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Saisir la vie .... La sensation du vivant

© Cyberarchi 2020

Les Free Zones sont des espaces de souveraineté qui échappent au contrôle d'une l'administration. Au travers de l'expérience de la famille Kuti, au Nigéria, il est possible de comprendre leur force et pouvoir de libération que l'on retrouve dans l'architecture qu'ils ont mise en oeuvre dans le New African Shrine. Chronique Métisse de Philippe Zourgane.

 
 
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L'idée de cette chronique est de regarder l'architecture au travers l'expérience singulière du New African Shrine et la vie des Kuti, Fela Anikulapo Kuti le musicien génial inventeur de l'afro Beat, sa mère Olufunmilayo Ransome-Kuti importante politicienne du Nigeria et leader féministe, son frère Dr Olikoye Ransome-Kuti ministre de la santé spécialiste pédiatrique et consultant pour l'OMS, son frère Dr Beko Ransome Kuti, président de la Ligue Nigériane des Droits de l'Homme et son fils Femi Kuti. On ne peut pas oublier le cousin Wole Soyinka, écrivain prix Nobel de littérature 1986. C'est pour moi un exemple de Free Zone absolument incroyable.

Par Free Zone, il faut comprendre une zone temporaire de souveraineté, c'est-à-dire un espace physique qui échappe aux règles de l'administration. Dans ces espaces, la pratique devient une théorie en puissance. C'est, ici, le jeu qui fait évoluer la règle du jeu en fonction du jeu lui-même ; une théorie en fabrication permanente et en pratique permanente. Les quartiers d'habitats spontanés utilisent ce système, ils fonctionnent sous le régime des Free Zones.

C'est bien sûr le cas dans la musique de Fela Kuti, une musique qui s'invente et se réinvente, qui fabrique sa propre théorie en même temps que son existence physique même. Tout le monde connaît ce Fela Kuti là, musicien génial et créateur de l'Afro Beat. Quand Fela métisse le Jazz, la Soul, le Ju-ju et le High-life, il reproduit l'histoire de sa propre famille : descendant d'esclaves déportés aux USA, ses ancêtres ont eut l'opportunité d'obtenir la liberté et de retourner en Afrique au moment de la création du Liberia au XIXéme siècle. Fela lui-même côtoie le mouvement des Black Panthers lors de son séjour au USA en 1969 et 1970. Ces flux croisés sont l'essence même de cette musique et sa force.

Mon but n'est pas de faire une chronique sur la musique de Fela Kuti et de Femi Kuti mais de comprendre la force et le pouvoir de libération existante dans leurs musiques et que l'on retrouve dans l'Architecture qu'ils ont mise en oeuvre dans le New African Shrine, l'African Shrine et la République de Kalakuta.

Le New African Shrine, littéralement en français "Nouveau Temple Africain", est un espace polyvalent, crée par Femi Kuti en 2000, successeur de l'African Shrine, la boite de nuit crée par Fela. L'African Shrine est détruit par l'armée Nigériane en 1978, ainsi que la République de Kalakuta.

La République de Kalakuta est constituée par une commune, une maison pour beaucoup de personnes liées au groupe, un studio d'enregistrement, littéralement une free zone déclarée indépendante de l'état du Nigeria. L'institution de la République de Kalkuta est une action importante car elle parle du statut de l'espace. Si l'architecture est un espace physique, force est de constater que c'est avant tout un espace mental qui travaille sur des dispositifs de contrôle. Il met en oeuvre des dispositifs de contrôle des paramètres, liés à l'environnement (pluie, soleil, vent, température, hygrométrie, topographie, végétation) et des dispositifs de contrôle des paramètres, liés aux êtres humains (protéger, limiter l'accessibilité, limiter les mouvements, offrir une capacité d'action ou non).

Ces agencements spatiaux créent des conglomérats plus ou moins importants soumis à d'autres procédures de contrôle. Un espace contrôlé par l'autorité locale (l'administration familiale, corporatiste, capitaliste, communautaire ou municipale), la police et les espions (comme à Venise au XVIIéme siècle ou la STASI en Allemagne de l'est au XXéme siècle) ; un espace codifié et standardisé à l'échelle internationale par l'Europe au XIXéme et XXéme siècle.

Cette répression violente a fait suite à son boycott du deuxième Festival Mondial des Arts Nègres à Lagos, suivi de l'organisation d'événements et de concerts gratuits, s'opposant radicalement à l'establishment corrompu dirigé par le Général Obassanjo.

Ce sera donc le New African Shrine crée en 2000 par Femi Kuti qui est aujourd'hui l'exemple le plus abouti d'une Free Zone. C'est un bâtiment à l'allure extérieure banale dans une banlieue quelconque de Lagos ... En regardant l'intérieur, on découvre un immense espace ouvert, couvert, dans lequel : 1/ des grandes plateformes sont surélevées de 15 en 15 centimètres ; 2/ il y a également une maison à chaque bout ; 3/ l'espace est aéré, la ventilation naturelle est à l'oeuvre ; 4/ deux maisons ferment les deux extrémités ; 5/ la maison de Femi Kuti est une des deux maisons du bout, elle est située derrière la scène au dessus des espaces techniques ; 5/ cet espace central ouvert, couvert est aussi ouvert en permanence au public. Il évolue au gré du temps : espace de rencontre, espace de détente, bar, boite de nuit, salle de concert ; 6/ le mobilier : des centaines de chaises en plastiques qui sont soit empilées soit dispersées dans l'espaces selon les usages.

Cette description visuelle ne suffit pas à nous faire embrasser l'intérêt et la complexité des objectifs mis en oeuvre. En terme de programme c'est très intéressant. C'est à la fois la maison d'un musicien (Femi Kuti, il vit, il dort, il mange là), une maison de quartier (les femmes et les hommes viennent discuter, jouer au ping-pong, lire), une salle de concerts (trois fois par semaine), une salle de répétition (chaque jour), un studio d'enregistrement où plusieurs albums ont été enregistrés (le Live de Femi Kuti en 2004 mais aussi d'autres albums tel Ade Olumoko et African Spirit en 2002).

Le programme n'est pas seulement complexe, il est fluide. Il n'a pas besoin d'être segmenté pour exister. Une liberté qui n'a même plus besoin de la construction, qui définit et délimite strictement des fonctions selon des programmes pour affirmer son existence. La fabrication d'une architecture sans infrastructure. Aucun besoin de créer une infrastructure lourde, pour capter les flux de la vie, il suffit juste de capter un flux, une énergie. Le New African Shrine est une architecture flux. Une architecture sans construire des murs (ou très peu). Des projets semblables existent ailleurs, je pense par exemple à la salle de Cinéma, espace de rencontre, espace public, conçu par Lindsay Bremner à Sans Souci à Kliptown (Afrique du Sud).

Fela Kuti a toujours traîné également cette image de provocateur et de mauvais garçon, obsédé par le sexe, la drogue et le pouvoir. Mais c'est de liberté qu'il était épris et le corps, son corps, est le premier espace à libérer. Cela commence par le nom de ce corps, sa dénomination donc son nom de famille. Il enlève le nom de Ransome dans son nom de famille pour le remplacer "Anikulapo". Ce geste le refonde car Ransome est le nom ajouté de manière arbitraire par le colonisateur anglais. Changer de nom c'est reprendre son identité volée, son nom précoloniale.

Puis vient le corps physique, un corps spécifique par la couleur (différente de celle du colonisateur) mais aussi à son histoire (à reconstruire) et un corps qui doit reprendre sa liberté. Ce corps nous offre l'intensité, l'intensité d'un langage physique non communicable par les mots qui pourtant est un langage à part entière, un autre moyen de communiquer. La puissance du corps qui permet de s'éloigner de toutes les formes de discrimination. Ce corps n'est ni beau, ni laid. Il veut établir la logique d'une représentation qui diffère. On ne peut pas parler du corps sans parler de la sexualité. Pour Fela c'est son autre passion après la musique. Une sexualité en rupture avec l'expression d'une pulsion refoulée.

La formation politique de Fela Kuti au USA, aux cotés des Black Panthers, est très importante dans la volonté de création d'une autre image du corps noir. Cela passe tout d'abord par les histoires de vêtements, le maquillage, et le corps mis à nu (semi nudité) qui reviennent sans cesse dans les spectacles de Fela Kuti et de Femi Kuti. Il y a là un travail pour casser l'image préétablie, fabriquer une autre image du corps noir. Le maquillage véritable masque, très présent, appelle l'origine de la culture africaine. Cela constitue aussi un écho au travail des textes qui ne font que démasquer les abus des politiques et des multinationales. La présence du masque renvoie également à l'espace de la transe, c'est une référence explicite au Vaudou, pratique créolisée. Un nouvelle espace de prise de parole, où la Commedia dell Arte et la transe ne font qu'un. Se travestir pour survivre, pour assumer toutes les facettes au lieu de rentrer dans le costume préconçu.

Les murs du New African Shrine, pareil au maquillage des danseuses, sont peints de couleur vives et tachés par de la couleur et de l'écriture. De nombreuses écritures parsèment les murs. Elles parlent de la vie, des prochains événements, des dates de concerts, du sexe. Par exemple "ayez une sexualité libre et protégez vous avec des préservatifs". Ou plus loin :
"10 règles pour une meilleure vie que nos ancêtres nous ont transmis
1 contrôle de la pensée
2 contrôle de l'action
3 être ferme
4 identité avec de plus grands idéaux
5 évidence d'une mission
6 évidence d'un appel pour un ordre spirituel
7 libération du ressentiment
8 confiance dans le pouvoir du maître (enseignant)
9 confiance dans ses propres capacités
10 préparation a l'initiation (à un nouveau niveau)"

Ou plus loin encore, derrière la scène, est peint l'intitulé de l'éphémère parti politique que Femi Kuti a créé au début des années 2000 : Le mouvement contre un second esclavage (Movement Against Second Slavery). Ici, les détails ne sont ni décoratifs, ni publicitaires, ils sont déclaratifs et actifs.

La décoration ne travaille pas sur le registre du beau et de l'embellissement. Cela n'est pas un détail. Cela nous ramène à la définition de l'architecture en France tel que donnée par l'académie royale d'architecture fondée par Le Roi Louis XIV sur proposition de Colbert. En inventant l'académie royale d'architecture, Colbert en 1671, entend contrôler la mise en forme du pouvoir dans la matière construite et de la mettre au service du Roi : "l'Académie d'Architecture, composée de bon nombre de sujets qui ont esté choisis comme les plus capables dans cet Art, tant parmy ceux qui en faisoient profession qu'ailleurs, afin de travailler au rétablissement de la belle Architecture & pour en faire des leçons publiques".

Dans cette définition, ce n'est pas l'usage qui est en question, ni l'intérêt ou l'intensité de l'action mais la beauté. Dire d'une personne, d'un objet, qu'il est beau c'est lui reconnaître une certaine propriété jugée comme positive : la beauté. Mais celle-ci n'est ni d'ordre scientifique : on ne peut affirmer qu'un objet est beau par les seules lois de la physique ou des mathématiques ; ni d'ordre pratique : un bel objet n'est pas obligatoirement utile. Elle est esthétique au sens kantien, c'est-à-dire qu'il appartient à l'individu seul de juger de ce qui est beau en fonction de ses sentiments. Dès lors la réflexion sur le beau pose des difficultés particulières.

Cette définition, mise en oeuvre par l'académie, a donc pour objectif de faire sortir l'architecture du domaine des idées actives pour la faire basculer dans le domaine de la futilité, du strass et des paillettes, plus prosaïquement appelé décoration.

Les Free Zone sont ces espaces construits de l'expérimentation qui ramène l'architecture vers la prise de possession de la pensée et du corps.


Philippe Zourgane

Saisir la vie .... La sensation du vivant
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