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Quant à la réforme de l'Architecture

© Cyberarchi 2019

Jean Magerand est architecte et enseignant à l'école d'architecture de Paris - La Villette. Dans cette tribune, il dénonce, avec des arguments qui portent, les effets pervers - tant pour les étudiants, les enseignants que les professionnels - de la réforme de l'enseignement telle qu'elle se présente aujourd'hui "dans un contexte de remise au pas de la profession".

 
 
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Texte de Jean Magerand

Depuis longtemps notre Ministère de tutelle et la profession constatent et déplorent une mauvaise santé économique des agences d'architecture. Cet état de fait les conduit à conclure que si les agences tournent mal, c'est que trop d'architectes s'installent et grignotent le marché en alimentant une multitude de petites agences vivrières. Dans ce mode d'analyse, les agences "crédibles" apparaissent comme concurrencées de toutes parts, empêchées de trouver un équilibre économique dans un marché tourmenté. Les instances officielles en déduisent que les agences sérieuses, oeuvrant pour la qualité architecturale, sont pénalisées. Ces agences sont en effet contraintes de garder une taille modeste pour résister aux aléas du marché. Victimes de ces conditions difficiles, les « professionnels de qualité » sont également pénalisés à l'export.

Dans une logique libérale, le principe pourrait paraître "politiquement correct" et être de nature à conférer à la profession une crédibilité renforcée, mais ce modèle ne résiste que bien peu à une analyse objective. En premier lieu, il convient de rappeler l'incongruité de toute volonté de réduction artificielle des architectes puisqu'en France, leur nombre par habitant est l'un des plus bas d'Europe. En second lieu, il faut répéter que le principal problème des agences libérales provient de difficultés à équilibrer les comptes dans le contexte d'un travail sur la qualité. Ce n'est un secret pour personne que pour qu'un projet soit réellement adapté à la demande et aux exigences urbanistiques, architecturales et paysagères, il est nécessaire qu'une agence y consacre beaucoup de temps. Les nouvelles normes et obligations techniques ou réglementaires sont telles que ce temps ne fait que s'allonger d'année en année alors que dans le même temps les honoraires stagnent.

Pour pallier cela les agences ont soit la solution de travailler avec une main-d'oeuvre payée "au plus juste", c'est-à-dire mal, soit d'optimiser le temps passé en diminuant la qualité. Ni l'une ni l'autre de ces solutions n'est satisfaisante. Le problème de fond provient donc bien d'un niveau trop bas des honoraires de maîtrise d'oeuvre. Ce niveau est, comme chacun sait, au bas mot, moitié de ce qu'il devrait être si l'on voulait rémunérer les véritables compétences des salariés. Ainsi, l'augmentation des honoraires est incontournable. Pourtant les mesures d'accompagnement de la Tutelle, tendant à favoriser l'apparition d'une réévaluation des bases de calcul des honoraires des architectes n'a jamais été sérieusement abordée. En conséquence de tout cela, même en supposant que le Ministère puisse un jour arriver à diminuer le nombre des agences en réduisant l'installation de nouveaux professionnels, le vrai problème économique de fond demeurera.

Il est en effet bien évident que même si le marché s'assainissait un jour par une diminution du nombre des agences, même si ces agences restantes "grossissaient" en terme de chiffre d'affaire et de personnel, elles ne se trouveraient pas pour autant dans des condition meilleures puisqu'elles ne feraient que prendre une partie plus importante d'un marché mal rémunéré. En d'autres termes, le Ministère pousse la profession vers une situation où il y aurait moins de professionnels et où ceux qui resteraient géreraient les mêmes galères mais à une échelle encore plus importante. De plus, le marché de "petites affaires" abandonnées par les petites agences disparues ne pourraient pas intéresser des agences devenues plus lourdes en structure. Ces mini-business ne seraient plus rentabilisables, voire seraient nocifs pour elles. Tous les constructeurs de maisons individuelles et autres petits promoteurs pourraient alors se régaler de ce marché abandonné et juteux lorsqu'il est traité sans souci de qualité architecturale. Les constructeurs ont déjà largement montré leur capacité à détériorer la qualité des maisons individuelles en France.

Si une réduction programmée des agences devenait effective, les architectes ayant fermé boutiques et ceux nouvellement diplômés n'auraient plus qu'à se replier en salariés dans des agences d'architectures qui, toujours par défaut d'honoraires suffisants, n'auraient pas les moyens de les rémunérer correctement. La seule consolation pour les agences, c'est que les candidats à la licence d'exercice seraient dépendants d'elles et constitueraient un apport de main d'oeuvre qualifié, docile et peu onéreux. La contre-partie c'est que, comme dans des temps reculés les nouveaux entrants se trouveraient inféodés à un monopole inexpugnable puisque la profession aurait la main sur le robinet de la concurrence qu'elle aurait tout intérêt à fermer au maximum.

La profession resterait alors globalement et durablement paupérisée. Ainsi, cette douloureuse sélection annoncée par le Ministère porte tous les stigmates du glas d'une profession. Rappelons ici qu'on n'a jamais renforcé ni accru les compétences d'un milieu professionnel en le réduisant artificiellement mais toujours en le solidifiant globalement et intégralement, en renforçant ses enseignements et ses formations non en les affaiblissant. L'histoire nous a maintes fois rappelé que la sélection, vue comme une "épuration" et fondée sur des critères de pureté ou d'excellence, lorsqu'elle est menée par des gens qui sont juges et parties, conduit inexorablement à des barrages iniques, à l'exclusion, à l'implosion et à l'autodestruction.

Mais ce n'est pas tout, car la profession, ainsi vidée d'une partie de ses agences, serait d'autant affaiblie numériquement, ne représenterait plus grand chose et deviendrait une proie facile pour les attaques des autres partenaires du bâtiment. Ces derniers n'attendent et depuis longtemps qu'un signal pour tenter de faire sauter les derniers verrous de la protection des missions de l'architecte.

Ce fantasme de réorganisation "descendant" aurait cependant encore d'autres effets secondaires, car en instituant une licence d'exercice et en conférant ainsi tout ou partie de la mission de formation des architectes aux instances de la profession, le Ministère dépossède l'enseignement public d'une partie de sa mission. Bien que les dernières propositions du Ministère ne paraissent pas très contraignantes pour les candidats à la licence d'exercice, il convient d'être vigilant, particulièrement sur les 6 mois de stage avancés et qui semblent anodins. Ils risquent fort d'être agrémentés, à terme, de "fiches d'objectifs" destinés à valider la participation des étudiants à différents exercices distincts au sein des agences. En multipliant les points d'expériences à valider (on parle déjà de 7), la plupart du temps, il faudra changer d'agence plusieurs fois pour valider l'ensemble des points. Quelle agence acceptera d'accueillir et de rémunérer les étudiants pour un ou deux mois ? Il sera ainsi impossible pour les étudiants de s'en tenir aux 6 mois pour valider tous les points. Ainsi la période d'acquisition de l'agrément "maîtrise d'oeuvre" pourrait devenir, dans les faits, un an, ou deux ou plus sans que la règle des six mois soit changée. Comme nous l'avons dit, la profession, située en amont du dispositif de formation, en situation de juge et partie, aura tout intérêt à restreindre le flux entrant des nouveaux architectes détenteurs d'une licence d'exercice. La conséquence de cela c'est que la profession interviendra, de facto, de manière rétroactive, dans la formation initiale. Cette incidence risque fort d'être musclée puisque le Ministère a annoncé et jamais démenti qu'il avait l'intention d'"agréer" les agences pour les habiliter à prendre des stagiaires en formation à la licence d'exercice. Ce qui signifie, en clair, que la tutelle pourra réduire à volonté le nombre des agences habilitées et ainsi réguler automatiquement le nombre des stagiaires. (De plus, au passage, on ne peut que s'inquiéter quant au mode de sélection de ces "agences agréées" lorsque, par ailleurs, on connaît les ravages qu'ont engendrés les concours de titularisation des enseignants en architecture, organisés par le Ministère, et dont le plus total arbitraire et les dérives ont maintes fois été décriés.). Il n'en demeure pas moins qu'en cas d'agrément, plus le nombre des agences agréées par le Ministère sera restreint et plus elles seront en position de monopole. Elles auront à leur disposition un grand nombre de candidats-étudiants et pourront choisir ceux qui proviennent d'écoles leur ayant donné non pas des "capacités à exercer la maîtrise d'ouvre en leur nom propre" mais à rendre des services à l'agence, et tout particulièrement ceux ayant une formation maximum en infographie. Ces agences prendront de toute évidence une compétitivité renouvelée mais justement au détriment des agences non agréées. Compétitivité encore plus déloyalement accrue si l'on considère la proposition avancée un moment par la DAPA, d'exonérer de charges sociales les agences qui accueilleraient les stagiaires. Ces mesures ne manqueront pas d'étonner quant aux agissements de notre tutelle ; pendant que les écoles se serrent la ceinture, que les titularisations se font au compte-goutte, l'Etat se propose de financer des structures privées pour les charger de la "formation" indirecte des étudiants.

Toujours est-il que dans un contexte de pénurie de "stage d'agrément", les agences agréées pourront à loisir rejeter les étudiants qui proviennent de telle ou telle école jugée trop orientée vers une pensée de l'architecture et pas assez sensible à la rentabilisation des compétences. Les écoles qui ne joueront pas le jeu se verront sanctionnées par une difficulté à faire accéder leurs étudiants à la licence d'exercice. Elles devront donc soit se soumettre aux exigences de la profession pour attirer les étudiants soit subir la sanction de la diminution des inscriptions, les étudiants préférant s'inscrire dans des écoles leur facilitant l'accès à la maîtrise d'ouvre.

Dans un contexte de "remise au pas de la profession", comment pourrait-on sérieusement décrier les méfaits des PPP, mixage douteux du public-privé, dont la rentabilité "étrangle" la qualité architecturale, et dans le même temps et avec la même ferveur, soutenir les bienfaits du mixage entre intérêts privés des agences et intérêts de l'enseignement public de l'architecture ?

Ainsi, de manière totalement paradoxale, à l'heure de l'ouverture sur l'université, les écoles risquent fort de se voir instrumentalisées sous couvert de professionnalisation ; le LIMADO qui était à l'origine destiné, entre autres, à élever et à enrichir le débat avec l'université, et à favoriser la recherche, risque de servir de prétexte pour faire passer une réforme visant à transformer les écoles en "machines à former des infographistes", se fermant ainsi, de facto et irrémédiablement, les portes de l'université. Quant au débat sur la création du doctorat en architecture il se dissout dans un futur lointain et incertain. Pourtant une consolidation de la recherche est primordiale pour renforcer l'enseignement, mais aussi pour améliorer la connaissance de toute la profession et donc la connaissance de ses conditions de survie et de développement et de bonification.

Il découle de tout cela que ce n'est pas seulement l'avenir des étudiants actuels qui est en jeu mais ce sont aussi les fondements de la liberté des écoles et les conditions d'exercice de la profession. L'ensemble est fragile et constitue un tout indissociable. J'appelle donc tous les enseignants et en particulier les enseignants architectes à prendre toute la mesure du risque de dérive de l'enseignement que nous fait courir la réforme telle qu'elle est proposée. Je les appelle à agir avant tout en tant qu'enseignants et à écarter les calculs à court terme qui favorisent certes prioritairement nos structures privées déjà installées mais qui le font au détriment de la dimension publique de l'architecture. Je les engage en particulier à donner la priorité absolue aux valeurs fondamentales de l'enseignement public de l'architecture. Je les engage à cautionner et à prolonger le vote du Conseil d'Administration de Paris-la-Villette qui propose aux enseignants
d'engager avec les étudiants un vrai débat sur leur avenir, celui de la profession mais aussi celui de l'enseignement de l'architecture. Enfin j'invite les étudiants à prendre en compte et à soutenir, en plus des revendications concernant leur avenir personnel, la nécessaire autonomie des écoles au regard des organisations professionnelles. Il en va de la pérennité de l'Architecture.

Jean Magerand
Enseignant à Paris-la-Villette
Juin 2005

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