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Pour L'Ile Seguin, les promesses de campagne heurtent son caractère urbain

© Cyberarchi 2020

Le mercredi 19 mars, Raphaël Labrunye, architecte et 39ème sur la liste de Pierre-Christophe Baguet, élu quelques jours plus tôt à la mairie de Boulogne-Billancourt, a retiré le recours qu'il avait déposé contre les projets en cours sur l'Ile Seguin. Preuve s'il en est que la campagne des municipales était bien terminée et que le principe de réalité reprenait ses droits.

 
 
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Les projets architecturaux et d'urbanisme sont souvent l'enjeu des campagnes municipales et, en cas d'alternance, en font régulièrement les frais, quelle que soit la couleur politique des élus. Mais à Boulogne-Billancourt, la situation était différente tant parce qu'il s'agissait, en l'occurrence, de deux candidats du même bord (UMP), que parce que c'est de l'Ile Seguin, lieu emblématique s'il en est, qu'il était question et que des missiles arrivaient directement de l'Elysée pour se ficher dans le jardin de Jean-Pierre Fourcade, le maire sortant jusqu'alors président de la SAEM Val de Seine, en charge du développement des 74 hectares de l'opération Ile Seguin-Rives de Seine. En conséquence de quoi, l'enjeu local a vite connu un retentissement national.

En 1995, c'est à l'instigation de Pierre-Christophe Baguet - aujourd'hui également député et vice-président du Conseil général des Hauts-de-Seine - que Jean-Pierre Fourcade, ex-ministre des Finances de Valéry Giscard d'Estaing (le dernier à avoir fait voter, en 1975, un budget en équilibre, note Libération du 29 janvier 2008), est élu maire. Pierre-Christophe Baguet devient premier-adjoint. Les deux hommes auraient, selon ce dernier, convenu d'une transmission de la mairie à l'issue de la mandature. Mais leurs relations se tendent à l'approche de l'échéance et, en 2001, Jean-Pierre Fourcade est largement réélu. Bref, les deux hommes cultivent désormais une solide inimitié.

Les mains libres, dès 2001, Jean-Pierre Fourcade fait avancer les dossiers tandis que la SAEM Val de Seine signe une convention avec DBS afin qu'il y ait une consultation systématique avec les architectes non seulement pour chaque lot du site, mais également pour chaque bâtiment au sein de ces îlots. Une volonté de qualité architecturale dont on peut désormais mesurer la portée puisque ce sont aujourd'hui 48 équipes d'architectes qui travaillent sur le site, chacune ayant gagné sur concours. C'est ainsi que se côtoient (se côtoieront, se côtoieraient) sur un tout petit périmètre des architectes tels Norman Foster et Jean Nouvel pour citer les Pritzker, mais aussi Jean-Paul Viguier, Ibos&Vitard, Rudy Riccotti, Reichen&Robert pour en citer d'autres ainsi que de nombre de jeunes agences (impossible de citer tout le monde - hélas). Si l'on ajoute les agences ayant participé aux consultations, il est permis de penser que, en quelques années à peine, sur un site où chacun est à portée de grue des autres, c'est à Boulogne que cette une réunion de talents a produit l'un des plus impressionnants bouillon de culture architecturale en France depuis longtemps.

Une parenthèse. Début mai 2005, François Pinault annonce son intention d'abandonner le site de l'Ile Seguin pour la création de sa fondation d'art contemporain. Un "traumatisme" pour Jean-Pierre Fourcade, dont la diplomatie n'était certes pas le point fort mais qui avait fait avancer la cause du magnat. Le pont Renault (signé Marc Barani) avait été expressément réalisé dans l'optique du chantier de la fondation, la ville avait effectuée la révision partielle du POS et le permis de construire était approuvé. François Pinault avait argué à l'époque "ne plus avoir la patience de persévérer" mais force est de constater que la fondation n'est toujours pas construite. Des frais de fonctionnement trop élevés seraient-ils une excuse plausible à ce désengagement ? Fin de parenthèse.

Début 2007, soucieux de sa succession, Jean-Pierre Fourcade cède son fauteuil à son premier adjoint, Pierre-Mathieu Duhamel. Mais c'est Pierre-Christophe Baguet qui, plus tard, obtiendra l'investiture de l'UMP. Du coup, dès mai 2007, la campagne a déjà commencé sous la forme d'un recours, signé entre autres de Raphaël Labrunye, contre l'arrêté du 2 mars 2007 par lequel le maire de Boulogne-Billancourt délivre un permis de construire concernant l'hôtel**** prévu sur l'île Seguin (Opéra Architectes). Le deuxième étage de la fusée atterrit dans les colonnes du quotidien Libération quand le 23 janvier 2008 le conseiller culturel de l'Elysée, Georges-Marc Benamou, annonce que Nicolas Sarkozy, président de la République, souhaite transformer l'Ile Seguin en "vaste jardin des sculptures", décrit comme l'un des "grands projets" du quinquennat. Le 15 février suivant, Le Figaro publie le "projet alternatif" pour l'Ile Seguin et, surprise, annonce que François Pinault pourrait "prêter ses trésors".

L'origine de ce projet reste floue. Raphaël Labrunye évoque une "nouvelle programmation d'obédience élyséenne" - curieux mot, obédience - et un projet sur "lequel on travaille depuis de longs mois" sans précision de qui est 'on'. Pour un projet de cette importance, tant urbaine que symbolique, le détail serait pourtant utile. Pierre-Christophe Baguet évoque également un prolongement de la ligne 9 du métro, dont la faisabilité reste à déterminer, au mieux. Toujours est-il que Jean-Pierre Fourcade, pour défendre son projet, se lance une nouvelle fois dans la bataille des municipales, que le scrutin local, devenu plébiscite pour ou contre le "jardin des sculptures", devient national et que c'est Pierre-Christophe Baguet qui emporte la mise.

Et maintenant ? Cyber Archi a tenté de joindre Pierre-Christophe Baguet pour un entretien quant à ses "intentions, options et projets sur l'Ile Seguin et le Trapèze". Il a répondu par la voix de son service de presse qu'il "n'avait pas d'éléments suffisants à ce jour pour répondre aux journalistes puisqu'il ne serait élu président de la SAEM que le 22 avril prochain".

Lors de son intronisation, le 21 mars dernier, il a cependant expliqué aux nouveaux élus du Conseil municipal que "nos grands projets porteurs d'avenir seront étudiés avec minutie ; la prolongation du métro au sud de la ville, l'aménagement de l'île Seguin en un ensemble culturel et de loisirs international, l'enfouissement des avenues du Général Leclerc et Edouard Vaillant, le réaménagement de la route de la Reine", le tout, sans "dérive financière" (Le Parisien, 22 mars 2008).

Bref, tandis que sur le Trapèze les premiers habitants sont attendus dès début 2009 et les premiers locataires de bureaux dès cet été pour l'immeuble de Foster et fin 2008 pour l'immeuble de Jean-Paul Viguier, l'avenir de l'Ile Seguin, une friche en cours de démolition et de dépollution depuis 16 ans, et alors même que les travaux étaient engagés pour les premiers bâtiments, reste toujours aussi incertain.

Ce qui invite à quelques remarques d'ordres différents.

La première est une interrogation. Lors de la campagne, il ne fut jamais question de modifier quoique ce soit à l'aménagement du Trapèze. Or c'est exactement la même équipe qui a supervisé l'aménagement du Trapèze et celui de l'Ile Seguin. Elle serait sans reproche ici mais indigente là ? Il est clair que d'autres plans, d'autres options auraient pu être choisies et que le programme actuel peut légitimement être critiqué. Mais c'est le cas de n'importe quelle opération ; à un moment, il faut faire.

Ensuite, qui pour la remplacer, et avec quel projet ? Raphaël Labrunye, inscrit à l'Ordre (CNOA) depuis décembre 2004, est aujourd'hui administrateur de la SAEM. Sans bâtiment construit à son actif, il est décrit par le nouveau maire comme "acteur du projet". C'est lui qui écrit : "[la concertation de] M. Fourcade consistaient donc uniquement à avaliser les options prises par les aménageurs ; hormis la couleur des volets peut-être, comme pour les maisons Bouygues". La centaine d'architectes qui ont pris part aux consultations - dont pour rappel Foster et Nouvel - apprécieront. Parle-t-il au nom du maire ?

De fait si Pierre-Christophe Baguet va au bout de la logique de sa campagne et transforme radicalement l'aménagement de l'île tel que le prévoit le projet alternatif - qui n'est plus un "jardin des sculptures" - diffusé dans la presse, il doit prévoir les contentieux avec les promoteurs qui ont déjà leur permis de construire et commencé les travaux - il ne s'agit rien moins que d'un hôtel 4 étoiles, de l'université américaine et d'une résidence pour chercheurs -, les nouvelles consultations qui devront avoir lieu, les phases études des lauréats et les dépôts de permis de construire. Pas impossible mais les grenouilles ne sont pas prêtes à s'installer dans l'étang prévu au milieu de l'île et beaucoup d'eau aura coulé sous le pont de Sèvres avant la première inauguration.

Qui plus est, puisque le nouveau projet est "d'obédience élyséenne", que Patrick Devedjian, désormais patron du département des Hauts-de-Seine et par ailleurs président de l'EPAD, est désormais membre au Conseil d'administration de la SAEM, quelle marge de manoeuvre pour le maire ? Le voilà désormais responsable, sur ce sujet pas simple de l'île Seguin, de la moindre erreur susceptible d'embarrasser le président. La grande majorité des maires de villes de plus de 100.000 habitants ne lui envie sans doute pas le privilège. Et Georges-Marc Benamou n'est plus à l'Elysée.

Le plus étonnant est que Pierre-Christophe Baguet avait l'opportunité de passer la mandature, et au-delà jusqu'en 2015, à inaugurer les uns après les autres les bâtiments du Trapèze et de l'île, garant de la continuité des actions municipales tout en se projetant vers l'avenir. Dans une ville qui a voté à droite à 73%, Pierre-Christophe Baguet, député et enfant de la ville, ne manquait pas d'arguments pour faire campagne : l'oreille, plutôt que l'obédience ?, de l'Elysée ; l'âge de l'ancien capitaine, la manne du département. Dans le schéma actuel, il reste même encore de la place, beaucoup, en amont et en aval de l'île, pour le nouveau maire d'imprimer sa marque. Et si l'équipe sortante devait sauver la face, Pierre-Christophe Baguet serait assuré d'une solide majorité à Boulogne, dont il aura besoin dans le cadre des prochaines discussions sur le Grand Paris. En plus, les erreurs ultérieures, qui de toute façon ne manqueront pas d'advenir sur un projet de cette dimension, seraient ainsi aisément mises au compte de l'ancienne équipe. Pierre-Christophe Baguet aurait ainsi pu étudier, avec minutie, l'enfouissement de l'avenue du Général Leclerc et Edouard Vaillant ; un projet en soi particulièrement ardu et qui ne sera pas réalisé en six ans, même en commençant demain. Sous cet angle, l'argument Ile Seguin utilisé en campagne paraît audacieux. Téméraire ? D'aucun se demande pourquoi le maire a pris le risque d'une nouvelle tabula rasa.

Enfin, puisque toute politique est faite de compromis, il apparaît plus aisé d'agir là où les financements sont publics plutôt que privés. Il semble difficile de remettre en cause les nombreux équipements prévus sur le Trapèze - dont un nombre impressionnant consacrés à l'éducation, de la crèche au collège -. Reste sur l'Ile Seguin la fameuse "galerie" de Matthieu Poitevin, Stéphane Maupin et Jérôme Sans (Lire notre article 'La galerie de Boulogne met en Seine l'architecture promise à l'Ile Seguin') mais elle est déjà insérée, dans le cadre d'un financement mixte, dans les permis de construire des ouvrages cités plus haut.

Et reste la Scène de musiques actuelles (SMAC), financée par la ville, de Rudy Ricciotti. Lequel n'a pas mâché ses mots dans l'Express.fr (25 février 2008), estimant que le jardin des sculptures était une "ânerie". Pour mémoire, Rudy Ricciotti a par ailleurs gagné le concours de la rénovation du Stade Jean Bouin, à Paris mais aux portes de Boulogne. Un projet dont Pierre-Christophe Baguet craint de nouvelles nuisances pour sa ville, même si les supporters du Stade Français ne sont pas tout à fait ceux du PSG. Celui de Ricciotti est, à ce jour, le plus petit bâtiment prévu sur l'Ile Seguin et le premier susceptible de sauter.

L'ironie, dans cette hypothèse, serait que la SAEM Val de Seine, qui est parvenu à promouvoir, de façon totalement transparente, la qualité architecturale, au moment où elle change de mains, décide que le prochain bâtiment, à jamais virtuel, de l'île à disparaître, après celui de Tadao Ando, serait celui d'un Grand prix de l'Architecture qui faisait partie des invités de Nicolas Sarkozy avant le discours remarqué du Président sur le thème de la création architecturale, justement.

Christophe Leray

*DBS : Développement Boulogne Seguin. Groupement composé de Hines, Nexity, Vinci Immobilier et Icade Capri.

Consulter également notre album photo 'Sur Ile Seguin et le Trapèze, de grands architectes se côtoient sans animosité'.

Pour L'Ile Seguin, les promesses de campagne heurtent son caractère urbain
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