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SRA Architectes, une agence familièrement méconnue

© Cyberarchi 2019

"Tout le vocabulaire des tours est ici. Il ne nous manque désormais plus que la tour Phare", explique Jérôme Quiévreux, directeur de SRA Architectes, alors qu'il fait défiler les pages d'un impressionnant book reproduisant immeubles de grandes hauteur, complexes tertiaires et centres commerciaux. Pourtant, l'agence demeure familièrement méconnue. Portrait.

 
 
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D'aucun connait les tours EDF, CBX, First, à Paris, ou encore la tour CMA-CGM à Marseille et associent à ces édifices un nom, KPF, Pei Cobb Freed & Partners ou encore Zaha Hadid. Ces projets sont pourtant cosignés par l'agence SRA, une agence dans l'ombre de la starchitecture. Jérôme Quiévreux, directeur d'agence, souligne une attitude bien française. "Aux Etats-Unis, ça ne se passe pas comme ça, le mélange est reconnu. En France, si nous ne sommes pas à l'origine de la conception, nous ne sommes pas considérés", déplore-t-il. Le fait est cependant que l'agence SRA intervient en amont du projet, souvent dès le concours.

Dès l'entrée de l'agence de Châtillon, le visiteur est accueilli par deux maquettes de gratte-ciel. Dans la salle de réunion où se déroule l'entretien, au mur des photos-montages de La Défense où apparaissent ici, la tour Air, là, la tour Signal et là, la tour First. Nous sommes bien au coeur de l'intelligence architecturale française dès lors que la conception d'un IGH est en jeu.

L'agence SRA Architectes se caractérise donc par ses coopérations, une spécificité héritée de l'agence Saubot-Julien. La filiation n'est a priori pas évidente mais Clémence Fiant-Saubot, l'une des trois associés, arbore un patronyme familier. A l'origine, il y a cependant l'agence de Jean Rouit, ancien chef de projet à l'agence Saubot-Julien, créée en 1991. Cinq années plus tard, les deux entités fusionnent pour devenir la SARL d'architecture SRA Architectes, un sigle explicite réunissant Saubot-Rouit & Associés. Aujourd'hui les trois associés de SRA sont Jean Rouit, Hervé Metge et Clémence Fiant-Saubot.

Cette union consacre la transmission d'un héritage et le projet PB6, une tour de 46 niveaux à La Défense signée Pei Cobb Freed & Partners, se présente à la nouvelle agence comme un premier défi. Riche des expériences passées, notamment des coopérations avec S.O.M. (Skidmore Owings & Merrill) ou W.Z.M.H. (Webb, Zerafa, Menkes, Housden partnership), SRA concrétise le dessin de Henry Cobb. "Les négociations avec l'EPAD étaient prenantes, l'agence de Pei ne pouvait se consacrer entièrement au projet. Aussi, elle nous a laissé en toute confiance certaines parties de la conception, notamment l'infradalle. Par exemple, Henry Cobb souhaitait à l'entrée, sous la marquise, un sol vitré qui aurait permis un éclairage naturel du restaurant. Les contraintes liées à la réglementation incendie étaient telles que le dessin se révélait impossible à réaliser. Nous avons alors imaginé un calepinage de pierre et, en sous sol, nous avons repris la première intention et créé un plafond lumineux. Nous sommes restés au plus près de l'esprit du projet", se souvient Jérôme Quiévreux.

Ce succès n'était donc pas étranger au savoir-faire développé par l'agence Saubot-Julien. A la fin des années 60, elle est pionnière en France. La Défense rompait alors avec ses prétentions rationalistes et abandonnait un plan masse trop contraignant. L'EPAD observait outre-Atlantique l'art du gratte-ciel et invitait des architectes américains à penser une verticalité plus adaptée au marché. S.O.M., entre autres, imaginait pour Fiat une tour monolithique de 184 mètres. Néanmoins, il était difficile, voire impossible, pour les architectes étrangers de construire et seule l'association leur permettaient de concrétiser leur ambition architecturale.

"Mon père aimait raconter une anecdote. L'histoire se passe au mois d'août. Il est contacté par Francis Bouygues qui lui fait part d'une urgence. Ce dernier avait en effet besoin d'un architecte qui parlait anglais et ne prenait pas de vacances !", s'amuse encore sa fille, Clémence Fiant-Saubot. Le hasard sera à l'origine d'une amitié féconde.

Le montage n'était alors pas complètement inconnu - Jean-Pierre Bisseuil travaillait à l'époque avec Harrisson & Abramovitz - mais force est de constater qu'à partir d'une occasion inédite, Roger Saubot et François Julien ont su développer une stratégie. Dans la continuité, l'agence Saubot-Julien acquiert un savoir-faire singulier. "Nous étions véritablement une des rares agences à développer ce genre de coopération. De plus, nous n'étions - et ne sommes pas - seulement des exécutants. Nous participons à la conception du projet dès lors que nous sommes associés dès le début. Nous apportons un certain confort aux agences, particulièrement dès qu'il s'agit de coordonner les relations avec les administrations ou les bureaux d'études techniques", explique Jérôme Quiévreux.

SRA Architectes travaillait jusqu'à présent habituellement avec des agences nord-américaines mais, depuis peu, les trois associés s'ouvrent aux agences anglaises. "C'est pour nous une nouveauté de travailler avec les agences de Londres. Nous étendons désormais notre palette aux européens", racontent-il. Et pas les moindres : Zaha Hadid, Norman Foster...

Avec la première, SRA Architectes réalise la tour CMA-CGM à Marseille. "Notre expertise nous a servi", confie le directeur d'agence. "Nous n'étions pas présents au moment du concours. Cette fois-ci, nous sommes arrivés au stade de l'avant projet sommaire. Nous avons été contactés par Zaha Hadid qui n'avait ni expérience d'IGH ni n'avait eu de projet en France", explique Jérôme Quiévreux.

Clémence Fiant-Saubot revient alors sur la méthode. "Nous procédons par échange. Nous allons voir comment ils travaillent, ils viennent voir comme nous travaillons. Ces projets de tours nécessitent une présence forte. Même s'ils délèguent des équipes chargées d'affaires dont la présence est régulière, nous sommes, quant à nous, là en permanence", dit-elle.

L'attitude est résolument pro-active. "Nous devons certes nous conformer aux choix de l'architecte. Cela dit, pour le cas CMA-CGM, il nous a fallu adapter certaines positions possibles en Angleterre mais irréalisables en France. Nous avons été dès lors très impliqués dans les choix structuraux et nous avons participé à la mise au point, de concert, des poteaux courbes, une première technique", poursuit-elle.

Dans le même esprit, Jérôme Quiévreux et Clémence Fiant-Saubot évoquent les projets menés avec Kevin Roche (un architecte irlandais né à Dublin le 14 juin 1922. NdR). "Nous aimons particulièrement travailler avec lui. Il nous laisse carte blanche et nous collaborons ainsi en totale confiance. Ses projets sont forts et sa culture de l'architecture nous intéresse beaucoup. Avec lui, l'association prend toute sa pertinence", expliquent à l'unisson les deux architectes qui évoquent alors le siège social de Bouygues avenue Hoche, réalisé en 2006. "Nous avons travaillé avec Kevin Roche et lui avons fait quelques propositions. Nous avons étudié le détail. Là où le dessin ne prévoyait que des arrêtes vives, nous avons participer à la conception des coques en verre à double courbure, une prouesse technique", raconte Jérôme Quiévreux se remémorant également l'escalier de verre où aucun élément n'était standard.

Ainsi, pour SRA Architectes, les projets ne se résument pas à un dessin initial. Il s'agit pour l'agence d'être une force de propositions. Après avoir élaboré avec le bureau new yorkais de l'agence KPF les projets CB16 et CBX, SRA conçoit avec les bureaux londoniens de la même agence la tour First à la Défense. L'ambition est sans précédent, prévoyant la restructuration et le ré-haussement de l'ancienne tour AXA. "Nous étions au concours avec eux et nous avons donc mené ensemble le travail de conception. Le projet a connu d'importantes évolutions, les croix de saint André sur les pignons au concours ont pu être supprimées avec les études plus approfondies du BET Iosis", explique Jérôme Quiévreux illustrant de fait l'importante implication de l'agence dans le projet.

Certes, KPF est d'abord venu avec un concept mais SRA Architectes s'applique à le concrétiser. L'élaboration du couronnement, bientôt habillé de matériaux verriers et de panneaux métalliques, la transformation de l'ancien étage technique, le recalage des planchers à tous les niveaux, la mise au point du socle, en concertation avec l'EPAD, la mise au point des plans d'étage, ont été notamment les tâches confiées à SRA Architectes.

Les choix sont également finalisés conjointement. "Ils ont des idées précises et c'est à nous de rentrer dans le projet, de travailler avec eux, notamment sur les matériaux", confirme Clémence Fiant-Saubot. "Le bossage de l'allège, c'est eux. La teinte, c'est eux. Aujourd'hui, on s'aperçoit que la couleur est la bonne. Il faut voir les objets complets et une architecture ne peut se lire que dans son ensemble", poursuit Jérôme Quiévreux.

Les immeubles de grande hauteur - bien que l'agence, par ailleurs, développe des immeubles tertiaires de moindre importance ou encore des centres commerciaux - demeurent l'une de ses spécificités. SRA Architectes est, de fait, reconnue pour son expertise. Consultant de Thom Mayne pour l'élaboration de la Tour Phare, l'agence a apporté son savoir-faire lors de la mise en place de la réglementation ITGH (Immeuble de Très Grande Hauteur).

Les tours de 300 mètres sont pour lors inédites en France. "L'éclosion des règles est concomitante aux projets Phare et Generali qui ont, à l'occasion, servi de cobayes", explique Jérôme Quiévreux. "Nous avons aidé la commission centrale, la commission départementale et les ateliers de travail. Nous leur avons suggéré une série de dérogations possibles et avons alors fait des observations et des propositions tout en travaillant avec nos consultants sécurité (SOCOTEC) et les responsables de la sécurité interne d'Unibail. Chacun a ainsi apporté sa propre expertise", résume Clémence Fiant-Saubot.

Pour l'agence, la tour Phare est un bâtiment expérimental nécessitant une réflexion sur les circulations, les fluides ou encore les façades. La réglementation mise en place oblige des ajustements. Il ne peut y avoir de PC unique, les relais techniques sont une obligation et les temps d'accès doivent être rigoureusement maîtrisés. Le hall caractéristique de la Tour Phare a été l'objet d'une attention particulière. Pour préserver l'idée initiale, SRA Architectes propose la création d'espaces tampons. Après deux ans d'études, l'agence a repris sa liberté, attendant désormais d'être mise à contribution lors de la construction.

Ce sens aigu de l'expertise n'est pas sans aller de pair avec un esprit critique. Aussi, Jérôme Quiévreux témoigne d'une approche réaliste du projet architectural. "Aller bien au-delà de 200 mètres entraîne des surcoûts dont l'augmentation n'est pas linéaire mais exponentielle". Aussi, le travail avec des économistes est nécessaire et l'objectif pour SRA Architectes est de trouver des solutions d'adaptation qui ne dégradent en rien le dessin ; "l'intention n'est pas de déshabiller le projet", précise Clémence Fiant-Saubot.

Pour ce faire et toujours avec cette même force de proposition, SRA Architectes plaide pour l'introduction de techniques nouvelles, notamment pour l'utilisation de structures métalliques. "Le tout métallique n'est sûrement pas une bonne idée. De notre côté, nous militons pour des parties en charpente métallique, quand cela est nécessaire bien entendu. Les grands constructeurs ne voulaient pas en entendre parler mais, à force d'insistance, nous parvenons aujourd'hui à faire du 'mixte'", explique Jérôme Quiévreux. Les résistances proviennent souvent d'entreprises qui ne veulent pas changer leur savoir-faire, une situation les obligeant à la sous-traitance. Autre raison évoquée, la réglementation. "Les noyaux béton permettent un élancement fort et moins de déplacement en sommet de tour. Les déplacements admis en France sont moins importants qu'aux Etats-Unis ou qu'en Angleterre, pays où le tout métallique est fréquent", poursuit-il.

SRA Architectes témoigne donc d'un véritable engagement et se félicite de voir les agences associées progresser. Jérôme Quiévreux se remémore l'American Center à Paris (aujourd'hui, la cinémathèque française. NdR) que SRA a réalisé avec Franck Gehry : "les techniques que nous avons développées lui ont servi par la suite pour réaliser la fondation Guggenheim de Bilbao".

Ingéniosité et adaptation sont maîtres mots. D'une organisation flexible naît une capacité à offrir des réponses en toute circonstance. Ainsi, l'agence n'a pas eu à subir la crise. "Les projets de tours durent des années, nous nous devons de faire autre chose en même temps. Nous alternons souvent les rénovations et les programmes neufs", souligne Jérôme Quiévreux aussitôt complété par Clémence Fiant-Saubot : "Nous sommes souples. Nous avons des chantiers en cours, des projets à long terme, des études, qui finissent, un jour, par sortir de terre. Nous avons un panel de compétences large et des équipes suffisamment diversifiées".

L'agence ambitionne enfin de réaliser des tours en son nom propre ; elle avait ainsi participé au concours pour la tour Air à La Défense, ainsi qu'au concours pour la tour Signal avec l'agence RMJM avant de travailler avec Daniel Libeskind, finaliste malheureux.

L'entretien s'achève sur une note étonnante : "Nous ne souhaitons pas devenir une très grande agence, nous aimerions rester à une échelle raisonnable", assurent les associés. Si SRA Architectes est une structure apte à réaliser les plus grands desseins, elle le fait, très bien même, avec l'élégance de la modestie.

Jean-Philippe Hugron

Lire également notre article 'Carpe Diem, La Défense, Carpe Diem' et consulter notre album-photos 'SRA Architectes, des immeubles de grands auteurs'.

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