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Raphaël Gabrion et le mystère des géopglyphes de Nazca

© Cyberarchi 2014

En Octobre dernier, l'agence internationale Arquitectum proposait un concours d'idées, ouvert aux architectes de toutes nationalités, pour la création d'un observatoire sur la plaine péruvienne de Nazca. Les résultats ont été annoncés le 15 mars. Surprise : ce sont trois équipes françaises* qui ont remporté les trois premiers prix.

 
 
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"La plus belle chose que nous puissions éprouver est le mystère des choses". Cette citation d'Albert Einstein est revenue à l'esprit de Raphaël Gabrion alors même qu'il se demandait comment traiter ce concours fantastique, dans tous les sens du terme. Comment en effet ne pas "éprouver le mystère des choses" face aux gigantesques géoglyphes zoomorphes du site de Nazca, au Pérou? Surtout quand il s'agit d'imaginer, au coeur d'un lieu sur lequel il est interdit de marcher et de prélever le moindre caillou, un belvédère qui soit aussi un hôtel d'une trentaine de chambre afin qu'une quarantaine de personnes puissent y passer une journée et une nuit. Un site par ailleurs "sacré" et "énigmatique", selon les termes utilisés par les organisateurs du concours.

De fait, tout au long de l'entretien, les mots 'quelque chose' reviennent constamment dans sa bouche et expriment ainsi son incapacité à se faire une opinion raisonnée, scientifique qui expliquerait la présence des ces tracés. Mais c'est par choix que sa volonté d'entretenir l'énigme et de renforcer l'imaginaire s'est forgée. "Ce n'est pas à moi de raconter les 'choses' mais d'en faire 'quelque chose' de précieux", explique-t-il, conscient du manque de clarté du vocabulaire choisi mais assumant l'impasse. Ainsi parle-t-il d'une 'allégeance' au site : "Je ne peux pas expliquer le choix de ce mot mais le mot est le bon", soutient-il. De toutes façons, selon lui, pour ce projet il fallait oublier toute notion physique. "C'est d'abord une construction intellectuelle", dit-il. "Nous avons l'habitude de contextes dont on connaît les repères, pour lesquels nous disposons d'outils ; là, ces outils n'étaient plus valables".

Une construction qui a bientôt tourné à l'obsession. Laquelle n'est rien d'autre qu'un profond respect pour les Quawachis (leur nom signifie "acte qui force a observer") auteurs de ces improbables dessins. "Il fallait une volonté tellement humaine pour réaliser, il y a 3.000 ans une oeuvre que l'on ne verrait pas. On ne peut être qu'admiratif de la foi - je ne sais pas quelle foi - qui a permis de conserver ces oeuvres avec minutie tout ce temps. Il était risqué de venir perturber cette perception". S'impose alors à lui l'idée de proposer un projet "silencieux", soit un paradoxe à la hauteur du défi relevé par les Quawachis : "un belvédère de 100 m de haut qui doit, en même temps, ne pas être là".

C'est en cherchant "comment on construit dans le désert" qu'il a découvert quelques images étonnantes chez les artistes du Land Art. La première, une image de Iain Baxter est un torrent dans laquelle a été installé un petit miroir rectangulaire. La seconde est une photo intitulée 'Project of earth work in Uminonkamachi', sauf que le centre de cette image est révélé par un rectangle d'un ton différent. Il est ensuite tombé sur le monolithe de Jean Nouvel, planté au milieu du lac de Morat en Suisse dans le cadre de l'Expo-02.

Ces images suggèrent en lui un lien avec le monolithe de Stanley Kukrick dans 2001 : l'odyssée de l'espace. C'est ce lien qui va obséder ses jours et ses nuits. Il a scanné les images du film et mesuré toutes les proportions du monolithe pour découvrir que ces proportions sont celles... d'un lit. "Une proportion qui évoque des choses familières mais avec une dimension abstraite", dit-il. Sauf qu'à la fin du film, les proportions ont changé. Il note également que cet objet compact, dense possède "une façon d'absorber la lumière". Cette plongée le mène finalement au peintre Yatrides et ses Plaques Interstellaires dont s'inspirera, sans le nommer jamais, Stanley Kukrick. Lors de la première apparition de ces Plaques, sur une toile datée de 1959, Georges Yatrides - aussi surnommé à l'époque 'le maître du temps' -, écrit : "L'adolescent regarde sa main, agrandie par le jeu de la perspective, jusqu'à devenir le centre du tableau : une main qui parle. L'enfant, assis sur un escalier, nous tourne le dos pour regarder passer dans le ciel une plaque, très allongée, une plaque toute simple, mais une plaque contenant tous les rouages génétiques, toutes les connaissances, toutes les prophéties, idéale promesse de toutes les illuminations".

"Le projet [de Nazca] doit prendre son autonomie et brouiller les pistes, perdre les références. Il me faut accentuer le phénomène du monolithe car c'est là que tout commence", explique Raphaël Gabrion. "Le résultat paraît simple mais j'en ai rempli deux carnets ; pourtant, nul n'a besoin de deux carnets pour dessiner un parallélépipède". Nul n'a besoin non plus de faire l'ascension de la Tour Eiffel les yeux bandés pour découvrir une autre perception de la ville. C'est pourtant l'expérience à laquelle le jeune architecte s'est plié. Ce qui lui a permis de concevoir son belvédère avec escalier et ascenseur à l'air libre, "dans le programme tout autour".

"Pour échapper à l'évidence et à l'immédiateté du visible, du "j'ai déjà tout vu, il n'y a plus rien à voir", le projet propose d'entretenir le mystère, le doute et de créer même l'ambiguïté des choses vues. Ainsi, un monolithe haut de plus de 100 mètres, aux miroirs en guise de surfaces se veut la concrétisation d'une présence énigmatique. Par une mise en scène des choses tantôt cachées, tantôt révélées, il prépare à la redécouverte de la magie et du mystère des lieux", écrit-il. A ce propos, il s'est heurté à un problème difficile à résoudre. "Evoquer ce que l'on ne voit pas, c'est très dur à faire sur une image", explique celui qui s'est appuyé sur la collaboration de Cédric Quesnot pour y parvenir.

Reste un dernier aspect perturbant, celui de mettre au milieu du désert un hôtel dont le séjour des visiteurs est volontairement limité. "Si le séjour est limité à trente personnes, en un tel lieu, cela ne peux pas être n'importe qui. L'édifice en devient donc précieux et cher et tout le monde ne peux pas y aller", dit-il. Au moins a-t-il décidé que son projet s'adresserait à "l'humain" et qu'en aucun cas il n'y aurait 'tout ce qu'on veut pour voir dans les meilleures conditions'. "Je n'ai pas eu ce souci de confort. Au contraire, les chambres sont plus inconfortables qu'agréables. C'est une notion importante face à ce paysage qui appartient à l'humanité. Un ami m'a dit : 'Ton truc, c'est Alcatraz'. Mais l'important c'est la mémoire. Préfère-t-on visiter un palace ou Alcatraz?", demande-t-il.

La majorité des réponses risque de le décevoir. D'autant que le concept de ses chambres est directement inspiré des bunkers que, Normand, il connaît bien. "Le rapport du bunker au paysage est intéressant : il est là, pas là, ne reste à l'extérieur que juste une fente. Dans un bunker on est dans la pénombre, jusqu'à la salle de tir où la lumière guide les pas. Ensuite on découvre le paysage extérieur. Mais pour que l'oeil se focalise, on ne peut pas voir en même temps dans le bunker et dehors. C'est cette sensation que j'ai souhaité recréer dans les chambres de l'hôtel de Nazca. L'extérieur n'est qu'un halo". Il dit que c'est un déclic émotionnel, ressenti dans le clair-obscur de l'église St Joseph du Havre, que sa raison a ensuite cherché à comprendre qui est à l'origine de sa vocation d'architecte. "J'ai voulu reproduire cette émotion dans beaucoup de mes projets", dit-il. Il y est cette fois visiblement parvenu.

Christophe Leray

Découvrir plus avant le projet de Raphaël Gabrion en lisant notre article 'L'antichambre de Nazca' et consulter également l'album photo des projets des trois lauréats en cliquant ici.

*1er prix : Raphaël Gabrion Architecte (perspective extérieure / conception : Raphaël Gabrion / perspectives intérieures : Cédric Quesnot)
2e prix : Anne-sophie Poirier - Jean-francois Brecq Architectes
3e prix : Linda Gilardone- David Depoux- Han Leng Lim Architectes

Raphaël Gabrion et le mystère des géopglyphes de Nazca
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