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Quand la Grande Arche était blanche...

© Cyberarchi 2019

Les cathédrales, blanches ? Jamais ! Et la Grande Arche de La Défense ? Qui peut répondre ? Et bien ceux qui promettent la rénovation de la façade sud. Le célèbre monument grand-parisien va enfin connaître une cure de jouvence. Une mue prochaine passée sous silence. Explications grisantes.

 
 
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Avant même qu'elle ne soit construite, la Grande Arche défrayait la chronique. Inaugurée à l'été 1989, elle est finalement acceptée par les Français en général et les Parisiens en particulier. Sauf que, trois ans après son inauguration, le marbre qui l'habille montre quelques fragilités - en clair, il tombe - et, depuis, le célèbre monument revêt des filets de sécurité aujourd'hui encrassés. Temporaire, l'installation finit par durer. D'aucuns espéraient que tôt au tard une décision soit prise. Elle l'a été, plus ou moins discrètement.

En effet, au bas de la paroi sud, une zone test permet de découvrir le nouveau revêtement mis en oeuvre. Surprise, il s'agit d'un granit gris foncé qui détonne et surprend. La blancheur immaculée de l'Arche serait donc menacée ?

L'affichage officiel indique une déclaration préalable de travaux datée du 24 mars 2009 au bénéfice du Ministère de l'Ecologie qui prévoit "le remplacement des dalles de marbre de la façade extérieure de la paroi sud de la Grande Arche". Le monument symbolique, dont l'image est préservée par la veuve pourtant tatillonne de l'architecte, est en passe, du blanc au gris foncé, de subir une mue radicale.

La déclaration de travaux concerne en effet le remplacement des dalles, une opération "consécutive à un ensemble de désordres observés depuis 1993 ayant entraîné la mise en place d'un filet préventif de protection".

En guise d'explication, le document souligne les écarts thermiques qui sont supérieurs à 40° plus de 150 jours par an et des changements de températures souvent brusques du fait de l'ombre portée des tours voisines.

En conséquence, la "décohésion granulaire", la "déformation des plaques de marbre", le "contact entre extrémité de la dalle [de marbre] et sa patte d'accroche", la "rupture de la dalle au niveau de son accroche" sont mis en cause.

Très vite, le document reprend "l'historique de l'opération" et revient sur la couleur du matériau choisi. Nouvelle surprise ! "L'Arche conçue par l'architecte Otto von Spreckelsen en 1989 prévoyait de distinguer la teinte des façades extérieures de celles des façades intérieures. L'extérieur, prévu initialement plus foncé (marbre de Carrare de type Bardiglio) a progressivement blanchi créant artificiellement l'aspect homogène présenté aujourd'hui par l'ensemble de l'édifice".


Le projet de rénovation prévoit donc l'utilisation d'un matériau plus stable et d'un procédé d'accrochage plus approprié tout en garantissant "la restitution durable de la volonté d'origine du concepteur". Le granit est, au terme de longs débats, retenu pour "ses qualités physiques et la proximité de sa teinte avec le matériau d'origine". Pour ce faire, la maîtrise d'ouvrage a consulté la maîtrise d'oeuvre et un "comité des sages".

Alexandre Claret, architecte du cabinet Artkea, sélectionné après appel d'offre pour mener à bien le projet, revient sur un processus long de deux années. "Nous avons opté pour un granit après avoir consulté la veuve d'Otto von Spreckelsen, Paul Andreu et après avoir eu l'assentiment du client, du Ministère de la Culture et de l'assureur". De fait, tandis que la maîtrise d'ouvrage s'appuie sur la garantie décennale d'origine, reconduite depuis, l'assurance a refusé pour sa part de payer pour un autre matériau que le granit. Cela écrit, Alexandre Claret relativise la situation en précisant que "l'accroche de ce type de marbre est désormais interdite, [et qu'] il serait donc impossible aujourd'hui de le reposer tel quel".

Tout compte fait, la Grande Arche, certes usant d'un matériau moins noble, retrouverait cependant son parti originel ; un mal pour un bien en somme. Néanmoins, l'histoire de la Grande Arche n'est pas linéaire et la démission d'Otto von Spreckelsen le 31 juillet 1986 permet de remettre en question la notion de projet originel justement.

La Grande Arche de La Défense, livre co-signé par François Chaslin et Virginie Picon-Lefebvre est à ce titre éclairant. Le premier revient notamment sur "les occasions de friction [...] multiples [dont] le choix du marbre foncé masquant, sur les façades, le tracé des grandes mégastructures que Spreckelsen avait longtemps souhaité plutôt en bronze avant que Ieoh Ming Pei ne le convainque que cela noircirait trop".

Le critique d'architecture, qui définit Otto von Spreckelsen comme "l'homme de marbre", revient également sur le "choix du marbre [qui] constitue un moment particulièrement difficile pour la maîtrise d'ouvrage, partagée entre les exigences de Spreckelsen et les contraintes économiques. Le marbre choisi par Spreckelsen coûte beaucoup plus cher que celui proposé par l'entreprise de pose", écrit-il.

Plus loin encore, il rappelle que "l'architecte avait aimé, à Carrare, le marbre de la carrière de Figaia et quasiment promis de l'employer. Du coup, n'étant plus en concurrence, ce fournisseur l'aurait proposé à Bouygues à soixante pour cent au dessus du prix de ses concurrents, ce que ne pouvait admettre l'entrepreneur. On soumit divers échantillons à l'architecte, qui les refusa les uns après les autres, les jugeant trop gris. [...] Lorsqu'il [Spreckelsen] abandonna son chantier, quelques mois après, il pensait sans doute que le marbre serait médiocre et que Bouygues et la SEM ne feraient pas preuve du haut niveau d'exigence souhaitable : en effet, le marbre livré n'a pas toujours été parfait ; mais, comme Spreckelsen l'eût souhaité, il fut alors refusé : deux mille sept cents plaques furent changées sur les pignons regardant Paris dans le courant de 1988". Bref, la teinte est affaire délicate et nul ne peut savoir ce que l'architecte, décédé prématurément avant la fin des travaux, pensait de l'ultime choix.

Restent enfin diverses questions en suspens, notamment celles concernant le vieillissement d'une oeuvre, l'interprétation des intentions originelles d'un architecte, la restitution fidèle d'une architecture à une période donnée. Aujourd'hui, l'Arche apparaît à tous comme un cube blanc, homogène et la réapparition d'une teinte grise vient en bouleverser les représentations.

Plus important peut-être, l'état du célèbre monument inquiète ; aux marches crasseuses s'ajoutent les ascenseurs panoramiques (conçus par François Deslaugiers) immobilisés depuis plusieurs semaines ; le toit de l'Arche, dans un piteux état, est devenu inaccessible et que dire du restaurant, indigne du prestige du quartier d'affaires, encore moins de l'axe triomphal.

De quoi interpeller à l'heure du Grand Paris quand la question de la monumentalité et des symboles fédérateurs est posée. Au moment où les grands gestes architecturaux sont appelés de ses voeux par le président de la République, il est permis de se demander ce qu'ils deviendraient quand l'un de ces rares monuments parisiens aujourd'hui en banlieue est méprisé à ce point.

Jean-Philippe Hugron

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