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Rencontre avec un jeune architecte HEU-REUX

© Cyberarchi 2019

Une hamadryade est une nymphe attachée à un chêne. Elle peut y pénétrer sans mal mais non s'en éloigner. Si elle le fait quand même, ou si son arbre meurt, elle périt. 'Hamadryade' est le nom de l'agence de Bruno Fuchs, qui construit des maisons colorées et en bois car l'odeur des copeaux lui donne des 'frissons'. Entretien.

 
 
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CyberArchi : pour faire, aujourd'hui en France, le pari du bois et de la couleur, ne faut-il pas avoir la foi du charbonnier ?

Bruno Fuchs : (rires) Je ne suis pas un intégriste du bois. J'utilise le bois pour l'extérieur et l'ossature mais très peu à l'intérieur. A l'intérieur, trop de bois peut créer un sentiment d'oppression, je préfère l'utiliser en tant qu'élément de décoration, sur un ou deux murs par exemple. J'essaye de ne pas tricher mais de jouer avec les matériaux. Ainsi, quand je dessine un mur en brique, c'est un vrai mur en brique, pas un parement. Selon la demande des clients, les poutres peuvent être apparentes dans le salon et l'espace repas, afin de rendre ces lieux chaleureux. Ailleurs, nous mettrons des plafonds placo car les murs et plafonds blancs feront ressortir les menuiseries et la luminosité de la maison. Le bois met en valeur le blanc du placo et vice-versa. C'est l'opposition des textures qui fait ressortir les choses, de la même façon que le mur de brique fait ressortir le bois des façades et vice-versa. Par exemple, Beaubourg est un bâtiment contemporain dans un quartier ancien. Tout le quartier en bénéficie. Ce sont les contrastes qui sont sources de mise en valeur. Aujourd'hui, le bardage de 80% de mes maisons est peint, en bleu, blanc, rouge terre de Sienne. Quand j'ai commencé, c'était le bois naturel qui était tendance.

Vos études vous avaient-elles préparé à cette carrière ?

J'ai 40 ans, je suis diplômé de l'Ecole d'architecture de Normandie. C'est une bonne école dans le sens que l'on y développe une grande approche de l'art plastique. Les deux premières années étaient tournées vers les Beaux-arts : Beaucoup de sculpture, de peinture, de couleurs, de formes, d'histoire de l'art et de l'architecture. Ce n'est qu'en troisième année que nous avons commencé à faire des études d'architecture proprement dites. Je venais d'un milieu technique et cette approche m'a permis de repartir à zéro, de mettre les mains dans la terre, la pierre, le papier, la ferraille... J'y ai appris à souder, à coller, etc.

Je suis amoureux de la civilisation du Maghreb. Son architecture est extraordinaire avec beaucoup de couleurs utilisées à bon escient. Je venais du génie civil, très borné, cartésien mais j'avais fait un bac technique pour pouvoir faire de l'architecture qui a toujours été mon point de mire ainsi, d'ailleurs, que la volonté de travailler pour le privé. Au niveau de la communication, de l'échange, je savais que le privé était à l'échelle de ce que je voulais faire. Quand j'étais enfant, un copain avait un papa menuisier à l'ancienne, dans un vieil atelier avec un poêle à bois dans lequel il faisait brûler les copeaux. L'odeur me faisait frissonner. Je frissonne toujours (rires). C'est peut-être ce qui a fait mon intérêt pour le bois.

D'habitude les jeunes architectes passent plusieurs années en agence avant de se lancer. Vous semblez avoir passé le pas avec une remarquable facilité...

Les architectes sont comme les médecins. Les médecins généralistes tirent un peu la langue, les médecins spécialisés un peu moins. En architecture, c'est pareil. J'avais le sentiment qu'en me spécialisant je pourrais peut-être mieux tirer mon épingle du jeu. Le milieu du bois, peuplé de compagnons et d'artisans, ressemble un peu à une confrérie, on n'y entre pas facilement. Alors, après l'école d'archi, j'ai fait un DESS à l'Ecole supérieure du bois, une école d'ingénieurs. Là, j'ai découvert le bois du début - les différents types de sol dans lequel il pousse - jusqu'aux techniques de mise en oeuvre. J'ai effectué un stage de six mois dans une entreprise qui ne savait pas si elle devait ou non m'embaucher. Pendant qu'elle hésitait, je suis parti trois mois au Burkina Faso. A mon retour, l'entreprise ne s'était toujours pas fait une opinion. Du coup, j'ai trouvé plus simple de m'installer à mon compte en libéral (rires). Comme j'étais passé par la filière bois, que je faisais maintenant partie de la confrérie (rires), j'ai tout de suite eu du travail et c'est parti. De fait, depuis deux ans et quelques, il y a un véritable engouement pour le bois et je ne manque pas de travail. La construction bois reste anecdotique et marginale - environ 6% du marché, chalets y compris - mais les gens pour lesquels je construis se sentent bien dans cet esprit marginal.

Je sais aujourd'hui que les gens vous contactent en fonction des produits sur lesquels vous communiquez. Par exemple, au début j'avais réalisé quelques maisons en toit-terrasse, que je mettais donc en avant. Les clients qui venaient me voir voulaient du toit-terrasse. C'est la raison même pour laquelle ils venaient me voir. C'est la même chose aujourd'hui pour mes maisons en couleurs : Les clients qui s'adressent à moi veulent de la couleur, je n'ai pas à les convaincre. J'ai des projets plus classiques mais qui ne sont pas mon fer de lance. Aujourd'hui, j'ai surtout envie de mélanger les matériaux tout en jouant avec les couleurs.

Vous avez construit une maison jaune et rouge en bois quasiment dans le centre de Fresnes (94). Comment réagissent les collectivités locales à vos projets ?

Une maison en bois, contemporaine et en couleurs, cela arrête encore quelques communes mais en 12 ans, je n'ai eu que deux refus catégoriques, les deux fois d'ailleurs en Vallée de Chevreuse, près de Paris. La première fois, c'était pour ma toute première maison. Madame le maire m'a dit : "Nous ne sommes pas aux Etats-Unis ici". Comme j'étais jeune, j'ai passé outre en partant du principe que la peinture, c'est de l'enduit. Aujourd'hui, je prends les devants mais si je ne peux pas convaincre, je ne me bats plus. Le second exemple, récent, était pour une maison dans un lotissement huppé où abondent les colonnades kitch. Le maire m'a dit : "Je ne veux pas de cabane". Je lui ai montré les photos de mes réalisations mais il a maintenu que "si c'est en bois, c'est une cabane". Mes clients ont vendu leur terrain et en ont acheté un autre ailleurs pour faire leur maison.

Sentez-vous des réticences ou de la circonspection chez vos clients quand vous leur présentez vos maisons en bois ?

Je ne cherche pas à convertir. De toute façon, les gens qui viennent me voir veulent une maison en bois. En tout état de cause, il n'y a aucun dogmatisme dans ma démarche. Tous les matériaux ont des avantages et des inconvénients. Il y a des inconvénients à utiliser du bois (rires). Surtout, les gens sont aujourd'hui très bien renseignés, ils savent de quoi ils parlent et ils savent de quoi je parle. Je ne vois plus que très rarement des néophytes. Ce qu'ils ne connaissent pas, c'est l'architecture. C'est là où l'architecte doit intervenir, les faire rêver. Si vous mettez noir sur blanc la maison qu'ils ont en tête, vous passez à côté du projet. Il faut savoir les brusquer un peu pour aller au-delà des conventions vers le projet qui leur convient. C'est la différence entre le 'c'est pas mal' et le 'Whao!'. Quand ils sont sur le cul en découvrant le projet, c'est gagné. Là, c'est du plaisir en barre. C'est aussi pour ça que je veux travailler avec des clients privés. Cet instant ne dure que 30 secondes mais c'est un plaisir intense. Ca se voit dans leurs yeux. Au regard qu'ils vont se lancer, vous savez tout de suite si vous repartez avec un contrat ou la queue entre les jambes.

Je suis très bavard, les rendez-vous durent des heures. Nous parlons de tout avec les clients, je ne suis pas là seulement pour vendre ma camelote. Ma passion est très raisonnée. Je crois qu'il faut savoir écouter les gens. Je ne pars pas bille en tête sur un projet. Lors de mes études, j'ai fait beaucoup de sociologie ce qui est très utile quand il s'agit de comprendre quels sont les problèmes des clients, leurs attentes. J'insiste pour rencontrer les deux membres du couple ensemble. Parfois, l'un veut parler au nom des deux, je refuse. "Mon mari travaille tard le soir", me dit-on. Pas de soucis, je prends des rendez-vous à 10h du soir si c'est nécessaire. 90% de mes clients deviennent des amis. Et pourtant il y a toujours des pépins et des frictions sur tous les chantiers. Mais ils me sont reconnaissants à la fin quand ils s'aperçoivent que leur maison a été conçue pour eux, par eux.

J'aurais envie de travailler dans le secteur de la petite enfance, crèches, maternelles, travailler sur la couleur, les matériaux. Je vais essayer de me lancer là-dedans, tenter quelques concours. Pour l'instant, le reste ne m'intéresse pas beaucoup.

Il y a cependant des choses que je ne veux pas faire, notamment des pastiches d'architecture campagnarde, les fenêtres à petits carreaux, les stéréotypes de l'ancien. Je suis aussi assez particulier pour ce qui concerne la toiture. Je n'utilise jamais, ou presque, de tuiles. Mes toits sont toujours noirs, en ardoise ou en zinc, car pour moi, le toit doit être traité comme un mur incliné, comme un élément de décoration. Et le noir se marie très bien avec le bois, à l'inverse de la tuile par exemple qui n'offre aucun contraste avec un bardage en red cedar. J'aime beaucoup le zinc. De mon point de vue, soit la maison est ancienne et, en ce cas, autant aller au bout de la logique et éviter les pastiches, soit, c'est ma préférence, créer une extension contemporaine en bois avec une maison très ancienne. Là encore, le contraste mettra en valeur tant le bâti ancien que l'extension contemporaine.

Propos recueillis par Christophe Leray

Lire également notre article 'Plan de maison : une maison jaune et rouge en bois en région parisienne'.

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