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Tentes de Don Quichotte : où sont les architectes ?

© Cyberarchi 2014

L'opération des Enfants de Don Quichotte, une force esthétique (deux lignes d'objets identiques dressées sur plusieurs centaines de mètres le long du canal Saint Martin) autant que médiatique, est un modèle du genre. Elle sera vraisemblablement bientôt prise en modèle dans les écoles de marketing. Chronique métisse de Philippe Zourgane.

 
 
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J'avais abordé l'opération de tente initiée par Médecins du Monde en décembre 2005 dans la chronique n°1. L'idée géniale des enfants de Don Quichotte est moins d'interpeller les politiques en période électorale que d'inviter la multitude à venir passer une nuit avec des Sans Abri. A ce moment, on renverse la notion d'exclus (exclusion/inclusion) des SDF, du statut d'exclus on les transfère à un statut d'intime. Les artistes, les chanteurs, les danseurs, le monde associatif, la multitude, tous ont répondu présents mais aucun architecte. Il y en a sûrement eu parmi la multitude mais ils ne se sont pas, à notre connaissance, réclamés de leur savoir, comme une potentialité d'intervention, une action en puissance.

Et pourtant il y a une histoire de l'engagement des architectes en France, une histoire de l'invention et de l'innovation au service des plus démunis.

Déjà en 1929, Le Corbusier réaménage une péniche pour l'Armée du Salut. Cette structure, a opéré de manière saisonnière l'hiver. Il faut se rappeler qu'à cette époque la péniche que nous connaissons ne se situait pas au bord de la voie sur berge le long du Quai de La Gare mais devant le Palais du Louvre en plein coeur de Paris. La réversibilité de cette structure était étonnante: l'été, la péniche était transformée en colonie flottante pour jeunes garçons. Elle voguera ainsi, durant une dizaine d'années, vers Saint-Germain-en-Laye.

En 1954, Jean Prouvé travaille avec Emmaüs sur une maison minimale pour les plus démunis. Dans le même temps, la même année, le Secours Catholique avait organisé un camp de tentes à la Porte d'Orléans, en écho à l'appel de l'Abbé Pierre.

Cette conscience, on la retrouve aussi au Japon. Après le tremblement de terre de Kobé en 1995, Shigeru Ban a prouvé qu'un architecte pouvait être aussi utile qu'un médecin ou qu'un pompier. Il a su fabriquer avec quelques caisses de bière, des tubes en carton et de la toile de coton, un archétype de l'architecture d'urgence, un habitat minimal et une architecture pertinente d'une grande qualité.

Il n'y a pas besoin d'aller à l'autre bout du monde dans des pays dit pauvres, comme le font les Architectes de l'Urgence, pour trouver la détresse. Elle existe ici.

Et cette question de l'urgence revient chaque année l'hiver venu. Pourquoi ne peut-on pas penser des structures temporaires, aussi en terme architectural, qui viendraient parasiter les vides des villes existantes, durant la période d'hiver qui reste la plus critique ?

Comme le disait très justement Médecins du Monde, au début de l'opération tentes en 2005 : "il s'agit de les rendre visible". Il a fallu un an en fait pour les rendre visible. Oui, c'est vrai, il y a une population très pauvre aussi à Paris, moins nombreuse qu'à Mumbaï ou à Johannesburg mais il y en a et on les voit.

Je pense à Instant city, Tuned Suburb, Living Pod, tous ces hybrides utopiques qu'a inventé pour nous Archigram, dans les années 60. N'y aurait t-il pas là, dans ce "tuning" saisonnier de nos villes, une main ouverte, une soupe offerte qui soit une pensée constructive de l'altérité?

Avoir la visée d'une ville qui se reconfigure en permanence pas seulement pour plus de consommation avec les animations commerciales, les marchés de noël et autres opérations de sponsoring mais aussi une ville qui se configure pour accueillir, ne serait ce qu'un moment ?

Une fois l'urgence passée, la crise reste. Les SDF eux-mêmes posent cette question : que faire après ? La quinzaine de SDF regroupés sous le pont d'Austerlitz ont demandé, dans une lettre ouverte, à prendre part aux négociations en cours et à construire eux-mêmes des centres d'hébergement pour retrouver "travail", "responsabilités" et "dignité".

Ainsi ils posent une question fondamentale pour l'architecture, la question de l'invention dans le logement. Et cette question, nous architectes, devons y apporter des réponses. Car c'est aussi notre travail. L'article 5 de la charte des Enfants de Don Quichotte, est précisément focalisé sur ce développement des formes alternatives d'habitat : "Pour certaines personnes, il convient de proposer des structures adaptées de logement, permettant de maintenir des liens sociaux et d'éviter l'isolement, tout en permettant à chacun d'avoir son propre espace personnel. Les structures de type 'pension de famille' ont montré tout leur intérêt. Des projets novateurs doivent être d'avantage développés et soutenus, compte tenu de la diversité des besoins et des choix de vie (maisons relais, auberges, auto construction, habitats semi collectifs, structures autogérées...)".

En posant la question du logement en ces termes, cet article 5 pose une question fondamentale ; il pose la question de la frontière : frontière virtuelle ou réelle qui sert à séparer l'exclusion de l'inclusion, le légal de l'illégal, et ainsi fabriquer de l'exclusion et de l'illégal.

Bien sûr être en ville est ce qui coûte le moins cher car on y profite d'externalités importantes et c'est là une donnée fondamentale pour les exclus. Les exclure aussi des centres urbains c'est les condamner à une double peine.

L'idée de réinsérer ces exclus (exclusion/inclusion, légal/illégal) est une remise en question qui fabrique la marge pour mieux faire exister la précarisation de certains.

Les mettre où ? Faire le choix de la mixité sociale ou du ghetto ?

Peut-on émettre l'idée d'une densification "citoyenne", au lieu d'ouvrir des foyers déshumanisés, petits et sordides (selon les SDF eux mêmes) situés très loin en périphérie ?

Au delà de leurs engagements individuels, les architectes ont là l'occasion de démontrer qu'ils savent aussi se réunir et mener une action collective.

L'ordre des Architectes pourrait apparaître comme juste, engagé et actuel en finançant sur ses propres ressources des recherches et des projets architecturaux innovants sur la question du logement d'urgence et du logement des plus démunis ; une belle manière d'inviter l'architecture dans ce débat contemporain.

Philippe Zourgane

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