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RozO, ou l'architecture créole décomplexée

© Cyberarchi 2019

L'architecture tropicale fut d'abord coloniale puisque les colons, armés du sabre et du goupillon, imposèrent leurs modes de construction en même temps que leurs modes de pensée. Aujourd'hui, une architecture métisse parvient enfin - malgré les difficultés - à se faire jour. Découverte avec des architectes affranchis, Philippe Zourgane et Séverine Roussel*.

 
 
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Philippe Zourgane est un jeune homme rigolo et rigolard. Quand, porté par la passion, il parle de ses projets, sa voix prend un ton de plus en plus aiguë, le rythme s'accélère et il semble constamment à bout de souffle, toutes ses idées ne parvenant pas à trouver en même temps le chemin vers son interlocuteur. L'écriture, abondante, permet de leur donner du temps et une respiration. Mais, quel que soit le mode d'expression, la force des idées demeure. Si elles ne rencontrent que peu d'écho en France métropolitaine - et pour cause a-t-on envie d'écrire -, elles suscitent en revanche beaucoup d'intérêt dans tout le bassin de l'océan indien.

Qu'on en juge ! En avril 2005, RozO présentait trois projets à Johannesburg (Afrique du Sud) dans le cadre d'une conférence portant sur les "processus de créolisation en architecture". En été, l'agence était également invitée pour participer à un cycle de conférence à Dar el Salaam (Tanzanie). Cet été toujours, leur crèche Ste Thérèse, construite à l'île de la Réunion, gagnait le premier prix du concours 'Making space : architecture and design for young children' tandis que leur projet de maison bioclimatique 'Maison Marronnage' était retenu, parmi 260 projets, dans les trois premiers prix pour le 'Cityscape Architectural Review Awards' à Dubai.

De défi et de métissage, Philippe Zourgane peut parler. D'une part, parce qu'il est métis lui-même, d'origine arménienne, malgache, tanzanienne et bretonne et que cela, de fait, invite "à regarder par delà le système dominant". Et d'autre part, parce qu'originaire de La Réunion, il est aux premières loges pour constater que le défi d'une société post coloniale n'y est pas gagné : "L'architecture était un instrument de pensée malheureusement le plus souvent utilisée comme un instrument au service du pouvoir, quel qu'il soit", dit-il.

Le constat est une chose, le passage à l'acte en est une autre. L'opportunité d'une redéfinition de l'architecture s'exprime pour RozO sous forme d'une "logique floue", concept apparemment cache-misère mais en réalité extrêmement affûté. "Les mathématiques ont ces capacités à comprendre des logiques 'autres' et 'floues' car elles ne s'inscrivent pas dans une organisation du pouvoir", explique-t-il. Ainsi, sur une île montagneuse où le foncier, du fait de sa rareté, atteint les prix parisiens, il fait le pari que l'architecture doit s'appuyer sur "l'attitude" physique du territoire et s'inscrire dans la continuité du sol et des paysages plutôt que de s'élever sur une "piste d'aéroport". Cela à l'air simple écrit ainsi, encore faut-il pouvoir l'articuler. Ce sera donc une architecture sans terrassement.

Idem quand il remet en cause l'enveloppe protectrice et sa logique d'un "modèle dominant importé" dans une île où il ne pleut que 12 jours par an. Il serait en effet dommage de n'en pas profiter. Idem également pour ce qui concerne la végétation luxuriante de l'île. "Il n'y a plus de culture populaire dans les pays post-industriels", estime-t-il. "Une culture populaire subsiste encore sur l'île, un peu autonomisée, tournée vers l'avenir. C'est une source de régénération pour l'architecture contemporaine ; d'autres agencements, d'autres manières de faire sont possibles", dit-il. C'est ce qu'ils appellent le 'process de créolisation', où l'architecte s'appuie sur un savoir-faire - local, ancestral, etc. - qu'il "radicalise" pour mettre en exergue ses qualités.

Il ne s'agit pas de populisme béat, au contraire. En effet, repenser l'architecture à La Réunion en s'appuyant sur le substrat existant est justement mettre le doigt là où ça fait mal pour un Etat jacobin qui n'a pas encore fini de virer sa cuti coloniale. Il est significatif à cet égard que, partout autour d'elle, La Réunion a vu fleurir les états indépendants qui ont cherché justement à repenser l'architecture comme symbole de leur affranchissement tandis que La Réunion, jouissant à ce jour un statut bâtard (D.O.M.), n'en peut plus de singer la lointaine capitale. Ou l'architecture normée comme preuve d'un attachement dont les expatriés sont les hérauts les plus bruyants.

"Le milieu franco-français, au lieu de s'ouvrir, est de plus en plus fermé", constate Philippe Zourgane. Que la contestation, aussi policée fut-elle, émane d'un 'local' est sans doute source de danger pour les pouvoirs en place, dont la médiocrité vaut justement viatique. Un exemple ? Les droits aériens de l'île sont gérés de Paris. L'efficacité est douteuse mais le contrôle parfait. En terme d'architecture, cela se traduit par une séparation des tâches imparable : le petit bâtiment revient au quidam local, celui de prestige échoit à une agence parisienne, connue si possible, qui trouvera des relais avec les deux grosses agences locales. Citons à cet égard le Zénith de St Denis qui échu à Chaix et Morel. Les jeunes architectes du continent y reconnaîtront sans doute la caricature de ce qu'ils vivent. Sauf qu'en l'occurrence, l'architecte n'est pas seul dans cette galère tant les personnalités singulières, dans tous les domaines, sont peu nombreuses sur l'île et donc, de fait, isolées.

La construction de la crèche valut à RozO des flots d'injures de la part de ceux que l'audace enrhume mais c'est sans dépit que Philippe Zourgane constate que pour Séverine, "blanche et française, cela passe mieux". Symbole, cette crèche pour 24 enfants est construite sur la commune de La Possession, le lieu même où la France prit possession de l'île. Et c'est justement après avoir reçu moult critiques pour avoir "construit un ghetto en trois ans" en lieu de quartier que les élus locaux se sont décidés à faire appel à RozO. Opération de rattrapage réussie puisque les habitants du coin, non seulement heureux de la fonction, se sont immédiatement, selon l'architecte, appropriés l'ouvrage, la crèche devenant le point de repère du quartier. Chacun y est allé de son surnom - 'le gros ballon rouge', 'le papillon', 'le nuage', etc. - mais, surtout, chacun s'est senti valorisé. "C'est une histoire commune et forcément belle puisque c'est celle de l'endroit", explique Philippe Zourgane.

Au final peu impressionné par les difficultés, RozO continue à défier l'orthodoxie provinciale et surannée d'une administration qui n'a jamais connu d'âge d'or. C'est ainsi que ces deux jeunes architectes ne craignent pas d'intituler un projet de maison individuelle 'maison marronnage' (un esclave marron se disait d'un esclave qui s'était enfui pour vivre en liberté. NdR). Comme la crèche, elle est construite sans terrassement et tire le meilleur parti du climat et de l'environnement. Comme elle, l'inscription dans l'histoire du lieu ne la rend pas moins contemporaine. Mais aussi, comme elle, elle est issue d'une réflexion "porteuse d'avenir" pour l'île.

Cette réflexion s'inscrit d'ailleurs dans le cadre plus large de l'architecture tropicale. L'interface 'construit - pas construit', la place du jardin, le génie écologique avec, par exemple, la conservation du littoral, la restauration des écosystèmes sont autant de thèmes sur lesquelles planche RozO. Sujets qui apparemment intéressent peu la France, le seul pays colonial ou presque qui ne parvient pas à faire son deuil de l'empire et qui donc laisse en jachère un champ sur lequel elle devrait justement, de par son histoire même, se montrer conquérante. De fait, c'est désormais en Afrique du Sud que se presse l'élite africaine francophone, pas à Paris. La même Afrique du Sud dont la diplomatie a en Côte d'Ivoire effacé la diplomatie hexagonale.

C'est un détail, mais Philippe Zourgane et Séverine Roussel rédigent désormais leurs textes - largement diffusés dans le bassin indianocéanique - en anglais avant de les traduire ensuite en français. Détail encore, sans doute, mais lors de l'élection de la ville olympique 2012, l'Afrique du Sud s'est montrée particulièrement active dans le soutien de Londres, au détriment de Paris. On connaît le résultat. Si l'architecture est un instrument au service du pouvoir, peut-être faut-il alors s'interroger de quel pouvoir la France dispose encore ? Au moins la naissance d'une pensée autonome, aussi isolée soit-elle, est-elle raison d'espérer.

Christophe Leray

Lire également 'Crèche municipale Ste Thérèse et maison marronnage à La Réunion' et consulter l'album-photos 'Architecture contemporaine sous le soleil exactement'.

* Précision utile : CyberArchi n'a rencontré que Philippe Zourgane, 34 ans, mais les projets sont signés en collaboration avec Séverine Roussel, 35 ans, associée au sein de l'agence RozO. NdR.

RozO, ou l'architecture créole décomplexée
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