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Pourquoi la HQE ? Le pourquoi, plutôt que le qu'est-ce que... (épisode n°2*)

© Cyberarchi 2019

Au 19e siècle, le mythe était celui du progrès sauveur du monde. Le désenchantement postmoderne n'a pas émoussé entièrement l'auréole de la technique comme deus ex machina. Surtout en période de grande peur... Aujourd'hui, quel est le mythe ? Chronique prospective.

 
 
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De par le monde, il y a de multiples façons d'envisager la relation homme-nature. En France, elle s'est cultivée au fil des siècles autour d'un "je t'aime, moi non plus". La campagne française d'après-guerre résume assez bien l'apogée d'une conception bien particulière, issue de siècles de combats, de luttes même contre "le sauvage, l'incontrôlé". C'est une longue histoire comprenant des créations ou des inventions géniales mais qui ont construit une culture de l'absolu, une certitude sans faille : L'homme en tant qu'être pensant et libre est au centre. Il organise le monde qui l'entoure pour s'en assurer les bienfaits et en éradiquer les dangers. Une bonne nature est une nature maîtrisée, dominée.

La fragilité de la pensée, l'extraordinaire puissance de la technique ou la croyance en sa toute puissance, font que ce qui est perçu comme essentiel paraît dû à l'outil et non à la main (et donc à la pensée) qui le manipule.

Le désenchantement postmoderne n'a pas émoussé entièrement l'auréole de la technique comme deus ex machina.

Surtout en période de grande peur... Nous allons y revenir.

Alors pourquoi la HQE ? Dans un pays structuré par des grands corps de l'Etat, la tradition de l'ingénieur est encore vivace. C'est un peu du genre : guérissons le mal par le mal... un contre-feu technique pour éteindre le feu provoqué par une sur-technicité. Une foi vivace en ce qui se calcule. Une confiance envers ce qui est "du solide, du palpable... du sérieux, voyons !". La HQE avec sa panoplie de solutions en kit est bien entendu la voie royale.

Mais, à propos de voie royale, le parc de Versailles peut-il se résumer à un kit de fontaines et un manuel de perspective ? La machine de Marly, le savoir-faire des jardiniers dans l'art de la taille sont-ils vraiment l'essence de ce Domaine qui raconte la culture de tout un peuple dans son rapport au monde naturel qui l'entoure ?

Le kit est ce qui revient toujours prendre la place de la pensée lorsque celle-ci régresse. La maison individuelle (un toit, un jardin, une clôture, une voiture) est un exemple de kit très prisé aujourd'hui pour répondre au malaise social. La HQE avec sa chasse d'eau économique, son chauffe-eau solaire, ses matériaux sains, isolants et recyclables, son système de récupération des eaux de pluie, dans le meilleur des cas son éco-chantier (etc.), sera-t-elle suffisante pour compenser l'autre kit, je veux dire son alter ego contemporain, la maison individuelle ?

Cette critique douce-amère ne remet pas en cause l'intérêt de règles techniques. D'ailleurs, la HQE est née d'un raisonnement juste et constitue une base de travail tout à fait importante. "Pourquoi la HQE ?" ne revient pas à dire "A bas la HQE !". On conviendra seulement qu'il est nécessaire de remettre les règles techniques à leur juste place. Pourquoi en est-on arrivé à la HQE, comme on échoue sur une île déserte ? Or, la HQE n'est pas une île déserte, c'est une région d'un continent à découvrir, une face de la côte d'un pays plus vaste, née de la rencontre de deux plaques tectoniques : l'ère postindustrielle et l'environnement. S'arrêter à la HQE revient à s'abandonner encore et toujours au tout technique, à limiter nos actions à des gestes normalisés.

Mais la HQE, si elle est symptomatique de notre croyance bien française dans les vertus de la technique rationnelle, est aussi curieusement, paradoxalement et pourtant évidemment, le fruit d'un mythe.

Et quel est donc ce mythe ?

Ce mythe trompeur est fondé sur une ignorance bien partagée. Si la nature a été le pire adversaire de l'homme libre, elle est aussi aujourd'hui son meilleur fantasme. Il n'y a rien de tel que d'être l'ennemi de quelqu'un pour occuper ses pensées. Et puis, l'adversaire en train de mourir n'est plus dangereux. Mieux, on le regrette... on le rêve, on l'idéalise, ce qui revient, en retour, à idéaliser l'homme comme valeureux et généreux gagnant.

La nature, d'ennemi implacable, devient une petite chose fragile, dont on parle aux enfants comme d'une bonne grand-mère disparue, ou d'une fée. Elle se métamorphose : Paris, pour ne citer que la capitale, devient l'amie des massifs de fleurs remplaçant le traditionnel terre-plein central en béton sur les axes rapides. L'arbre éclot en rang, en bosquet, isolé, sur tous les espaces publics qui n'en demandaient pas tant. La ville se transforme en villages où il fait bon vivre. Les émissions éducatives pour les enfants expliquent les bienfaits de dame nature, sa gentillesse. Les oiseaux chantent, les ruisseaux clairs glougloutent de plaisir, le ciel est bleu, la prairie est verte.

Le vert... le vert c'est la nature. La nature c'est la douceur même.

Le deuxième ressort est la culpabilité.

Et la douceur de la dame se transforme en colère contre les méchants. Les dysfonctionnements provoqués par l'homme engendrent les catastrophes naturelles de ces dernières années. L'homme va à sa perte. Il oeuvre pour sa propre destruction. Il sera puni par là où il a pêché.

Au-delà des réalités scientifiques, c'est la peur latente qui emporte la partie.

La nature travestie en vert, idéalisée, regrettée, d'un côté, le 'sentiment' d'une catastrophe imminente et non la pensée réelle d'un changement profond de regard sur le monde de l'autre, forment les acteurs de ce mythe.

Dans ce monde postmoderne qui est le nôtre, le mélange des genres devient possible : un mythe d'un côté, un kit technique de l'autre. Comme un mauvais jeu pour enfant ou un dessin animé de seconde zone.

Voilà pour la vision grinçante et pessimiste.

Elizabeth Mortamais
Paysagiste, architecte et Docteur en science de l'infocom, enseignante à l'école d'architecture de Paris Val-de-Seine

* L'épisode n°1 est intitulé : 'De la technique à l'invention : le défi architectural provoqué par la 'HQE'.

L'épisode suivant (n°3) se proposera d'emballer le mythe et les recettes techniques dans le même paquet pour les remiser au fond du placard à archives. Au cours de cet épisode, nous aurons pour tâche, tels des petits Poucets, de semer des cailloux pour constituer des itinéraires de réflexion afin de nous situer dans ce monde en devenir.

Lire les autres chroniques Prospectives :

>> 'Pour une approche prospective en architecture et urbanisme' (décembre 2009) ;
>> 'La Ville post-carbone, d'accord. Mais quelle ville ?' (octobre 2009) ;
>> 'Chronique prospective - Et si la ville durable était d'abord une ville résiliente ?' (juin 2009) ;
>> 'En architecture, la théorie est un alibi qui sert les stratégies de notoriété' (mars 2009) ;
>> 'De l'hyper-modélisation géographique au projet urbain complexe' (novembre 2008) ;
>> 'La dimension d'architecte social n'est pas assez forte encore' (juillet 2008) ;
>> 'Vers une recherche prospective pour l'aménagement et la construction' (avril 2008) ;
>> 'Le rapport Attali, ou la renaissance des utopies ?' (février 2008) ;
>> 'Une modernité véritable... pourquoi pas ?' (octobre 2007) ;
>> 'La Haute Qualité Environnementale (HQE) va-t-elle tuer l'architecture ?' (septembre 2007) ;
>> 'A quoi rêvent les futurs architectes ?' (mai 2007) ;
>> 'La prospective comme outil d'analyse d'une "Modernité-vraie"' (mars 2007) ;
>> 'De l'académisme à la prospective' (janvier 2007).

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