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Signal éthique ?

© Cyberarchi 2019

Le concours de la tour Signal organisé par L'EPAD à La Défense, après celui de la tour Phare (et avant celui de la tour Totem, puis de la tour Fétiche avant celui de la tour Insigne ?) se révèle être un mauvais coup de pub. Et loin d'en symboliser le renouveau, il ne fait que symboliser la confusion dans l'esprit de maîtres d'ouvrage entre architecture et communication.

 
 
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Curieux 'concours' que celui de la tour Signal. Quelques mois après avoir désigné le lauréat du concours phare, tour sensée symboliser le renouveau de la Défense, l'EPAD lance un vaste projet ambitionnant une tour sensée symboliser le renouveau de la Défense. Bis repetita placent. Pour preuve, et ce, en tout logique, Jean Nouvel propose à peu près la même tour pour les deux concours, la problématique n'ayant pas fondamentalement changée.

A l'aune du plan de relance, l'hésitation sémantique était certaine. Bernard Bled, directeur de l'EPAD, évoquait alors une tour totem et parfois un phare sinon un signal. L'ambiguïté demeure alors que Thom Mayne remporte le concours 'Phare'. L'initiative suivante, Signal met un terme à l'incertitude. Il y aura un phare et un signal.

"Une rétrospective de l'objet disparu", l'expression empruntée à Baudrillard pourrait presque nous satisfaire pour évoquer Signal. La nostalgie de Phare, qui, sans être encore réalisé, qui, déjà copié à Varsovie, semble prégnante. Phare avait su créer l'événement et par là même son sens. Son architecture a été sans conteste médiatisée. L'objectif est pour l'EPAD partiellement rempli. Le silence médiatique autour de Signal est quant à lui surprenant mais aussi... éloquent.

La question pourrait alors se poser en d'autres termes. Ne risque-t-on pas la surabondance d'événements qui déshériterait chacun des projets de leur force symbolique comme de leur pouvoir évocateur ? "Lorsque la ville sera à l'échelle de la Tour, se posera la question de la pérennité de la Tour". Le Corbusier évoquait ainsi la portée symbolique de la Tour Eiffel dès lors que celle-ci serait accompagnée d'autres édifices tout aussi élevés. Aussi l'architecture d'un signal, en plus de proposer une icône signée pour le quartier, devait composer avec Phare.

Il est d'autant plus étonnant qu'en ce même jour du 11 mars 2008, date où sont révélés les projets en lice pour 'Signal', apparaît sur un site d'information britannique un projet d'extension de la Tour Eiffel. Un faux-vrai canular, une vision d'architecte curieusement ébruitée et médiatisée. Sans polémique aucune autour de cette affaire, la mise en parallèle des deux propositions révèle une des grandes problématiques actuelles de l'architecture, celle du sens.

Vouloir un 'signal' n'est pas seulement vouloir un 'monument' ou un 'geste'. Il s'agit de donner à la ville une architecture capable d'appeler une signification. La tour Eiffel, "signifiant pur" selon Barthes, "attire le sens comme un paratonnerre la foudre, sans que ce sens ne soit ni fini, ni fixé". La plateforme temporaire proposée par Serero Architectes, sans achever le sens de la tour Eiffel, réintroduit cette notion d'infini et celle de support. Il s'agissait sans aucun doute de réactualiser la vocation première de la tour Eiffel et d'éveiller en nous le rapport singulier entre une structure et son rôle dans l'imaginaire collectif. Temporairement défigurée, la Tour Eiffel se présentait de nouveau aux yeux du monde en séduisante provocatrice. Elle interrogeait alors brillamment le sens.

A quelques kilomètres, c'est le sensationnel qui est invoqué plus que le sens. Ils ne sont plus que cinq à l'affiche, et même pour les perdants ce ne sera "que du bonheur". En effet, les tours non lauréates... pourront toujours être réalisées. C'est ce qu'affirme l'EPAD... Un signal ? Des signaux ? Des architectures pensées pour symboliser le quartier d'affaires verraient le jour mais une seule narguera les autres en exhibant son label 'signal' ? Quelle lisibilité et quelle cohérence à ce possible ensemble ?

De l'ordre de l'architecture spectacle, les projets s'offrent à travers un flot d'images. L'orchestration est superbe, le site http://tour-signal-ladefense.com est lancé alors que les noms des cinq finalistes sont révélés simultanément à Cannes lors du MIPIM. Mais les violons grincent, des projets semi-finalistes d'apparaître, de disparaître...Tordjman... des absences remarquées... Hadid... et une communication russe qui à force de champagne et de caviar laisse à penser que Signal sera la tour H de Ferrier (où est le Q ? le E ?).

Un T ? La THQE, très haute qualité émotionnelle. La marque déposée (?) de la tour signal ! Le jeu de mot passé, il reste le goût amer d'un esprit de communication, de labellisation, que les cinq signatures suffisaient d'ores et déjà à illustrer. Ces architectures nous sont montrées tristement comme des marchandises.

Les images circulent, elles sont le médium de toutes ces propositions qui se doivent d'être visibles. Le spectacle semblait s'inaugurer magistralement mais force est de constater que la presse boude curieusement l'événement pourtant annoncé depuis longtemps.

L'archispectateur, alors en attente, a la sensation d'un cérémoniel curieux et méprisé... Les raisons semblent aussi obscures que la consultation organisée par l'EPAD. Une voix s'est élevée pour exprimer une "extrême déception". Si pour Francis Soler l'absence d'une culture du privé peut être dénoncée, il n'y a pas particulièrement à travers ce concours matière à la critique. Le réflexe de la signature est somme toute ancien et monnaie courante.

Le système de la starchitecture, aussi condamnable soit-il, n'est pas à agiter ici. La culture du privé est avant tout de s'inscrire dans un marché et la signature est l'un des critères actuels. L'absence de programme et la désaffection du public pour l'architecture peuvent quant à elles être dénoncées. In fine les intentions sont de part et d'autres bonnes, mais leur rencontre n'a semble-t-il pas eu lieu.

Nous sommes alors face à des machines célibataires dont la logique est poussée à l'extrême. Une architecture autiste, un morceau de ville autosuffisant au nom de la mixité.

Ces tours sont le reflet d'une époque. Leur ensemble cacophonique symbolisera un âge de l'architecture. Mais force est de constater que la multitude des signaux, l'inextricable enchevêtrement du sens et du sensationnel brouille la lecture. Ce concours témoigne d'une architecture bavarde, criante. La multiplicité des opportunités et des potentialités assourdit.

La déception notable sera donc liée à la marchandisation extrême d'architectures pourtant intéressantes, remarquables et considérables. Si à juste titre la question d'un signal était posée, la manière de faire et de présenter rend malheureusement inaudible sinon irrecevable l'ensemble des propositions.

Jean-Philippe Hugron

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