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Plus de PEUR SUR LA VILLE que de mal

© Cyberarchi 2019

Après vingt ans dans la fonction publique, élu en mars 2001 adjoint au maire de Paris, chargé de l'urbanisme et de l'architecture, l'érudit Jean-Pierre Caffet a porté le débat sur les tours et IGH à Paris, ouvert par Bertrand Delanoë. Un débat de haute et basse(s) volées de bois vert. Il a perdu des batailles mais est arrivé à ses fins : Paris va entrer au XXIème siècle. Portrait.

 
 
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"Il aime le foot ; par passion, pas parce qu'il faut y aller", raconte un de ses amis. Jean-Pierre Caffet, élu entre 1995 et 2001 adjoint au maire du 18ème arrondissement de Paris, puis sénateur PS de Paris en novembre 2004, a découvert l'architecture tardivement, par fonction plus que par goût. C'est devenu aujourd'hui une autre de ses passions. Economiste de formation, il se défend d'emblée de n'être qu'un homme de chiffres et de rationalité et de fait, lors de l'entretien accordé à CyberArchi en février 2008, affleurent régulièrement des goûts esthétiques marqués. "Ce qui me passionne est la peinture, toute la peinture jusqu'à la mort de Matisse. Après, je n'y comprends plus rien", dit-il. Au détour d'une digression, Jean-Pierre Caffet parle par exemple de Goya comme s'il l'avait quitté hier. Aux murs du grand bureau de la place de l'Hôtel de ville, trois peintures rappellent l'attachement à la Méditerranée de cet homme né à Alger en 1951. C'est pourtant bien avec un esprit rationnel et un sens aigu de la tactique politique qu'il envisage, au travers de l'urbanisme et de l'architecture et, dans l'hypothèse où l'équipe actuelle serait reconduite après les prochaines élections municipales, une profonde transformation de l'image de Paris. Il résume ainsi sa pensée : "Le Paris d'Amélie Poulain, ce n'est pas l'avenir".

Peu de temps après son élection à la mairie de paris en 2001, Bertrand Delanoë évoque l'ouverture d'un débat à propos des tours et IGH 'à Paris'. La levée de boucliers est immédiate, violente et émane autant, sinon plus, des alliés Verts de la majorité municipale que de l'opposition. Si les premiers sont virulents*, l'opposition n'est pas en reste qui forme le voeu que le plafond de hauteur des bâtiments à Paris soit figé à 37m "pour la nuit des temps"**. "La polémique était très dure en 2003-2004, y compris dans la presse. Une chape de plomb pesait comme un tabou sur ce thème depuis les années 70 et la tour Montparnasse. Le débat ne s'était pas engagé dans les meilleures conditions ; on parlait de la tour pour la tour, de la question esthétique sans se préoccuper de son usage", se souvient Jean-Pierre Caffet. Qui parle encore de débat "théologique", de "dogme". "C'est simple, on nous disait que nous n'en construirions jamais nulle part pour la raison que la tour c'était l'enfer et que le R+1 et R+2 le paradis. On nous faisait une description apocalyptique : dans une tour 'on tombait malade'. Il était quasiment impossible de rentrer dans une discussion rationnelle".

"Débat théologique", "dogme", "apocalypse"... autant de mots dans la bouche de l'agnostique Caffet destinés en partie à caricaturer et ringardiser aujourd'hui ses adversaires. Trace d'irritation ? Toujours est-il que la situation politique était la suivante : les parisiens étaient largement hostiles aux tours, l'opposition en faisait un cheval de bataille, les alliés verts un casus belli. Pourquoi le maire et son adjoint ont-ils pris le risque politique d'en remettre une couche, puis une autre ? Il ne faut pas sous-estimer à quel point Jean-Pierre Caffet pût être vexé du peu de cas accordé à la raison et à son sens des responsabilités d'élu. Il en fit une question personnelle autant qu'intellectuelle: "Il m'était extrêmement difficile de me résoudre à abandonner un débat à l'enjeu urbain et social aussi important", dit-il.

Après avoir posé comme préalable qu'il n'est pas question de construire 'n'importe quoi n'importe où' dans Paris et que les problèmes de l'agglomération ne seront pas non plus résolus par la construction de tours, les constats de Jean-Pierre Caffet, alors comme aujourd'hui, sont les suivants :


  • le dynamisme des banlieues - des projets, à Issy-les-Moulineaux ou Aubervilliers prennent corps - l'a interpellé ;

  • la crise du logement à Paris et en Ile-de-France (et, plus largement, dans tout le pays) est si profonde qu'il faut construire 60.000 logements par an pendant 15 ans pour envisager de la résorber. Dans un contexte de stagnation du pouvoir d'achat, cette crise et son corollaire, la hausse du prix du foncier impactent de façon disproportionnée le budget des ménages avec un effet d'éviction sur les autres dépenses (loisirs, etc.) ;

  • quelle place pour Paris et Grand Paris par rapport à se qui se passe dans le reste du monde ? Sans parler de Shanghai ou Manhattan, il est clair que l'audace architecturale en général et les tours en particulier offrent aujourd'hui une image de ville dynamique, d'un pays qui se projette vers l'avant, d'une vitalité économique autant que culturelle. "On ne peut pas ignorer le regard que porte le monde sur une agglomération", souligne Jean-Pierre Caffet. "C'est une question de compétitivité".
"Il y avait une vraie question : doit-on rester à l'écart de ce mouvement mondial?""on n'y tombe pas malade"

Jean-Pierre Caffet est parvenu en 2006 à réunir un groupe de travail avec des élus de tous les partis du Conseil de Paris. L'UMP et les Verts quittent ce conseil quand est entamée une réflexion plus concrète sur sites mais, alors même qu'il demeurait impossible en 2006, lors du vote du Plu (Plan Local d'Urbanisme), de dépasser le plafond des 37 mètres, le fait est que le débat avait changé de nature.

Il suffit pour s'en convaincre d'écouter les candidats à l'élection municipale. L'UMP de Françoise de Panafieu ? Son projet propose de "revoir le Plan Local d'Urbanisme avec trois priorités, [dont] la possibilité de construire (densité ; hauteur)". A son QG de campagne, on explique n'être "pas hostile aux tours, voire aux quartiers de tours, dans la mesure où on manque de terrains". Dans l'esprit de la candidate, il s'agit de tours de bureaux car elle "ne croit pas aux tours de logements, sinon pour le logement de luxe". Enfin, le responsable du projet estime que "l'opinion peut être séduite par un projet qui s'intègre dans le site".

Même tonalité du côté du MODEM de Marielle de Sarnez qui récuse l'idée "d'une ville musée" et "appelle des gestes architecturaux qui marquent la personnalité d'une ville". "Ainsi, les tours à venir concerneraient davantage des bâtiments d'intérêt public - TGI, musée d'art contemporain, etc. - que le parc de logements", dit-elle. Le parti Communiste, qui invoque "la pénurie de logements sociaux alors qu'il y a pénurie de foncier", est favorable aux tours. Seuls les Verts, par la voix d'Yves Contassot, adjoint (Verts) à l'environnement de la mairie de Paris, restent opposés à une modification 'ponctuelle' des plafonds de hauteur, soulignant la "surconsommation d'énergie des tours, sauf pour "un équipement public". Comme quoi...

Nul doute que, dans l'hypothèse de sa réélection et maintenant que tout le monde ou presque s'est rallié à ses positions, Bertrand Delanoë entend mener à bien un vaste projet de conception de quartiers urbains parisiens d'un nouveau type. En tout état de cause, au moins permettre que le PLU autorise, dans un cadre donné, d'atteindre les 50 mètres de hauteur pour les logements, niveau au-delà duquel un bâtiment devient un IGH, qui permettrait, pour une surface donnée, d'augmenter considérablement le nombre de logements construits.

Jean-Pierre Caffet estime que "Masséna est le site le plus mûr", même s'il refuse de s'engager aujourd'hui quant au TGI***. Loin de se réjouir de ce renversement complet de perspective en quelques années - même s'il en savoure certainement le goût - Jean-Pierre Caffet invite à la circonspection. Sa conviction 'profonde' est qu'il faille, dans des contextes donnés, construire tours et IGH. Une nécessité cependant selon lui non 'impérieuse'. Il souligne encore que la réflexion n'est pas totalement aboutie car lui-même pense que l'un des enjeux principaux du débat est celui de la densité et de son corollaire, la mixité, quelle qu'elle soit (équipements publics et/ou services et/ou logements sociaux et privés et/ou bureaux, etc.). "C'est une piste de réflexion très féconde", dit-il, citant Euralille en exemple. C'était d'ailleurs tout l'enjeu, bien plus que les tours elles-mêmes, de la consultation organisée pendant six mois sous son égide à laquelle onze équipes d'architectes, sur trois sites****, avaient été conviées et dont les résultats ont été dévoilés en novembre 2007. "Il faut éviter la ville en vase clos", dit-il. "Sur le plan de la consommation d'énergie la mixité peut être avantageuse, même si je n'ai pas la certitude d'un IGH neutre en consommation d'énergie. Ce que je sais est qu'investisseurs et promoteurs s'intéressent à cette notion de mixité. Selon moi, à partir de combinaisons simples, il y a là une piste d'avenir". Lucide, il sait qu'il ne pourra pas construire à Paris "les logements que réalise Françoise-Hélène Jourda en Allemagne".

En tout état de cause, les tours ne sont, pour Jean-Pierre Caffet, qu'une partie, marginale, de la réponse aux enjeux de l'agglomération parisienne, "un outil parmi d'autres en terme d'organisation de la densité". De fait, si les tours sont parmi les gestes architecturaux les plus spectaculaires et qui suscitent le plus de réactions, Jean-Pierre Caffet semble autant préoccupé, sinon plus, tant dans le cadre de ses fonctions que personnellement, par le danger de la "ville aseptisée". Il s'inquiète du développement de la culture "not in my backyard" (pas dans mon jardin) qui voit les citadins de plus en plus allergiques au bruit, à l'animation, à la fumée, aux voitures, aux piétons, aux jeunes, au point de vouloir interdire écoles ou crèches dans leur 'backyard'. Une cour de récréation, l'horreur ! "C'est une situation que je vis au quotidien : j'entends 'si je n'ai pas ce que je veux, je fais un recours, je préfère sinon avoir une friche'", soupire l'adjoint à l'urbanisme d'une grande ville riche occidentale. "Nous sommes en face d'une mutation profonde de la société française où l'on observe la montée de l'individualisme au détriment du sens collectif. Nous sommes un peu démunis face à cela, avec le risque pour nous d'être liberticide".

Tentation de démiurge ? Pas pour cet érudit de l'histoire de la démocratie, malgré son faible pour Rome dit-on. "Il y a un règlement urbain à Paris depuis le 14ème siècle. Vauban, Colbert,... le rationnel a pesé très fort dans le développement de la ville", dit-il. Il souligne en passant que "les grandes réalisations récentes - Bastille, BNF, Quai Branly - n'étaient pas de la volonté d'un maire mais de celle d'un président". Paris ne connaîtra donc jamais le chaos créatif de Tokyo ou Shanghai mais Jean-Pierre Caffet se montre curieux de ce qu'on en pense ailleurs. S'il ne le dit pas, les tours sont aussi une façon pour lui de permettre à l'individu de se retrouver dans une communauté qui dépasse la seule sphère privée. Il réfléchit en tout cas à un système de péréquation des charges.

"Petit, je ne rêvais pas de devenir maire de Paris", dit-il. Celui d'Alger peut-être ? Puisque ces places sont prises, peut-on imaginer qu'il puisse rêver aujourd'hui peindre sur le canevas du Grand Paris ? En tous cas, petit, il ne rêvait pas d'architecture. Car l'homme politique resurgit soudain. Jean-Pierre Caffet a choisi deux projets pour illustrer cet article. Un projet de renouvellement d'un quartier décati Porte Pouchet à Paris. Tout y est : le logement, les tours, le projet urbain. Et le projet vainqueur des Halles (Patrick Berger et Jacques Anziutti), bien sûr. La campagne reprend ses droits.

Puisqu'il parle des Halles et que nous parlons de tours, quel charme avait pour lui les tours de Koolhass ? L'ont-elles laissé de marbre ou comblé ? De toute façon, au final, force est de constater que, n'en déplaise à ses détracteurs et que l'on aime ou déteste ces projets, l'apocalypse, à Paris, n'est plus pour demain.

Christophe Leray

*Lire à ce sujet la tribune de Jean-François Blet 'Contre des tours à Paris : les Verts présentent leurs arguments' (publiée en février 2004).
** Lors d'un amendement à un voeu de la majorité, en séance du conseil de Paris en novembre 2003, Claude Goasguen, Michel Bulté (aujourd'hui MODEM.NdR) et les Elus du groupe UMP (dont Françoise de Panafieu. NdR) avaient émis le voeu qu'"afin de s'opposer au développement d'un urbanisme qui est l'antithèse d'un urbanisme à dimension humaine (...) qu'aucune modification postérieure à l'adoption d'un prochain PLU ne change cette servitude (37m.NdR). L'interdiction de construire des immeubles de grande hauteur sera ainsi maintenue".
***Lire à ce sujet notre article 'TGI de Paris : l'architecture au-dessus de la polémique mais au coeur du projet'.
**** Les trois sites sont Portes de la Chapelle, de Bercy et Ivry et les onze équipes d'architectes : SA Philippe Barthélémy-Sylvie Grino architectes ; Dietmar Feichtinger Architectes ; Agence Nicolas Michelin & Associés ; Claude Vasconi Associés Architectes ; Anne Démians ; ARTS SARL d'architecture Jacques Ferrier ; Eric Lapierre ; Matthias Sauerbruch et Louisa Hutton ; Inaki Abalos et Juan Herreros SARL ; Dominique Perrault et UAPS ; Atelier d'architecture Olivier Brenac et Xavier-Jose Gonzalez.

Lire également notre article 'La Seine est le point d'attache d'un dispositif contemporain inspiré du Palais Royal' et consulter nos album-photo 'Tours à Paris : toutes les propositions des 11 équipes participantes aux Ateliers'.

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