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Pierrefitte les poètes : l'Etat vandalise les 440 superbes HLM qu'il a financées

© Cyberarchi 2018

"A Pierrefitte, selon le mot d'Aragon, s'accomplit un 'Biaffra de l'esprit', accouplé à une utilisation frauduleuse de l'argent public", estime l'urbaniste Jean-Pierre Lefebvre. Il n'est pas le seul à s'émouvoir. Surtout, en ces temps de crise et d'argent rare de l'Etat, une question se pose : pourquoi détruire à grands frais ce qui peut être réhabilité à peu de frais ? Tribune.

 
 
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"Menacée depuis 2006 par un projet de destruction et de réaménagement, la Cité des poètes constitue un exemple unique d'expérimentation en termes de logement social. Alors que ses architectes ont dessiné des édifices offrant une qualité de vie à ses habitants et se sont souciés de respecter l'environnement, la cité est entachée d'une réputation due aux conflits sociaux qui s'y déroulent", explique l'association Docomomo France (Documentation et conservation du patrimoine architectural du Mouvement moderne), qui agit contre les projets de démolition des oeuvres architecturales contemporaines

Fin septembre, Agnès Caillau, présidente de l'association Docomomo, s'est de nouveau rendue à la Cité des Poètes. "La situation est grave : malgré le recours de Jeronimo Pedro Lopez, une entreprise de démolition a commencé, ce qui est anormal. Elle casse les cloisons et les met sur les balcons dans les jardins suspendus. Une affiche magnifique sur la façade, payée par l'ANRU, dénigre l'architecte et la Cité des poètes sous forme d'interviews des gens en photos. La situation est exprès très dégradée. Le logement de K.S.* est saccagé et fermé, des blocs de béton dans son jardinet. Elle ne m'a pas répondu. Il reste une petite famille qui ne veut pas s'en aller dans un logement impeccable à qui l'on a coupé eau, électricité, gaz, qui témoigne du fait que les bailleurs depuis 10 ans cherchent à ce que les bâtiments se dégradent...", s'alarme-t-elle

"... Quelle honte ce gâchis alors que nous avons besoin de réduire les dépenses publiques, que cet ensemble reste remarquable mais pâtit de l'inculture des élus et de leur méconnaissance de l'aspect innovant et généreux du logement social et ses espaces de vie aux Poètes, qu'il suffit de le réhabiliter à peu de frais", conclut Agnès Cailleau.
 
Le désarroi de l'association Docomomo est d'autant plus sensible qu'il fait suite à un courrier, resté sans réponse à ce jour, de l'urbaniste Jean-Pierre Lefebvre daté du 29 juillet dernier et Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture.

En voici, sous forme de tribune, le texte intégral

Monsieur le Ministre,

Je me permets respectueusement d'attirer votre haute attention sur la malheureuse affaire de la démolition du quartier des Poètes à Pierrefitte en Seine Saint Denis.

Je suis l'initiateur et le constructeur, dans les années quatre-vingt, de cette construction expérimentale de 440 HLM, chacun de plans différents, munis de terrasses avec quarante centimètres de terre végétale. Le quartier est piéton et dispose de petits centres culturels et commerciaux et d'un séjour urbain, unique en Europe, où nous avons fait pousser un jardin exotique. Il s'agissait à l'époque d'une démarche assez exemplaire car le projet initial du maire était de réaliser avec le même architecte 800 logements suivant un même modèle de tours répétitives, revêtues qui plus est d'amiante. Nous avons pu convaincre la municipalité de partager cette commande avec deux jeunes collaborateurs de Jean Renaudie, deux fois grand prix d'architecture, Jeronimo Padron Lopez et les frères Euvremer.

L'élection du Président Mitterrand aida à mener à bien ces chantiers difficiles, sans subvention, dans les prix plafonds HLM, une performance au vu de la qualité des deux projets. Le Président lui-même avait alors exprimé le désir, sur la proposition du sénateur Yves Dauge, de visiter ces quartiers expérimentaux que François Barré avait chaleureusement salués quand il dirigeait l'Architecture.

L'attribution des logements se fit malheureusement sans maîtrise de la composition sociale et très vite le peuplement tourna au ghetto, avec les dysfonctionnements connus : pauvreté, chômage, familles monoparentales, 40% de jeunes, insécurité, etc.

La ville pendant quinze années lutta pour améliorer le fonctionnement du quartier. Une excellente mission sociale conduite par un avocat iranien émigré obtint des résultats précieux pendant quelques années. Ils firent même l'objet d'une publication. La ville poursuivait dans le même temps une étude de réhabilitation dont le montant était évalué en 2004 à 15 millions d'euros.

C'est alors que le ministère de Jean-Louis Borloo, avec l'ANRU, rechercha des volontaires pour pousser le processus de démolition - reconstruction qu'il voulait encourager. Celui-ci se justifie pleinement sur des quartiers de barres et tours comme il en pullule, à la condition d'être assuré de la qualité du produit de remplacement. La proposition du cabinet de Jean-Louis Borloo d'y adjoindre Pierrefitte ne laisse pas d'étonner.

Pour en avoir parlé en 2006 à deux reprises avec un chargé de mission du ministre - ancien juge aux affaires de corruption en 93 - la motivation idéologique de la proposition de démolition ne fait guère de doute. Enorme contresens : il fallait éradiquer ce témoin bâti du "totalitarisme rouge" quand il s'affichait clairement au contraire comme une critique des errements anciens des ZUP totalitaires, qu'elles fussent rouges, roses ou blanches.

Devant les moyens déployés, pas moins de 180 millions d'euros de subvention d'Etat, la maire céda et s'engouffra dans l'aberration. Un architecte quelque peu nécrophage fut commis à la justification : ne disant mot sur le nouveau déficit creusé sur le nombre global d'HLM réservées aux migrants, il excipa d'un "désenclavement" nécessaire, cette tarte à la crème des urbanistes à court d'idées. Or, le quartier est desservi par la RN1 et ses 25.000 véhicules / jour, notre souci était donc en premier lieu de le protéger des nuisances.

Mieux, un tramway doit emprunter bientôt cette voie ! Les Architectes des Bâtiments de France du 93 ont absurdement coupé la poire en deux : ils veulent conserver Brassens des Euvremer et laisser démolir Desnos de Padron Lopez, quand, au-delà de leur spécificité, ils sont tous deux de même famille stylistique.

En 2004, les huit cents locataires ont signé une pétition hostile à la démolition en réclamant le retour à la réhabilitation prête à être mise en oeuvre. Deux cents architectes dont nombre d'enseignants et certaines des valeurs sûres de l'architecture nationale ont signé un texte allant dans le même sens.

Jean-Louis Borloo décida donc en 2007 de surseoir à l'opération et de la renvoyer à l'examen de la Région, laquelle manquait visiblement d'enthousiasme. Le quartier était raisonnablement sauvé !

C'est alors qu'interviennent les élections municipales. Menacé dans sa circonscription, Monsieur Braouezec, député et président de la communauté urbaine, ne présentait pas moins de sept dossiers à la subvention de l'ANRU. Celle-ci avait absolument besoin d'eux pour consommer ses crédits. Le député exigea que le dossier de Pierrefitte reste joint aux six autres et il gagna : la convention fut signée (anecdote : la maire entre temps perdit son siège !).

Nous en sommes là. Le nouveau maire, le 27 juin dernier a signé le permis de démolir des 220 HLM du quartier Desnos. L'association Docomomo et le centre Pompidou ont organisé en mai une visite des Poètes qui a confirmé pour tous les participants les qualités architecturales éminentes des deux oeuvres. L'architecte Padron Lopez a déposé un recours à la mairie contre le permis de démolir. Les derniers habitants sont relogés en catastrophe, les appartements dévastés par leur gestionnaire ! Le mois d'août comme toujours est propice aux mauvais coups.

Il est juste temps de mettre un terme à cette effrayante accumulation de sottise bureaucratique et d'inculture. On peut encore empêcher cette aberration obscurantiste, ce gigantesque gâchis d'argent public (les logements n'ont pas fini de rembourser leurs emprunts à la Caisse des Dépôts).

Je me permets, monsieur le Ministre, en m'excusant de cet historique un peu longuet, de solliciter votre haute intervention pour bloquer ce dossier et faire étudier en parallèle une procédure de réhabilitation complétant harmonieusement les qualités évidentes des deux projets, enfin, de mettre à l'étude par vos services l'inscription à l'inventaire supplémentaire du patrimoine ces quartiers "gradin - jardin" des années Mitterrand, manifestation du génie national en urbanisme.

Je vous prie de recevoir, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute considération

Jean-Pierre Lefebvre, urbaniste
29 juillet 2009

* Le nom a été volontairement caché par la rédaction

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