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Pourquoi des architectes ont voté NON

© Cyberarchi 2020

PPP, Directive services, défense des services publics, crise du logement, difficultés d'accès à la commande, paupérisation des jeunes architectes, politique 'abracadabrantesque' au ministère de la Culture, réforme de l'enseignement. Les raisons de mécontentement pour les architectes sont étonnamment nombreuses. Déterminantes au moment de se prononcer sur une constitution européenne ? Ce qu'en pensent les tenants du NON.

 
 
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Si aucune enquête d'opinion ne s'est précisément intéressée à eux, il est cependant permis de penser que les architectes, à l'instar de leurs concitoyens, se sont partagés en deux camps sensiblement égaux (à plus ou moins 5%) lors du référendum du 29 mai dernier qui a vu un large rejet du traité constitutionnel. Comme pour la majorité qui s'est exprimée à cette occasion, les raisons - au final nombreuses - de voter NON sont autant liées, sinon moins, à l'Europe qu'à un contexte purement français. Un contexte cependant intimement lié à leur profession.

La première, du moins celle qui cristallise à leurs yeux la "dérive libérale et financière de l'Europe" est sans conteste l'instauration des partenariats public-privé, les fameux PPP. Ils ne s'appellent certes plus ainsi mais l'acronyme est resté. Dès le début, les architectes dans leur ensemble ont été vent debout contre cette réforme. Il est d'ailleurs significatif que deux ministres en exercice (Jean-Jacques Aillagon, premier ministre de la Culture issu des législatives de 2002, et Gilles de Robien, ministre de l'Equipement) aient exprimé publiquement leurs réserves face à cette réforme alors que l'union sacrée entre les frères ennemis (nommément Ordre national, UNSFA et Syndicat d'Architecture) se réalisait pour s'y opposer. "Est-il possible de ne pas établir le lien étroit qui existe entre ces PPP, la 'constitution' européenne et la société qu'ils (sic) veulent instituer ?", écrivaient ainsi, dans le premier paragraphe, les signataires d'un collectif d'architectes appelant à voter NON.

Le lien avec la notion de 'service public' au sens large s'imposait dès lors aux architectes tenants du NON. "C'est donc bien en vertu des critères établis par le traité de Maastricht, en matière de déficits publics, en vertu du respect du 'pacte de stabilité', confirmés et renforcés par le traité constitutionnel, qu'a été organisée la privatisation des services publics mais que sont, aujourd'hui, condamnées les notions mêmes de 'marché public' et de 'maîtrise d'ouvrage publique'", écrivent les signataires. De ce point de vue, ils furent donc sensibles également à la polémique liée à la Directive Bokelstein. "Que dans le cadre de la libération du service, les architectes soient mis au même niveau que les femmes de ménage, nous ne pouvons l'accepter", ont vitupéré (en substance), incessamment, les organisations professionnelles. Lesquelles ont longtemps prêché dans le désert - la Directive n'était pas encore dans l'actualité - alors même que le gouvernement n'y trouvait alors rien à redire. Ces arguments ont fini, dans le cadre du débat autour du référendum, par porter.

La fracture sociale fut (est) également un enjeu majeur pour les architectes partisans du NON. A deux titres. Le premier est l'énorme frustration ressentie par nombre d'entre eux vis-à-vis de la crise du logement en France. "Pouvons-nous refuser de voir dans le chiffre faramineux de 6 millions de personnes habitant un logement où manque un élément de confort minimum, l'explosion des loyers dans nos villes, condamnant un nombre de plus en plus grand de jeunes à devenir SDF et la lente et inexorable destruction du logement social public réalisée pour se conformer aux 'critères' qui bannissent les 'marchés captifs' contraires à la règle sacro-sainte de la concurrence établie par Bruxelles ?", écrivent-ils.

Fracture sociale à un second titre également tant la situation des jeunes architectes est, à de nombreux égards, préoccupante, notamment dans le cadre de l'accès à la commande. Les incantations des élites (ou supposées telles) à "faire ses preuves" associée à une frilosité des maîtres d'ouvrage à faire appel à leur talent ont le don de les rendre furieux. Les situations sont certes contrastées mais demeure le sentiment, largement partagé, de marchés verrouillés par des architectes et agences bien installés qui trustent les appels d'offres, avant éventuellement de les sous-traiter à une main d'oeuvre captive, titulaire de diplômes bac+6 et qui devrait se montrer reconnaissante de gagner le SMIC. Quand en plus s'y ajoutent d'ubuesques contraintes administratives, le découragement et la colère gagnent des points de pourcentage en faveur du NON.

Une rancoeur que la réforme de l'enseignement, telle qu'elle fut (est) menée par le ministère de la Culture et la DAPA, n'a fait qu'alimenter. Depuis deux ans ou presque que ça dure, tant les étudiants que les organisations professionnelles, pour des raisons opposées, ont toutes les raisons d'être mécontents. Tant les uns que les autres fustigent d'ailleurs le comportement autocratique de la DAPA et les errements du ministre qui ne font que masquer le défaut d'une politique ambitieuse, voire d'une politique tout court, de l'architecture en France. Renaud Donnedieu de Vabres n'assurait-il pas aux étudiants fin avril, lors des Rendez-vous de l'Architecture qu'il n'y "aurait pas de Licence d'exercice" alors même que le projet d'ordonnance, version du 14 avril dernier, instaurait un "certificat à exercer la maîtrise d'oeuvre" ? La nuance sémantique aura donc échappé aux étudiants ; les organisations professionnelles pour leur part s'étonnant que ce "certificat" soit délivré à l'issue d'un stage de six mois, à charge pour la DAPA de "réfléchir au nouveau statut des architectes stagiaires dans les agences". (lire à ce sujet notre article 'Une ordonnance qui rend malade la profession') Bref, cette réforme devant s'inscrire dans le cadre d'une harmonisation européenne, le Ministère aurait voulu militer pour le NON qu'il ne s'y serait pas pris autrement.

Enfin, les fameux Nouveaux Albums (NAJA) sont, pour une bonne partie des tenants du NON, apparus non comme une vitrine de la qualité des jeunes architectes français mais comme la volonté de la DAPA de promouvoir ses propres "poulains", quitte au passage à transiger avec les règles qu'elle avait elle-même édictées. A ce titre, le fiasco du repère olympique fut ressenti avec beaucoup d'amertume et symbolise selon eux un mode de fonctionnement inique, plus largement attribué d'ailleurs à ce gouvernement qui avait atteint des records d'impopularité, contre lequel le NON a offert l'opportunité de s'élever.

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