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Sois belle et tais toi!

© Cyberarchi 2019

São Paulo n'est pas une "belle ville", heu-reu-se-ment. Au Brésil, on se rend dans la capitale économique du pays non pour sa douceur de vivre, mais pour apprendre à vendre, à acheter, à revendre, à apprendre à travailler. Finalement, c'est bien cela une vraie cité : celle où tout le monde avance de concert sans s'arrêter devant les lieux cartes postales. Chronique brésilienne de notre correspondant Steve Carpentier.

 
 
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São Paulo est l'anti Rio de Janeiro : la première va vite, la seconde se délasse, la première s'étend à perte de vue, la seconde est engoncée dans ses frontières géographiques naturelles, entre mer et massifs de granit, la première n'aime guère les touristes, la seconde nous assomme avec son Pão de Açucar et son Christ Rédempteur, et puis la vue sur la-plus-belle-baie-du-monde. La guéguerre entre les yuppies paulistes et les provinciaux cariocas n'est pas nouvelle mais elle est assez emblématique de ce que représentent les deux cités dans le coeur de leurs habitants, mais également pour le pays tout entier.

São Paulo n'est pas Paris. Ici, dans le Nouveau-Monde, les villes sont fières d'afficher leurs 150 bougies. Et elles sont grands-mères passé ce jeune âge, comme São Paulo et Rio de Janeiro. Mais finalement, ce qui compte, ce n'est pas le décor mais bel et bien les figurants.

La guerre du faux

C'est ce que le sémiologue italien Umberto Eco appelle "La guerre du faux", où comment lorsque l'on veut faire plus vrai que vrai, on tape dans le faux. L'industrie du faux, de l'illusion et de l'apparence absolue, on la retrouve sur l'Île de la Cité à Paris, rue Esquermoise à Lille, Regent Street à Londres, en regardant la Sagrada Familia à Barcelone ou encore en se promenant dans la vieille ville belge de Bruges. Au Brésil, dans l'Etat de Rio de Janeiro, la petite ville de Paraty reprend ce tic architectural : pour faire vrai, faisons plus vrai que culture. Cette cité proche de l'eau, dans une baie magnifique, est, nous content les guides Gallimard et autres ouvrages "boboisants", l'archétype de l'architecture à la portugaise : les rues sont pavées, on s'y croirait comme au plus beau temps de l'Empire. Sauf que les marchands d'esclaves n'existent plus depuis longtemps et que les yachts des riches cariocas ont remplacé les barques de pêcheurs. Le lien entre toutes ces villes est clair : elles parlent trop pour finalement ne rien dire. Et comme souvent à trop vouloir gagner en authenticité, elles en finissent par tout perdre.

Insupportable beauté

Ce qui pose la question suivante : la ville est-elle une marchandise culturelle comme les autres? São Paulo répond tout de go : non! Cette ville, l'une des cinq plus grandes métropoles mondiales, n'a rien à montrer d'autre que sa vitesse, sa saleté, sa pollution, ses 15 à 19 millions d'habitants - selon que l'on considère ou non les habitants des favelas comme citadins à part entière - et son hénaurme propension à dégoûter le touriste qui veut du "comme c'était avant du temps de la couronne portugaise". La Praça da Sé, la grande place du centre de la ville, est un immense bordel à ciel ouvert, les clochards sont partout, les vendeurs de rue aussi, et les marches de la cathédrale sont d'abord un vaste repose fesses, pour les pêcheurs et pour ceux dont la seule confesse qui vaille est celle qui se trame dans la rue.

Le parcours touristique type d'un Français au Brésil est comme suit : Rio de Janeiro, Salvador da Bahia, les chutes d'Iguaçu et puis peut-être s'il reste un peu de place sur la disquette numérique de l'appareil photographique, un crochet par Brasilia pour voir la production Niemeyer. São Paulo n'apparaît dans les guides que dans la case de la-plus-dangereuse-des-villes-de-tout-le-monde entier. Sauf que le nombre d'homicides à Washington DC y est plus important, mais c'est tellement plus simple de voir le chromosome du criminel chez les nègres du Brésil.

Qu'a donc São Paulo à offrir? Rien de visible, tout dans le sensible. Pour le pays, rappelons que c'est la ville la plus visitée, principalement en raison du tourisme d'affaires. Il faut dire que l'Etat de São Paulo et donc la ville du même nom comptent pour 35% du PIB national, que les plus grandes entreprises mondiales y possèdent une enseigne, que les salaires y sont beaucoup plus élevés que partout ailleurs, qu'il y a autant d'hôpitaux et d'universités que de kiosques à journaux et que pour tant est que vous soyez un adepte des virées de nuit type "le périphérique parisien le samedi soir après la fermeture des bistrots", la ville qui s'étend sur 40 km de long en offre à foison. Les futuristes auraient adoré São Paulo. Et l'architecture, c'est comment? Le neuf chic, des tours de 20 étages genre néoclassique rococo avec un soupçon de style pâtissier à la Napoléon III, le vieux, quelques anciennes "casas grandes" des anciens seigneurs du café, le plus souvent reconverties en centres culturels et autres cliniques privées.

Finalement, São Paulo aurait beaucoup plu à Pierre Sansot qui, dans son ouvrage "La poètique de la ville" parlait de sentir la ville. Nous dirions tout comme le penseur au catogan : "la beauté m'insupporte".

Steve Carpentier, à São Paulo

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