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Petite histoire d'horreur à l'attention des jeunes architectes

Quand un architecte inexpérimenté, Monsieur O., rencontre des clients, le couple F., qui le sont tout autant, au mauvais endroit au mauvais moment, le chantier devient rapidement catastrophique. Chronique d'un formidable gâchis désormais dans les mains des avocats.

 
 
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«Ca vaudrait le coup de filmer ce chantier et de le montrer dans toutes les écoles d'architecture». M. Léna, gérant de CMC (Coopérative Moderne de Construction), ne cache pas son étonnement. Mandaté par Ernest Lecce, architecte expert près du Tribunal de Grande Instance de Pontoise, son évaluation de la qualité des travaux déjà effectués n'est pas flatteuse. «C'est la totale», dit-il.

L'appréciation de M. Lecce, mandaté lui par les maîtres d'ouvrages, un couple aux revenus modestes, n'est pas plus amène. «Monsieur O. ne mérite pas le titre d'architecte et ne l'honore surtout pas ; dans ce chantier, tout est abracadabrantesque», dit-il, véhément. Monsieur O. lui-même, inscrit à l'Ordre depuis 2000, se désole. «Que les confrères fassent attention, les difficultés sont énormes dans le monde réel», déplore-t-il, faisant valoir son sentiment d'être «laissé à l'abandon» et de se «battre comme il peut».

En attendant, le couple F. lui va de crise de nerfs en crise de nerfs, constatant impuissant que son rêve d'une vie est en train de se transformer en cauchemar, la partie déjà construite, rez-de-chaussée et première étage, étant peut-être promise à démolition. L'aventure leur a déjà coûté plus de 40.000 euros et ils se désespèrent désormais des lenteurs de la justice. La banque qui avait accordé le crédit et les assurances respectives des uns et des autres font le gros dos en attendant une décision de justice, qui peut prendre des mois, voire des années, le seul rapport final d'expertise pouvant prendre un an.

Des constructeurs défaillants

Que s'est-il donc passé pour qu'un architecte, apparemment bien noté si l'on peut dire, se retrouve ainsi voué aux gémonies ?

Le couple F. avait en premier lieu fait appel à un constructeur qui ne réussi pas à obtenir le permis de construire car la maison était prévue dans un site classé. C'est donc sur recommandations que les F. contactent Monsieur O., lequel travaille de concert avec l'architecte des Bâtiment de France, redessine le projet et obtient le permis de construire. Le couple F. lui propose alors la maîtrise d'oeuvre complète du projet, contrat est signé et l'architecte peut démarrer.

Sauf que les problèmes et les erreurs vont vite s'accumuler. Le chantier, dans un terrain en pente, est difficile. Bientôt, Monsieur O. s'aperçoit que l'entreprise qu'il avait retenue pour effectuer les travaux n'est pas fiable, les fournisseurs refusant de livrer tant que les ardoises déjà en cours ne sont pas réglées. Pour faire avancer les choses, Monsieur O. règle lui-même les fournisseurs avec la première avance de fonds des clients. «C'est là que les problèmes ont commencés», dit-il.

Une autre entreprise, comme la première constituée de travailleurs étrangers qui ne connaissaient rien aux normes française, se révèle aussi incompétente, sinon plus que la première. Le terrain en pente, mal viabilisé, est rendu d'autant plus difficile que l'architecte évalue mal, ce n'est rien de l'écrire, le volume des remblais à évacuer ; 30m3 sur le devis alors que le seul creusement du sous-sol représente une surface de 100m² x 2,50 m de haut. La terre, une glaise boueuse et glissante (on est en hiver), s'accumule et les fournisseurs refusent de s'engager sur ce terrain pour livrer le béton qui sera finalement coulé par une pompe qui doit transporter le béton sur 40 m.

Le rez de chaussée et le premier étage sont construit, le deuxième niveau entamé, quand l'architecte, ayant déjà dépensé plus que les premiers 40.000 euros, demande une nouvelle avance de fonds. «Les clients n'ont pas voulu payer et ont porté l'affaire devant la justice», explique Monsieur O. Là ses erreurs de facturations et la légèreté avec laquelle il avait choisi les entreprises lui sont revenues à la figure comme un boomerang, la mauvaise foi des clients, selon lui, interdisant toute forme de négociation amiable. A cela s'ajoute un défaut de surveillance des entreprises, des comptes-rendus de chantier mal rédigés, etc.

L'imbroglio judiciaire

Aujourd'hui le dossier est dans les mains des avocats. «Je ne lui confierais pas une cabane de jardin», assure celui du maître d'ouvrage. «Je comprends que les époux F. soient désespérés mais déjà trois décisions de justice (référés. NdR) ne leur donnent pas satisfaction. Mon client n'a peut-être pas travaillé dans les règles de l'art mais ce n'est pas un escroc et il a régularisé la situation concernant les erreurs de facturation», rétorque celui de l'architecte.

La clé du désastre réside peut-être dans les sous-entendus, sous le sceau de l'anonymat, des uns et des autres, l'architecte et le couple F. ayant semblent-ils tentés de s'entendre en amont dans leur intérêt commun. «Des petites gens sans moyens (le maître d'ouvrage) veulent être plus malins que les autres et se rendent complices de choses qu'ils ne mesurent pas», dit l'un. «Au lieu de se limiter à son boulot d'architecte, il (Monsieur O.) a voulu rendre service ; je lui avais dit d'obtenir au moins un accord écrit», assure un autre.

Au final, quels que soient les responsables - la jurisprudence ne plaide pas en faveur de l'architecte - voilà le genre d'affaires qui peut, en quelques mois, casser une carrière naissante. Les jeunes architectes invoquent régulièrement la prise de risque, parfois fatale, à laquelle les conduit leur impréparation à la maîtrise d'oeuvre. Or, en tout état de cause, il ne s'agit pas ici d'une histoire isolée.

«Quand intervient l'expert judiciaire, il n'y a pas un dossier, pas un, qui n'ait été réalisé scrupuleusement dans les règles de l'art, ça n'existe pas», explique l'un des avocats.

En l'occurence, puisque le débat est en cours, une formation à la maîtrise d'oeuvre, sous forme de licence d'exercice ou non, n'aurait pas été du luxe...

Note : l'affaire étant encore en cours au tribunal, nous ne pouvons citer les noms des maîtres d'ouvrage et de l'architecte.

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