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Raphaël Gabrion, de Nazca aux NAJA, un parcours singulier

© Cyberarchi 2019

Le jury des NAJA 2008 n'a pas voulu récompenser un profil type mais soutenir des démarches diversifiées. Raphaël Gabrion est à ce titre représentatif d'une nouvelle génération débarrassée du carcan des idéologies et des chapelles de ses maîtres, méfiante vis-à-vis des marchands du temple et dont les exigences du métier ne sont pas fantasmées. Mini-portrait.

 
 
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Le jeune (31 ans) architecte Raphaël Gabrion est l'un des 15 architectes lauréats des NAJA 2008 décernés le 20 mars dernier. Il troque ainsi, consciemment, une liberté contre une autre, plus impérieuse, plus périlleuse aussi. D'ailleurs, à la joie issue de l'appel de son nom a tout de suite succédé l'appréhension pleine de lucidité de ce qui l'attend désormais : "Il y a du boulot", dit-il.


Sentiment renforcé par ailleurs puisque, quasiment le même jour, il apprenait être également lauréat de '40 architectes de moins de 40 ans', une sélection au moins aussi prestigieuse que les NAJA, décernée par The European Centre for Architecture Art Design and Urban Studies et The Chicago Athenaeum : Museum of Architecture qui, cette année, n'a distingué que trois Français (dont Elodie Nourrigat et Marc Botineau).

"La plus belle chose que nous puissions éprouver est le mystère des choses", dit-il, citant Albert Einstein. Et si lui-même se définit comme quelqu'un de rêveur, le mystère de la réussite de Raphaël Gabrion en cette année 2008 peut s'expliquer en partie de façon rationnelle quand d'autres raisons, plus subjectives, l'expliquent tout autant. La raison soutient qu'il a su mettre à profit deux apprentissages différents : l'apprentissage du métier d'architecte, au sens de bâtisseur, en suivant de A à Z le projet de Brest de Jacques Ripault et au sens de concepteur grâce à ces concours d'idées qui lui ont permis de "tester des idées et des outils".

Mais la raison n'impose pas de faire l'ascension de la Tour Eiffel les yeux bandés pour découvrir une autre perception de la ville. C'est pourtant une expérience à laquelle Raphaël Gabrion s'est pliée et qui s'est révélée fondatrice dans sa conception du 'belvédère' de Nazca avec escalier et ascenseur à l'air libre, "dans le programme tout autour". Elle n'impose pas non plus d'inventer "la sous-face d'un lieu végétal" qui, par définition, n'existe pas. Une sous-face dont le jury du concours 'Venice' a noté "la poésie".

Là sans doute réside l'ambiguïté du travail de Raphaël Gabrion. Il ne se perçoit nullement comme 'poète' mais c'est la sensibilité de son travail qui est constamment relevée, il a la volonté de construire mais cette même sensibilité et l'idée qu'il se fait de lui-même en tant qu'homme et en tant qu'architecte lui interdisent de construire à tout prix. Au point d'ailleurs d'asséner être prêt à "vendre des crêpes en Bretagne" si sa carrière ne se déroule pas comme il l'entend. S'il n'est pas tout à fait certain encore de ce que lui réserve l'avenir, il est sûr en revanche de ce qu'il ne sera pas ou plus. A la liberté totale des concours d'idées, dont il a "sa claque", se substitue aujourd'hui la liberté de devoir choisir sa voie. A ce titre, devenir NAJA lui apparaît presque comme une nouvelle contrainte tant il a peu de goût pour les feux de la rampe. Méfiant, il explique d'ailleurs ne pas "fonder tous ses espoirs" sur des commandes issues du Club de parrainage des NAJA et entend pouvoir garder une marge de manoeuvre afin, dit-il, de garder "mes idées, mon oeil, mon intellect, une certaine humanité".

Naïveté de sa part ? Il le soupçonne mais en assume les éventuels corollaires. "L'architecture est un métier préoccupant ; on peut passer sa vie à ne faire que ça sans s'en rendre compte. Pour moi, il est important de faire autre chose, de voyager, de faire de la musique (il est musicien. NdA), de ne pas travailler la nuit et le soir car on ne peut pas être un bon architecte si on ne vit pas normalement, en phase avec la société", dit-il. Dit autrement, à l'heure où ses derniers succès vont lui apporter une plus grande visibilité, la question qui se pose à lui est "Comment rester maître de ce que je fais et garder ma liberté si ce que l'on me demande n'est pas conforme à ce que je propose ?". Un discours propre à rebrousser le poil des maîtres d'ouvrage en effet.

Mais Raphaël Gabrion fait le pari de l'honnêteté. De toute façon, dit-il, "le fric", il s'en fout. Depuis des années, il vit de façon spartiate et n'imagine pas que cela change dans un futur proche. "Je veux rester patient : quand je suis pressé, je ne travaille pas bien", dit celui qui se sent plus proche de l'artisan que de l'artiste dans sa volonté de "cultiver une façon d'être, de créer des outils et de construire afin de participer au débat sur la façon de penser l'architecture".

Significatif de sa réflexion est son regard sur l'écologie telle qu'elle est perçue aujourd'hui. "Son étymologie indique qu'il s'agit de la science de la maison tandis qu'un biologiste la définissait au 19ème siècle comme 'la science des conditions d'existence'. Aujourd'hui, on se trouve face à des gens qui vous imposent un non-sens supposé 'écologique' qui sert de prétexte à ce que l'homme ne soit plus au centre de ce débat. Alors que le principe devrait être de chercher comment construire pour qu'un être vivant soit en relation durable avec ce qui fait son environnement, on fabrique des trucs destinés à sa survie, tout en nous vendant une foule de choses aptes à satisfaire l'individualisme plutôt que de réfléchir à ce que peut signifier vivre ensemble. Le contexte de l'homme peut passer parfois par le contraire de ce qu'on appelle l'écologie", plaide-t-il. Raphaël Gabrion n'a pas fait d'études dans une école de communication mais, s'il veut être architecte comme il s'y emploie depuis sept ans, c'est sans doute aussi bien.

Raphaël Gabrion sait bien entendu que cette reconnaissance des NAJA et de '40 under 40' est pour lui une occasion à saisir, à condition qu'elle lui permette d'aller au bout de ses idées. Il sait qu'il doit monter une structure mais ne sait pas encore laquelle sinon qu'il veut travailler en réseau et s'appuyer sur ceux "qui lui ont permis d'avoir la réussite qu'il connaît aujourd'hui". De fait, il passe une partie de l'entretien avec CyberArchi à décrier son propre talent pour mieux vanter celui de collègues et amis "qui méritaient autant que lui, sinon plus, de gagner les NAJA". Lucide, il est conscient qu'une agence peut "très vite s'engager dans une logique fiscale, administrative". S'il s'attend à changer de vie et s'il se doute que les écueils ne manqueront pas, il entend cependant le faire en ses termes, que l'architecture reste "un plaisir". Et il ne doute pas au fond, qu'éventuellement, lui-même et d'autres de sa génération sauront acquérir la confiance des maîtres d'ouvrage "pour faire quelque chose de nouveau". "Avec trois boîtes aux lettres, on peut s'amuser", dit-il.

De l'ambition, du courage... Raphaël Gabrion en aura besoin. Sa nouvelle liberté sera bientôt soumise à l'épreuve de la réalité.

Christophe Leray

Pour en savoir plus sur le travail de Raphaël Gabrion, consulter l'album-photos de ses propositions lors d'une dizaine de concours internationaux en cliquant ici.

* Lire notre article 'Raphaël Gabrion et le mystère des géoglyphes de Nazca'
** Lire notre article 'A Venise, les arbres de Raphaël Gabrion sont artificiels et font le pont'

Raphaël Gabrion, de Nazca aux NAJA, un parcours singulier
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