de 'grand ensemble'. La Défense offre une diversité architecturale qui met en relief les styles et donne une profondeur à l'histoire de l'architecture verticale. Si la dalle pose problème, il n'y a pourtant aucun doute sur le morceau de ville (aussi discutable soit-il) que le quartier constitue.

L'autre impression donnée est de symboliser l'entrée de la ville et de lui offrir les portes qu'elle mérite. L'ambition est recevable mais n'appartient pas à la réflexion sur la ville verticale.

In fine, le débat est posé et le mérite en revient aux politiques, soutenus par quelques architectes qui, malgré les réticences, osent se confronter aux idées reçues. Néanmoins, force est de constater que l'étape essentielle du bilan n'est pas posée et le rejet systématique de l'expérience des tours n'est que peu pertinent. Au-delà, c'est la manière d'envisager l'objet tour qui n'est pas entièrement satisfaisante. Si la valeur symbolique de la tour doit être posée, elle ne doit pas effacer la valeur d'usage. Les tours ne doivent pas être de vains gadgets urbains, iconiques, à l'impact médiatique douteux alors que les prochaines années offriront un catalogue de tours fantasques que de nombreuses villes auront édifiées.

Les tours sont donc un moyen de penser, de faire, de pratiquer la ville. Le rapport à l'espace et notamment à l'existant, doit être examiné, le rapport au temps doit lui aussi être l'objet d'une attention particulière et la prospective mérite d'être pensée. Les tours, du fait de leur architecture pérenne et visible, doivent être ainsi plus que des objets de l'instant (médiatique). Leur durabilité doit être un enjeu primordial si on ne veut pas répéter des erreurs du passé.

Jean-Philippe Hugron

Jean-Philippe Hugron est doctorant à l'Institut d'urbanisme de Paris (Paris XII) et sa thèse s'intitule 'La tour dans la ville. Choix urbain et architectural : processus communicationnel'. De par son parcours universitaire, sa formation transdisciplinaire, il appréhende l'objet 'tour' sous l'angle géographique, historique et architectural. Jean-Philippe Hugron est l'auteur des 'Chroniques photographiques' de CyberArchi.

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