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Sex in the city

© Cyberarchi 2019

Quel rapport entre le sexe et l'architecture ? Aucun... est la réponse qui vient de suite à l'esprit. Nous avons posé cette question à des personnes très différentes. Les réponses convergentes renvoient toujours au rôle positif de l'architecture qui se doit de répondre à des problématiques nobles et à des besoins immédiats. Une tribune signée Séverine Roussel et Philippe Zourgane.

 
 
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Des bureaux, des logements, des équipements, des maisons, des centres commerciaux, des musées....
Justement n'est ce pas bizarre que l'architecture soit tout le temps confrontée à la performance productiviste ? Les techniques architecturales mises en oeuvre se confrontent aux défis de fabriquer des espaces pour mieux travailler, pour mieux consommer, pour mieux être soigné.

Pourquoi ne pourrait on pas réfléchir à un espace pour mieux "baiser" ?

Cela nous fait penser à Jean Luc Godard qui essayait d'évaluer toute forme de travail en production d'énergie physique mesurable par la chaleur produite (en kilojoules). Cela lui permet de démontrer que toutes les nouvelles formes de travail immatériel ne sont plus du travail.
Contrairement au travail immatériel, l'acte sexuel passe toujours par cette production d'énergie même si c'est une énergie totalement inutile.

L'architecture, pour qui la sexualité n'existerait pas, aurait-elle peur du plaisir ? Ou souffrirait t-elle d'une cécité profonde et d'une pensée trop conservatrice hermétique aux bouleversements actuels ?

Car notre société change tous les jours. A défaut d'une révolution, nous vivons une évolution rapide qui voit la nature du travail changer et notre environnement proche se transformer fortement. L'utilisation intensive d'outils informatiques tel Internet, le téléphone portable ou le courriel (email) révolutionne nos vies au quotidien.

Il est intéressant de voir comment ces outils qui métissent allégrement sphère privée et publique, travail et loisir ont pu être détournés ou plutôt comment leur champ d'utilisation initial a été élargi à celui de la sexualité.

L'appareil photo numérique, la webcam et le tchat sont très symptomatiques de cette utilisation plus joyeuse et plus coquine, liée au plaisir du sexe.

L'appareil photo numérique sert tout autant à documenter sa vie sexuelle, en toute discrétion sans passage par la case magasin de photographie qu'à immortaliser ses vacances.

La webcam aussi a connu ce même détournement coquin. Elle consacre le sexe virtuel ou plus exactement la pratique de la masturbation commune : des corps qui s'effeuillent à distance, une intimité violée volontairement par le biais de cet oeil numérique. Une révolution pour la masturbation décriée par la société (ça rend sourd) sous la pression des valeurs judéo-chrétiennes (la caricature du sexe inutile). Elle est intégrée comme une pratique sexuelle non taboue c'est-à-dire pratiquée sans culpabilité à deux ou à plusieurs

Il est intéressant de voir comment l'informatique que l'on accuse de rompre tout lien humain permet de tisser, à travers les tchats, des relations diverses et variées sur ces agoras modernes que sont les forums (bien nommés) des sites de rencontre. Bien assis derrière son ordinateur les rapports humains deviennent plus libre, moins contraints. La timidité s'estompe tout comme les différences de classes sociales.

Vous vous rappelez sûrement les slogans publicitaires un brin provocateur du type 'just do it', 'be yourself'... Et si cette promesse n'était pas liée à un produit mais à une attitude en rupture avec la consommation ?

Alors que des dizaines de milliers de personnes ouvrent des sites personnels montrant leurs ébats sexuels, ces nouveaux albums de famille très intimes et totalement ouverts sur la terre sont souvent accompagnés d'un mot de l'auteur/des auteurs, à l'image de celui-ci :

"Laissons tomber les tabous de notre société, apprenons à nous connaître et faisons ce qui nous fait plaisir sans se soucier des dires des personnes fermées d'esprit. Les relations humaines peuvent être très belles alors profitons-en !" (note sur site perso)

Le mouvement hygiéniste a modelé l'architecture moderne en imposant un corps sain, musclé, robuste et naturiste. Cette idée hygiéniste du corps a envahi les images d'architecture moderne ; citons par exemple le corps athlétique du boxeur des croquis de Le Corbusier ainsi que la vie quotidienne des architectes moderne eux-mêmes, tel la silhouette svelte et fine d'Yvonne, la femme mannequin de Le Corbusier.

Ces images du passé ont laissé la place à un nouveau corps plaisir non standard et décomplexé.
Cette nouvelle idée du corps plaisir ne pourrait elle pas induire une nouvelle pensée de l'architecture basée sur les désirs du corps ? Une architecture éminemment réversible et joyeuse.

La deuxième édition du Festival des Architectures Vives, intitulé "pop up city", investi les entrepôts et magasins généraux de Paris situés sur les bords de Seine dans le XIIIème arrondissement. Sélectionné à participer à ce festival, le projet de RozO, "Sex in the City" documente les amours furtives longtemps abritées par ces lieux discrets.

Sex in the City

Notre pratique de l'architecture part toujours des traits d'expression existants. Le fait que cet espace soit utilisé comme un espace de consommation de sexe dans la ville nous a particulièrement intéressés. Nous avons focalisé notre attention dans cette installation sur la place du sexe dans l'architecture. La sexualité reste un tabou dans le monde (très propre) de l'architecture. Un monde où l'on travaille, on se divertit, on mange, on se balade, on va au cinéma, au théâtre... Mais dans ce monde là, il n'y a pas de place pour la sexualité.

L'absence de la sexualité est tout aussi manifeste dans les écoles d'architecture. Tout juste si l'on énonce un mot sur la sexualité, lorsque l'on aborde un exercice autour du logement. Pourtant que l'on soit homo, hétéro, bi ou trans, tout seul, en couple, en trio ou plus, on pratique tous une sexualité de l'adolescence jusqu'à la mort. Cette sexualité se pratique le plus souvent dans le cadre de l'espace construit de l'architecture: une chambre, un salon, une salle à manger, une cuisine; une chaise, un évier, une machine à laver; un bureau, une salle de réunion, un hall d'immeuble, une porte cochère; une petite rue, un parking; le métro, une voiture ...

A l'heure où les sex toys se vendent plus dans les magasins traditionnels tels Sonia Rykiel ou Colette que dans les sex shops, l'architecture peut elle ignorer plus longtemps la sexualité ? Ce travail se propose d'interroger la place de la sexualité dans la ville et l'architecture ; Introduire ce sujet dans le débat architectural. Le sexe est aujourd'hui présent partout dans la société.

La littérature comme la peinture ou l'art vidéo a toujours entretenu des liens intimes avec l'érotisme, la pornographie et la sexualité. Le livre "Baise moi" de Virginie Despentes a créé l'événement il y a quelques années, tout comme "La vie sexuelle de Catherine M." de Catherine Millet plus récemment. Phénomène de société ? Sûrement. A l'image du magazine Marie Claire qui demande à ses lectrices "Comment bien faire une fellation ?" ou "L'échangisme seriez vous tenté ?" En décembre 2005, le bimestriel féminin Jalouse, a proposé un vibromasseur avec son numéro, une première dans l'histoire de la presse magazine en France: "Certains JALOUSE (vendus sous blister interdit aux moins de 18 ans) sont accompagnés d'un objet peu avare de good vibrations. Impertinent, provocateur et avant-gardiste, JALOUSE a glissé un sex toy en cadeau pour ses lectrices." Et où trouve t-on le plus de POP UP sur Internet ? Sur le sites pornographiques bien sûr...

Sex in the city nous parle des désirs du corps, de plaisirs furtifs, de caresses, mais aussi de sexe à l'état brut : ici l'utilisation du site comme espace de drague et de baise gay. Il ne s'agit pas d'un lieu de prostitution mais plutôt d'un espace de jeu centré sur le plaisir sexuel comme l'on peut en trouver à la Porte Dauphine pour les échangistes. La compréhension de cette pratique du site nous permet de nous intéresser aux pratiques sexuelles urbaines en tant que pratiques sociales parmi d'autres : questionner la place de l'activité sexuelle dans l'architecture, non seulement dans l'intimité du logement mais aussi plus largement la place du sexe dans la ville.

Doit-on continuer à ignorer ces pratiques par puritanisme ou au contraire les prendre en considération pour leur dédier des espaces de plaisir, ludiques et joyeux?

Le projet Sex in the city consiste en la création d'un Pink Lounge matérialisé par une peinture rose sur l'ensemble de la parcelle jusqu'à la Seine, remontant à 1,13m sur les éléments verticaux. Sur ce sol rose est inscrit le nom du groupe, RozO : signalétique minimaliste, à l'image de celle des places de parking réservées. Une multitude de larges coussins sont disposés aléatoirement sur ce sol.

Une intervention sonore est diffusée par 4 enceintes dans le Pink Lounge. L'intervention sonore est composée d'interviews : celles des utilisateurs du site comme lieu lié à la pratique du sexe. Chaque enceinte diffuse 3 interviews de 5mn, soit une heure d'écoute au total.

Des enceintes placées au plafond diffusent un son continu, remix de sons de corps, de souffle, de frôlements, de pas dont le volume sonore augmente entre les interviews. L'ensemble crée un rythme sonore qui identifie l'installation à distance.

Séverine Roussel et Philippe Zourgane
Paris, février 2006

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