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Roissy : le manque d'indépendance du concepteur en question

© Cyberarchi 2019

Le rapport de la commission d'expertise n'épargnerait personne. Ses conclusions sembleraient indiquer, en creux, que la confusion des genres entre maître d'ouvrage et maître d'oeuvre n'est pas pour rien dans la catastrophe de mai dernier.

 
 
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La publication lundi 7 février par le quotidien Le Parisien des principales conclusions du rapport d'expertise commandé par Gilles de Robien, ministre de l'Equipement, dès le lendemain du drame qui a fait trois morts et quatre blessés le 23 mai dernier, vient confirmer les premières hypothèses énoncées dès juillet 2004 par Jean Berthier, ingénieur spécialiste en ouvrages d'art, président du Comité génie civil au sein du Conseil national des ingénieurs et scientifiques de France (CNISF) et président de la commission d'enquête administrative. C'est donc bien la perforation de la voûte, insuffisamment ferraillée, par les butons qui aurait conduit à son effondrement.

Sauf que la question reste entière quant aux raisons qui ont conduit à cet état de fait. Les responsabilités semblent, à ce jour, largement partagées. De fait, l'article du Parisien annonce un rapport "accablant" pour tous les acteurs ayant participé à la construction du terminal 2 E, de Paul Andreu l'architecte au bureau de contrôle Veritas en passant par les entreprises concernées sans oublier, bien sûr, ADP (Aéroports de Paris) maître d'ouvrage et maître d'oeuvre du projet.

Si la plupart de ces acteurs se montrent peu diserts, Paul Andreu a pour sa part fait parvenir un communiqué cinglant à l'AFP dans lequel il explique que "l'effondrement a pour cause une insuffisance de l'armature en acier du béton" et rappelle "ce que tous les professionnels du bâtiment confirmeront: la détermination du ferraillage n'est pas un problème de conception de la compétence des architectes mais constitue une tâche d'exécution à la charge des entreprises de BTP". En clair, ses calculs et la conception ne sont pas en cause. C'est d'ailleurs ce qu'il exprimait déjà dans les colonnes du Moniteur un mois à peine avant le drame. «Certes la jetée du nouveau terminal 2 E qui s'achève à Roissy est une réussite en matière de béton brut, grâce surtout à l'implication sans faille de l'entreprise GTM. Mais, en général, je constate que la qualité de mise en oeuvre risque à tout moment de se dissoudre dans la mauvaise qualité des méthodes et le renouvellement permanent des équipes». Prémonitoire ?

Or la réalisation des études d'exécution par les entreprises, dans ce cas les calculs de ferraillage, pose justement questions, comme en témoigne l'analyse du Cabinet Legitima publiée dans nos colonnes (Lire la tribune intitulée 'Etudes d'exécution : qui doit (peut) les faire ?').

Surtout les articles publiés depuis les révélations du Parisien ne manquent pas de mettre en exergue le fait qu'ADP était maître d'ouvrage et maître d'oeuvre. Particulièrement significatif à cet égard est la remarque de François Buyle-Bodin, spécialiste des structures et professeur à l'université de Lille, cité par Libération. "En général les entreprises n'inventent rien, c'est la dernière roue du carrosse. A moins d'une erreur grossière, elles répondent aux exigences du bureau d'études. L'ambiguïté de cette affaire, c'est qu'il n'y avait pas d'indépendance entre le concepteur et le bureau d'études. C'est la même personne qui avait toutes les ficelles en main. Les bureaux de contrôle deviennent alors l'unique filet de sécurité".

Or ce manque d'indépendance entre concepteurs et constructeurs est justement la pratique qui vient d'être institutionnalisée avec les fameux contrats de partenariats, plus connus sous l'acronyme PPP. De fait, dans un message envoyé à la rédaction quatre jours à peine après le drame de Roissy, Patrick Sauvage, maître d´oeuvre en Provence, soulignait ce point, évoquant une "confusion des genres". "ADP à la fois maître d´ouvrage et maître d´oeuvre? Il ne s´agit pas de mettre en doute l´honnêteté de l´architecte, mais cela pose problème... Comment les choses se passeront-elles avec le PPP lorsque big brother sera à la fois maître d´ouvrage, maître d´oeuvre et entrepreneur?????" écrivait-il?

Comme le souligne un autre architecte, le projet du terminal de Roissy a donné lieu à une procédure ATEX (Appréciation Technique d'EXpérimentation) du CSTB, soit "une procédure rapide d'évaluation technique formulée par un groupe d'experts sur tout produit, procédé ou équipement ne faisant pas encore l'objet d'un Avis Technique". Ce groupe d'expert avait donné un avis favorable et pourtant le terminal s'est effondré. Visiblement, l'élite des acteurs de la construction en France peut se tromper. Or, il est permis d'imaginer que la plupart des futurs PPP ne fera pas l'objet d'une telle procédure. Pour simplifier, la question qui se pose donc aujourd'hui est : et si le drame de Roissy illustrait le danger futur de prochaines réalisations construites sous forme de PPP? Des projets soumis à toutes sortes de contraintes (délais, économiques, financières, etc.) qui sont le lot commun de toute construction aujourd'hui?

Le principe de précaution qui conduit par exemple à la fermeture des parcs publics chaque jour de grand vent ne devrait-il pas, en l'occurrence, s'appliquer à chaque fois que l'indépendance du concepteur vis-à-vis du constructeur n'est pas établie?


Christophe Leray

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