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« SAVOIR, C'EST POUVOIR »

Mirela Constantin, jeune architecte libérale, s'étonne que les écoles d'architecture délivrent des diplômes sans avoir transmis d'enseignement adapté à l'exercice professionnel. Une tribune en forme de tour d'horizon des problèmes de la profession.

 
 
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Les architectes ont déposé leur déclaration à la M.A.F. le 31 mars.
Tous savent qu'une oeuvre architecturale (construction neuve ou réhabilitation) ou une intervention d'aménagement urbain vaut pour 60% de conception et 40% de réalisation.
Pourtant l'enseignement d'architecture ne traite que de la conception.
Or, selon le décret d'application de la loi sur l'architecture, « la vocation de l'architecte est de participer à tout ce qui concerne l'art de bâtir et l'aménagement de l'espace; d'une manière générale il exerce la fonction de maître d'oeuvre ».
Pourquoi alors les écoles d'architecture délivrent-elles des diplômes d'architecte sans avoir transmis d'enseignement adapté à l'exercice professionnel ? Comment les jeunes architectes peuvent-il acquérir les 40% restants de la formation, indispensables à la réalisation d'un projet et indispensable pour assumer le rôle d'architecte après la conception? Comment les jeunes architectes peuvent-ils prétendre qu'ils sont chefs d'orchestre d'une équipe de maîtrise d'oeuvre, alors qu'ils ne sont pas formés pour l'être ?

Le fait que, jusqu'en 1968, la plupart des architectes étaient formés dans les écoles de Beaux-Arts n'est pas un bon argument aujourd'hui pour justifier le manque de formation. La société a évolué, le rôle et les responsabilités de l'architecte aussi. Des mutations importantes sont constatées autour de la commande des architectes.
Dans ce contexte, l'enseignement devrait également évoluer pour que les nouveaux professionnels puissent renouer les liens avec les citoyens. La réforme de l'enseignement d'architecture conduite il y a peu de temps et n'a pas apporté de réponse en matière de formation à la réalisation de projets.

Les organismes représentatifs de la profession et des chercheurs réputés font le bilan de l'état de crise dans lequel se trouve la profession d'architecte. Personne ne mentionne cet élément important à l'origine de cette crise : l'absence de transmission du savoir sur le processus complet d'une prestation d'architecte, de la conception jusqu'à la réalisation d'un projet dans le cadre d'une mission de maîtrise d'oeuvre.

Il est absurde de produire par milliers des titulaires du diplôme d'architecte en leur laissant croire qu'après 6 ou 8 années d'études, il suffirait de s'inscrire à l'Ordre pour porter le titre et pouvoir ainsi exercer la maîtrise d'oeuvre dans toute sa complexité.

Des anciens inscrits au tableau de l'Ordre proposent que les plus jeunes passent un examen - « la licence d'exercice » - après trois années d'expérience professionnelle, en vue de recevoir l'autorisation d'exercer en tant qu'architecte. Cette licence « doit garantir la maîtrise de l'ensemble du processus de production du projet architectural depuis l'esquisse jusqu'à la réception des ouvrages en passant par la rédaction des descriptifs, les appels d'offres et la conduite administrative et technique des chantiers ». Pourquoi ces enseignants ayant pour mission de transmettre les connaissances indispensables à l'exercice professionnel omettent l'apprentissage de 40% des savoirs dans leurs cours à l'école d'architecture ?

Ce n'est pas la « méconnaissance de la gestion d'une agence » qui fait que les jeunes architectes sont en difficulté. Cette tâche peut être traitée par un bon gestionnaire associé à l'architecte. Les difficultés des jeunes viennent des carences de l'enseignement des valeurs opérationnelles.

Les écoles d'architecture préparent les étudiants à des pratiques professionnelles diversifiées, mais ne les forment pas à affronter les réalités de la profession d'architecte et de la pratique de la maîtrise d'oeuvre.
Les enseignants issus de la recherche ou originaires d'autres univers professionnels connaissent peut-être trop peu la complexité des tâches liées au processus de réalisation d'un projet architectural. Leur enseignement est très riche et valorisant. Il est indispensable pour donner aux étudiants une structure culturelle qui nourrit ensuite les capacités d'analyse et de conception de projets architecturaux et urbains, priorité de l'apprentissage des écoles d'architecture.
Les professionnels réputés pour leur activité d'architecte et pour leurs réalisations orientent l'enseignement sur la conception du projet. Stimuler la capacité de création est très important, mais les savoirs nécessaires pour réaliser cette création le sont aussi : elles représentent 40% du processus et ne sont pas transmis à l'école d'architecture. Les futurs architectes doivent être formés pour répondre à des besoins concrets. Les gens [clients] veulent de la qualité. Un bon rapport performance / prix est nécessaire mais pas toujours suffisant pour faire de l'architecture (voir l'exemple d'une réalisation PPP illustrée par le Moniteur du 28.03.2003). Par son oeuvre et avec de l'imagination, un architecte peut transmettre une émotion, une vibration. Pourtant, tout le monde ne souhaite pas être ému. Certaines personnes veulent des choses étonnantes, spectaculaires ; les architectes n'ont pas de difficulté à imaginer et créer. D'autres souhaitent des choses plutôt banales et l'architecte devrait savoir répondre par une idée adaptée. Et pour la mise en oeuvre et la réalisation de ces idées, comment les jeunes peuvent-ils s'y prendre quand ils ignorent le processus menant à la réalisation et à la construction ?
L'école aborde très peu ce processus, ce qui fait que l'étudiant a une vision biaisée de la pratique professionnelle. Quelques cours théoriques sur la gestion de projet ne suscitent pas l'intérêt des étudiants. Ils n'ont qu'une idée abstraite des notions de type : acte d'engagement, CCAP, CCTP, etc., car celles-ci semblent peu utiles pour l'évolution professionnelle.

Trop peu de jeunes titulaires du diplôme d'architecte ont l'occasion de saisir le processus complet de la conception et jusqu'à la réalisation durant une expérience professionnelle.
Pour compléter la formation partielle des écoles d'architecture, l'expérience professionnelle est indispensable au jeune titulaire du diplôme d'architecte.
L'apprentissage dure toute la vie ; c'est une responsabilité personnelle. Le cadre de l'apprentissage ne peut pas se limiter à « une salle de classe ». Il faut également apprendre sur le terrain, dans le poste occupé.
Or l'agence d'architecture est une petite entreprise qui doit être compétitive. Elle s'appuie sur une organisation fluctuante des emplois, selon la charge du travail du cabinet.
Certaines agences gardent un noyau réduit d'embauchés fixes et emploient en complément de jeunes diplômés sur des périodes limitées et pour des tâches bien identifiées. Ces jeunes ne peuvent pas accéder aux savoirs sur la réalisation d'un projet non transmis par l'école d'architecture.
Les jeunes qui arrivent à conserver une place dans une agence durant plusieurs années ont plus de chance de saisir l'ensemble des étapes conduisant à la réalisation d'un projet que ceux qui sont embauchés pour des « charrettes » et changent d'emploi après quelques mois d'intervention. Mais il n'y aucune certitude qu'une expérience professionnelle dans une agence d'architecture apporte effectivement cette formation à la réalisation de projets.
Où les jeunes peuvent-ils se former pour exercer la profession d'architecte ?

Exercer en tant qu'architecte représente un investissement très important pour les nouveaux inscrits à l'Ordre.
Les titulaires du diplôme d'architecte investissent de nombreuses années d'études dans une école d'architecture. Pourtant, ce n'est pas suffisant pour l'exercice professionnel.
Travailler durant plusieurs années dans certaines agences représente un investissement supplémentaire du jeune diplômé, qui paie en donnant sans compter, sa chance de pouvoir apprendre. Aujourd'hui, la motivation est plus fondée sur les valeurs que sur l'argent.
Et l'investissement n'est pas fini ! Il continuera dès l'inscription à l'Ordre dans un système fondé sur l'acceptation de contrats sous-rémunérés pour recueillir les précieuses références qui permettront d'avancer dans la vie professionnelle.

Après l'expérience professionnelle dans une agence, un titulaire du diplôme d'architecte s'inscrit au tableau de l'Ordre et devient « un jeune architecte » qui cherche sa place sur les marchés de maîtrise d'oeuvre.
Concevoir un projet revient à rassembler les pièces d'un puzzle entre idées, procédures officielles, contraintes urbaines, contraintes techniques et capitaux disponibles. Si l'une des pièces ne trouve pas sa place, l'ensemble peut conduire à l'échec.
La conception du projet, défendre ses idées et les choix proposés, représentent des exercices courants durant les années d'étude dans les écoles d'architecture. Ce n'est pas le sujet le moins bien maîtrisé par les nouveaux inscrits à l'Ordre. Les rendus des divers concours d'idée ou de maîtrise d'oeuvre attestent d'une forte capacité de réponse aux sujets proposés.
La « gestion de projet » pratiquée en tant que collaborateur d'une agence et plus tard en tant qu'architecte à son compte est de même nature. L'association à des bureaux d'études est indispensable pour compléter l'ensemble des tâches de la maîtrise d'oeuvre. Il n'y a pas de raison que le jeune diplômé qui a conduit des projets ou des chantiers sous le parapluie d'une agence ne puisse pas mener ces mêmes actions pour son propre compte.

Ce qui est inconnu des jeunes architectes, ce sont les risques auxquels ils sont exposés et la manière de réagir dans des situations étonnantes.
Beaucoup de jeunes architectes démarrent leur activité avec une énergie débordante et autant d'inconscience face aux risques professionnels.
Si le Conseil Régional et le Conseil National de l'Ordre des Architectes s'efforcent de publier dans chaque revue trimestrielle quelques expériences malheureuses afin de mettre en garde les architectes sur les divers risques encourus, les nouveaux inscrits à l'Ordre n'ont pas le bagage des plus anciens inscrits.
La maîtrise d'ouvrage est représentée par des institutions qui exercent ce rôle depuis de nombreuses années. Ces institutions connaissent très bien le fonctionnement de la profession et les failles générées par le manque de cohésion des architectes - justifié semble-t-il par le côté artistique de l'architecture fruit de la création, de l'inspiration, du talent et de la culture spécifique à chaque individu.
Les maîtres d'ouvrage savent aussi que les architectes communiquent peu entre eux, qu'aucune position officielle n'était jamais prise par les organismes représentatifs de la profession face à certaines anomalies. Ainsi, un architecte est un grain de sable face à un rocher ! Le jeune doit se plier à ce que lui demande son maître d'ouvrage dans n'importe quelles conditions car il peut être remplacé à tout moment et nombreux sont ceux qui sont prêts à prendre sa place.

Découvrir par soi-même comment réagir face à des situations surprenantes, consommer encore du temps pour comprendre des mécanismes étonnants dans le processus conduisant à la réalisation d'un projet est un gaspillage décourageant pour un jeune architecte !
Il y a l'exemple bleu, il y a l'exemple rouge, mais chacun recèle des mécanismes ingénieux et pas toujours réguliers auxquels participent les acteurs de la construction.
Si les anciens inscrits à l'Ordre ont forcement vu et entendu beaucoup, et savent comment éviter les pièges et contourner les situations compliquées, ils ne partagent pas ces savoirs avec les plus jeunes. Pourquoi le feraient-ils ?

« La profession s'est rajeunie » mais « les architectes sont de plus en plus vieux ». Quelle est la réalité ?
La rédaction de « CyberArchi » écrit dans l'article « Les architectes en plein papy-boom ? » du 26 mars 2003 : « Monsieur Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture a fait de l'accès des jeunes à la maîtrise d'oeuvre une de ses priorités ».
Quelles sont les actions engagées pour accomplir cette priorité ?
Combien sont-ils les jeunes architectes concernés par cette priorité ? Il serait peut-être opportun de réaliser une véritable étude sur le profil actuel des jeunes architectes car malgré les informations dont dispose l'Ordre, cette « tribu » semble mal connue de Monsieur le Ministre, ses services et les organismes représentatifs de la profession.

Dans « Être architecte, présent et avenir d'une profession » paru en novembre 2000, il est mentionné que : « la profession d'architecte s'est rajeunie : 30% avaient moins de 39 ans en 1996 contre 7,6% en 1983 » (page 224),
alors que la rédaction de « CyberArchi » écrit le 26 mars 2003 : « les architectes sont de plus en plus vieux. C'est ce que semble indiquer des statistiques de l'Ordre des Architectes qui montrent que près de 80% des architectes ont aujourd'hui plus de quarante ans quand ils n'étaient que 50% il y a à peine 20 ans ... Aujourd'hui, près de 80% des architectes auraient plus de 40 ans dont la moitié a plus de 50 ans. Ainsi y a-t-il désormais près de deux fois plus d'architectes de plus de 70 ans que de moins de 30 ans ».
Un vieillissement si rapide de la profession est le signe d'une grave maladie. Existe-t-il des remèdes ?


En bref :
L'école d'architecture prépare les jeunes à des pratiques professionnelles diversifiées, mais ne les forme pas à l'exercice complet de la pratique professionnelle : l'analyse et la conception de projet sont fortement encouragées et très largement soutenues, alors que la réalisation de projet est insuffisamment enseignée.
Les expériences professionnelles dans des agences d'architecture des jeunes titulaires du diplôme d'architecte ne compensent pas les carences de l'enseignement d'architecture en ce qui concerne la réalisation de projet : des expériences de courte durée, pour des tâches bien identifiées.
Les jeunes qui parviennent à rester plus longtemps dans une agence et à saisir ainsi le processus complet menant à la réalisation de projet rencontreront d'autres obstacles le jour où ils décideront de démarrer une activité personnelle : des références et réalisations personnelles leur seront nécessaires pour prouver leurs capacités.

Le bilan :
les titulaires du diplôme d'architecte ne sont pas formés pour exercer la profession d'architecte.
les jeunes architectes sont actuellement dans une situation verrouillée : pour être sélectionnés sur un marché de maîtrise d'oeuvre, ils doivent présenter des références personnelles. Le choix des candidats se fait généralement parmi les anciens inscrits à l'Ordre (des valeurs sures) par un jury composé également d'anciens inscrits à l'Ordre (d'autres valeurs sures).

Propositions :
Réformer l'enseignement de l'architecture :
entériner que le diplôme délivré actuellement par les écoles d'architecture est un « diplôme de concepteurs des espaces et du cadre de vie » et non pas « diplôme d'architecte ». Pour exercer plus tard en tant qu'architecte, « les concepteurs des espaces et du cadre de vie » devront réussir un examen complémentaire (la licence d'exercice).
créer une véritable formation d'architecte complète, intégrant les 40% de savoirs indispensables à l'exercice professionnel qui ne sont pas couverts par la formation actuelle. Seule cette formation sera concrétisée par « le diplôme d'architecte ». Ce diplôme devra être le gage des capacités d'assumer le rôle de chef d'orchestre d'une équipe de maîtrise d'oeuvre (conception et réalisation) ainsi que « les missions de l'architecte » telles qu'elles sont énoncées aujourd'hui par les organismes qui prennent la parole au nom de la profession (le Mouvement des architectes, le Syndicat de l'architecture, l'UNSFA ou la SFA). Pour cette formation d'architecte, des professionnels prêts à transmettre l'ensemble de leurs connaissances à leurs étudiants devront être recrutés.
Favoriser la participation de nouveaux inscrits à l'Ordre aux marchés de maîtrise d'oeuvre, ainsi qu'aux jurys de sélection.
Il faudrait que les organismes représentatifs de la profession prennent en considération la problématique des jeunes confrères.


L'Ordre et les architectes
Les architectes sont différents les uns des autres. Parmi les anciens et les nouveaux inscrits à l'Ordre, certains ont du talent, d'autres en ont moins, certains (qui annoncent avoir renoncé à faire de l'architecture) souhaitent une certification de qualité que d'autres trouvent inutile, certains savent communiquer, d'autres n'en voient pas l'intérêt, certains savent négocier, d'autres ne savent pas, certains sont introduits dans des réseaux influents, d'autres n'ont pas d'appui, certains respectent les règles, d'autres ne les respectent pas, certains possèdent des savoirs que d'autres n'ont pas, certains ont accès à des informations que d'autres ignorent. Les architectes sont motivés par différentes choses, de différentes façons et à différents moments.
Soit l'Ordre parvient à traiter les architectes de façon impartiale malgré leur hétérogénéité, soit les architectes perdront peu à peu leurs atouts. Aujourd'hui plus que jamais, les architectes ont besoin d'un Ordre fort.


Mirela Constantin - architecte DPLG
11.04.2003

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