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SCAU : société patronyme

© Cyberarchi 2019

Quatre lettres blanches, brillantes, sur fond blanc. La carte de visite, immaculée, donne à penser, au travers d'une identité visuelle repensée, que SCAU a l'ambition de changer d'image. La célèbre agence parisienne offre de fait un visage rajeuni, les fondateurs, Macary et Zublena, passant le témoin aux quatre nouveaux associés : une transmission aux allures de transformation. Portrait.

 
 
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Paris. Le tramway T2 s'engage le long du boulevard périphérique. Au quotidien, un immeuble de bureau rue d'Oradour-sur-Glane, dont la façade principale regarde l'infrastructure autoroutière, intrigue. La façade de verre laisse entrevoir un vaste atrium autour duquel d'aucun discerne les circulations horizontales et verticales. L'édifice apparaît ainsi, sans fard, dans toute sa vérité constructive.

La correspondance Porte de Versailles consommée, le T3 fait route vers le sud. Objectif : le 5 de la rue Lemaignan pour une découverte des locaux de SCAU (Société de Conception d'Architecture et d'Urbanisme). Pendant le trajet, l'immeuble évoqué plus haut et son évidence architecturale invitent à la réflexion tant ils semblent intimement liés à l'interrogation suscitée par une société en quête de visibilité, si ce n'est de transparence. D'un projet de communication intelligemment élaboré, quelle réalité d'une agence reste perceptible ?

Premier étonnement, suscité justement par la présence délibérée des quatre architectes alors que seul François Gillard avait suivi le projet. Premier élément de réponse : La visite à Poitiers n'est que le prétexte d'une intention plus vaste qui dépasse le cadre du seul lycée. De fait, le quadrumvirat souhaite ainsi faire montre de son unité afin de présenter le nouveau visage de SCAU. Tout était pourtant écrit dans le dossier de presse qui affichait, logiquement en retrospect : "L'esprit SCAU, quatre architectes prennent le relais, une transmission dynamique, évolutive et sensible".

Impression bientôt confirmée lors du trajet retour. "Nous avons décidé de nous réorganiser, de mutualiser les moyens et la production de l'agence. Nous souhaitons mener avant tout un travail collectif", assure alors Bernard Cabannes, actuel président de SCAU depuis un an. Lui-même est membre de cette société depuis 25 ans et porte à coeur la pérennisation et le développement d'une agence longtemps marquée par les personnalités de Michel Macary, d'Aymeric Zublena et de Guy Autran dont les noms seuls supplantaient l'acronyme de l'agence. En clair, Bernard Cabannes exprime, ce jour-là, sa ferme volonté d'adopter une culture de groupe.

La conversation allant, l'architecte réfléchissait à haute voix. Le dessein envisagé impliquait, selon lui, une philosophie interrogeant la pertinence de la signature. "Aujourd'hui, nous ne défendons pas un style d'architecture, nous en revendiquons même l'absence". "En tant que président, il me revient de mettre en oeuvre les idées que nous avons ensemble. Nous tentons une approche collective qui laisse la possibilité aux individualités de s'exprimer. La notion d'auteur n'est dès lors pas discutée et c'est bien l'agence qui signe de ses quatre lettres toute réalisation. Le leurre est aujourd'hui de faire croire qu'un grand projet est une oeuvre individuelle", ajoute-il. L'équilibre du tout et des parties et l'esprit collectif en tant qu'expérience nouvelle pour SCAU. Vaste dessein quand il s'agit, comme ici, d'un projet de société.

Quelques jours plus tard, le rendez-vous à l'agence est donc pris, motivé par la curiosité de découvrir la traduction physique, si elle existe, d'un tel discours. Tramway T3 ; arrêt Cité universitaire. Après le parc Montsouris, première rue à droite. Un escalier à descendre. La présence de l'agence n'est indiquée que par une discrète plaque en inox.

Les portes vitrées de la rue Lemaignan s'ouvrent alors sur une surprenante perspective. Le son d'une perceuse accueille le visiteur. L'hôtesse s'empresse de s'excuser pour la gêne sonore. Au-delà des mots, les actes prennent effectivement forme. La SCAU est en chantier.

Bernard Cabannes et Maxime Barbier accueillent le visiteur et précisent bientôt la réorganisation de l'agence, dévoilant, à mesure de la progression le long d'une impressionnante allée de circulation ponctuée de maquettes, la restructuration engagée. Les murs tombent, les cloisons se déplacent. Les unités explosent et se recomposent. Les quatre associés ont à coeur d'être ensemble. Ils se partagent désormais des bureaux au centre de l'agence et des services mutualisés. Un important open space parachève la reconfiguration. "Autrefois, le lieu était cloisonné. Nous avons privilégié une organisation en espace ouvert où chaque alvéole correspond à une équipe. La communication est bien meilleure même si, avouons-le, les collaborateurs parlent moins fort", s'amuse Bernard Cabannes.

Au détour d'un couloir, une porte, blanche. "Autre nouveauté, nous avons créé une vaste pièce spécifique pour recevoir nos interlocuteurs et nos clients, notamment pour des petits-déjeuners. Elle sert aussi pour des présentations de projets ou pour des conférences". Bernard Cabannes abaisse la poignée. Passé le seuil, une salle aux allures polyvalentes s'offre au regard. Elle sera le lieu d'une riche et étonnante discussion.

Assis autour de la table de réunion, Bernard Cabannes et Maxime Barbier confient leur volonté d'échanges et de visibilité. La relève s'avère délicate et beaucoup d'agences ont éclaté au tournant. "La force de l'agence, c'est le groupe", rappelle Bernard Cabannes avec conviction.

L'enjeu est d'autant plus important que l'image de la SCAU fut altérée il y a plus de quinze ans lors du concours pour le Stade de France. Pour faire court, Jean Nouvel, lauréat, aurait été dépossédé du projet au profit de Macary et Zublena. Et même si la qualité du Stade de France n'est pas en cause, la tache demeure. "Je me souviens d'un débat avec Aymeric [Zublena]. Les attaques étaient alors nombreuses dans la presse et nous nous devions, à mon sens, de réagir. Nous avions pris à l'époque un conseiller en communication nous suggérant de nous placer au-dessus de toute polémique. Un mauvais choix qui a, quelque part, terni l'image de l'agence surtout face à Nouvel", se souvient Bernard Cabannes condamnant cette stratégie du silence.

De même, Guy Autran fut violemment mis en cause pour avoir accepté de construire des prisons. Et qu'importe aux polémistes d'alors s'il tenta de toute son énergie de mettre autant d'humanisme là où l'administration ne lui en demandait pas. La stratégie du silence, là encore, ne fut pas défense adéquate.

Si le présent et l'avenir importent, la gestion de l'héritage n'en est pas pour autant tabou pour les nouveaux collaborateurs de SCAU. "Les notions de temps, d'actualité et de durée sont importantes. Nous sommes une agence 'durable', nous voyons vieillir nos bâtiments et une telle observation influence notre attitude", souligne Bernard Cabannes.

Luc Delamain, troisième associé, entrant dans la salle, aiguille la conversation hors des sentiers battus. "J'apprécie tout particulièrement les travaux photographiques présentant l'évolution d'un bâtiment. J'ai en mémoire ces logements d'Alvaro Siza, à Porto et la manière dont ils se transforment", réagit-il en s'engageant sur l'actualité de l'agence. "Nous travaillons sur le réaménagement d'un projet réhabilité en 1998 et déjà dépassé. Il y a des durées qui sont parfois courtes. Il nous appartient d'imaginer et de mesurer la longévité d'un édifice", précise-t-il... Et de suggérer implicitement celle d'une agence.

Les thématiques se bousculent, évoluant au fil de l'entretien. Rapidement la question de la méthode est posée, légitime dès lors que l'on considère quatre associés, quatre-vingt-dix employés, un acronyme. "Un projet est confié à l'un d'entre nous selon sa charge de travail et son envie. Il arrive que l'un se sacrifie pour l'autre et, parfois, nous nous autorisons même l'exception de nous associer entre nous. Quoi qu'il en soit, l'entente est notre objectif et jusqu'à présent nous y parvenons", assure Bernard Cabannes, soutenu par Maxime Barbier qui précise que "les savoir-faire de chacun influencent le choix d'un architecte référent, lequel sera en charge du projet du début jusqu'à la fin".

"L'architecte référent décide et insuffle l'esprit du projet", poursuit-il. Assertion aussitôt relativisée puisque la paternité des idées ne fait plus débat. De nouveau, le propos s'écarte du chemin tracé et le regard se porte sur Rem Koolhaas ou Finn Geipel ; le premier éveille l'idée controversée d'une mise en concurrence des talents, le second est remarqué pour l'estime qu'il porte à ses associés.

Au fil de l'entretien, le trio témoigne d'un regard attentif sur ces méthodes qui font, parfois, école. Les arguments sont précis et pour cause, SCAU défend aussi un héritage de coopération avec Ieoh Ming Pei pour la Pyramide du Louvre, Tadao Ando pour la Fondation Pinault, Rem Koolhaas pour la bibliothèque de Jussieu et, plus récemment, avec l'agence Herzog et de Meuron pour la tour Triangle. "Même si nous ne réalisons qu'une part des études, nous apprenons beaucoup de ces expériences", souligne Bernard Cabannes.

"Il y a effectivement des cultures d'agence", lance Maxime Barbier.
"Nous cherchons à prendre le meilleur de chaque méthode", poursuit Bernard Cabannes.
"Je ne sais pas si c'est une recherche de partager une méthode", réplique le premier.
"Nous confrontons les méthodes pour être plus exact", précise le second.

Extrait d'une conversation où la précision se gagne à mesure de l'échange. Objet de la rencontre, SCAU n'est bientôt plus le sujet central de l'entretien. Les trois associés présents échangent leur avis sur l'architecture telle qu'elle se pratique et se concrétise quotidiennement, magistralement ou ordinairement. Des références sont évoquées. Les questions de l'expérimentation, du style, du dessin opposent les personnalités. Les individualités s'organisent et se révèlent. Chacun exprime son idée, son approche. Réaction, rebonds, échanges se succèdent. Involontairement, illustration est faite. Le débat semble naturel. L'unisson n'est pas de mise et le respect de chacun conduit à une cohésion. Les mots recouvrent de nouveau, sans dessein de démonstration, une réalité.

Hors de toute formule, de tout discours coloré, émulsifié, chacun évoque son parcours et son cheminement vers l'architecture sans paraître s'appuyer sur aucune évidence. On revient sur la découverte d'un monde professionnel où SCAU s'est révélée, au final, étonnamment nourrissante dans les possibilités offertes d'une accession rapide aux responsabilités. Chacun se souvient enfin des moments de crainte, d'angoisse mais, aussi, d'exaltation. "Il y a des moments où il faut s'arrêter. Je ne peux pas nier mon attrait pour la complexité, mais parfois il faut conclure. Ce temps est nécessaire pour formaliser des postures et des attitudes", confie Luc Delamain. Si l'envie de communiquer est certaine, les associés réunis ne cèdent pas à la facilité du slogan.

De retour dans le hall, juste avant le départ, trois écrans plats diffusent en diaporama l'activité de l'agence. Apparition étonnante, l'immeuble de la rue d'Oradour-sur-Glane s'affiche un bref instant. Cet immeuble qui nous intrigue depuis longtemps est signé SCAU.

Le hasard est tel qu'il ne peut être dépourvu de signification. L'édifice dans toute sa vérité exposait par sa transparence son objectivité technique. Inauguré il y a plus de dix ans, le bâtiment conserve toute son actualité et, au regard de l'agence, la représente ainsi parfaitement.

Jean-Philippe Hugron

Lire également notre article 'Lycée Kyoto : Le protocole de la SCAU' et consulter l'album-photos 'La société de conception d'architecture et d'urbanisme réinventée'.

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