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Stéphane Chalmeau

Les photos de Stéphane Chalmeau révèlent non pas le monde de manière transparente et objective mais elles nous racontent le monde du photographe. C'est cet élément partiel de la réalité, l'humilité d'un auteur qui se laisse aisément déborder par le monde, qui le laisse advenir et s'imprégner presque de façon hasardeuse sur la pellicule.

 
 
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Stéphane Chalmeau
Tel : 06.10.80.59.14
Mail : chalmeau@mac.com

L'opportunité qui m'est accordée par Christophe Leray, rédacteur en chef du groupe Cyberarchi, de présenter mon travail, m'a demandé de trouver une juste distance afin de pouvoir ressaisir une partie de ce qui compose mon itinéraire de photographe d'architecture.

Cette occasion déclenche une inévitable introspection que je trouve salutaire. La photographie à ceci de particulier qu'elle ne nécessite pas le besoin de se superposer à de l'écrit. L'ajout d'un titre est déjà bien souvent un "sur ajout". La photographie se méfie souvent de se voir recadrer par une phrase, réduire par un mot, aussi précieux puissent-ils être. C'est une gageure pour moi finalement de raconter mes photos si je veux échapper à la simple rhétorique descriptive.

Et pourtant, il me plaît ici de définir des titres, de m'engager davantage sur les réalités urbaines que je capte au travers de mes clichés, de les figer plus solennellement, de souligner de façon plus volontariste mes intentions. Reste que le choix de "que montrer ?" reste entier. La carte blanche qui m'est accordée est une occasion pour moi de ne retenir que les plis de mon travail, les détachements, les mémoires relais qui sont autant de prises photographiques que je ne montre habituellement pas et qui constituent mon réservoir de pensée à l'instar du carnet de croquis pour l'architecte.

Pour le philosophe Clément Rosset, le mot fait advenir l'idée plus que l'idée ne le fait en retour au mot. Le mot est en quelque sorte une géographie intermédiaire à l'idée. A mon sens, le procédé est identique pour la photographie. Bien souvent, l'idée n'est pas le postulat à la photographie, mais la photographie le postulat à l'idée. C'est un peu de cela qu'il s'agit ici, dans le choix que j'ai opéré. Et comme le ressaisissement de soi est souvent plus instructif quand il est fait par les autres, c'est en consultant deux amis architectes sur mon travail et plus particulièrement les clichés sélectionnés ici, que je décide de citer la réaction de l'un d'entre eux :

"Il y a mon sens une grande diversité dans le choix de tes objets d'études, la façon de te poster sur tes terrains d'observation et pourtant, cette diversité reste d'une étonnante cohérence esthétique. Je ne sais pas si tu souhaites mettre en valeur cette série, lui trouver un fil conducteur précis ou bien si elle n'est qu'une représentation plurielle et aléatoire de ton travail, mais il me semblerait bon de trouver des points de lectures plus transversaux, des sortes de récurrences qui permettent de mieux comprendre la façon dont tu te projettes sur la ville d'une part et dont les photos reformulent, après coup, cette projection.

En dehors de leurs qualités intrinsèques indéniables, que nous raconte le photographe sur ces photos? C'est à mon sens ce jeu d'interprétation qui est passionnant. Je pense notamment à la méticulosité des travaux des époux Becher (Bernd et Hilla). Que cela soit en philosophie ou dans les sciences sociales, le retour du sujet comme acteur et non comme agent nous rappellent de façon criante que les sujets photographiques ne nous révèlent pas le monde de manière transparente et objective, mais ils nous racontent le monde du photographe en coprésence avec une multitude de mondes possible. C'est cet élément partiel de la réalité, l'humilité d'un auteur qui se laisse aisément déborder par le monde, qui le laisse advenir et s'imprégner presque de façon hasardeuse sur la pellicule que je trouve très marquante et touchante dans ton travail.

Ce travail semble surexposer le réel par le choix des couleurs vives, presque saturées, il le glorifie indépendamment des thèmes qui sont exposés (le parfait achèvement du neuf, le délabré, la composition comme la décomposition). Cette saturation esthétique construit une sorte de fil rouge qui fait rentrer en résonance les clichés les uns avec les autres et met sur le même plan le traitement de la tragédie dans des univers urbains fort différents. Par exemple, que penser de ce sublime loft (qui est à mon avis très référencé au travail de Philippe K.Dick et à Ridley Scott avec leurs univers de cyber fiction), du morceau de jachère urbaine et du bateau échoué ? Quels liens pouvons-nous y voir ? Ces trois photos épousent paradoxalement une même dimension tragique sur la façon d'envisager le fait urbain dans nos sociétés post-modernes. Les deux premières seraient une représentation quasi allégorique des régimes autoritaires qui tend à s'imposer dans les grandes métropoles : d'un coté la ville post capitaliste, dominante, représentée par le loft (la vision en surplomb et suffisamment éloignée, inatteignable de la ville basse, l'effacement de "l'en commun", la transparence d'un monde que l'on domine par le regard, l'immatérialité des rapports humains ou plutôt la dématérialisation des rapports humains) et de l'autre côté la ville dominée, celle que l'on démantèle (la ville démolie, l'architecture délaissée, les zones de non-droit, l'hétérotopie, etc.).

La parabole de cet antagonisme se retrouve dans la troisième photo: le bateau échoué. Clin d'oeil à Archigrame, mais pas seulement, ce travail repose le dépassement de la question des utopies urbaines vers la notion de Michel Foucault et sa notion d'hétérotopie, plus au fait avec la prise sur le réel, c'est-à-dire avec des lieux à l'intérieur d'une société qui en constituent le négatif, où sont pour le moins aux marges. Il faudrait pouvoir reparler de tout cela ensemble... "

Miguel Mazeri Anthropologue-architecte, membre du collectif-oob

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