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Périphériques communique par le verbe et construit ses images

© Cyberarchi 2018

La réussite de Périphériques n'est insolente qu'en apparence, ne serait-ce que parce que leur facilité de communication n'est qu'un outil, pas une fin. Les architectes qui composent ce 'groupe' sont en réalité gens énergiques et bien intentionnés pour lesquels le verbe est un matériau de construction. Rencontre.

 
 
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David Trottin et Anne-Françoise Jumeau qui, avec Emmanuelle Marin-Trottin sont désormais le coeur nucléaire de Périphériques, sont bavards ; terme qu'il faut entendre au sens premier : ils aiment parler, lire et écrire et le font abondamment. Parler et donc communiquer, est ce qui fonde Périphériques dont la création, en 1997, précède toute existence architecturale du "label Périphériques". "Nous avions envie de montrer ce que nous faisions et avions dans la tête", raconte Anne-Françoise Jumeau. En 1997, précise-t-elle, "nous avions l'impression que l'horizon était bouché ; que si nous ne disions pas ce que nous faisions, personne ne viendrait nous chercher ". Ont-ils des choses à dire ? Au fil du temps, les opuscules et les petits chantiers du début sont devenus respectivement des livres de plus en plus épais et des projets toujours plus sophistiqués, cela dit quel que soit de chacun le goût et les couleurs.

Périphériques s'exprime à livre ouvert, plus à l'aise d'ailleurs avec le plan, le détail architectural, le 'making of' qu'avec la belle image. Dans l'agence AF Jumeau, les maquettes sont partout, les images foisonnantes. Le dernier ouvrage est intitulé Atrium Jussieu et construit et édité par...

Par qui au fait ? Il n'y a pas d'agence ni même de lieu Périphériques, pas de collectif Périphériques, pas d'association Périphériques. Périphériques n'a aucune existence juridique sinon une signature (architecte du groupe Périphériques). Périphériques, au sens matériel, n'existe pas mais vient d'être mentionné à l'Equerre d'Argent. Rien moins qu'une 'folie' intellectuelle donc ? "Périphériques est une structure évolutive qui explore la production et diffusion de l'architecture", expliquent les architectes. Mais encore ? "Périphériques propose une création à plusieurs, basée sur la négociation et le partage des idées". Anne-Françoise Jumeau parle de "label". Une marque donc ? Pas une marque de fabrique en tout cas puisque le travail des uns et des autres se distingue facilement dans l'oeuvre globale ; à laquelle on serait bien en peine d'ailleurs de coller une étiquette. Parlant de Jussieu, Francis Soler s'interroge : "Comment peut-on aujourd'hui, au début du XXIème siècle, vu les associations, tous les empêcheurs de tourner en rond, tous les gens qui sont contre, comment peut-on encore réaliser des bâtiments comme ça ?". Pour y parvenir, c'est qu'au-delà du label, il y a une méthode.

La principale qualité (la plus agaçante ?) des gens bavards, quand ils sont gens sérieux et affranchis des carcans normatifs, est leur insatiable curiosité. Dans leur intérêt bien compris, grincent les jaloux. Sans doute mais, ici, pas seulement. D'ailleurs, ils aiment faire parler les autres et s'exposent rarement tous seuls. "Ce que j'aime dans une architecture ou une urbanité, c'est créer quelque chose qui soit aussi un vecteur d'échange avec les gens qui s'en serviront. Ce ne doit pas forcément être une oeuvre autonome, autiste, qui ne fasse référence qu'à elle-même", déclare David Trottin. Il est joyeux et prolixe en toutes circonstances publiques. Il enseigne à Versailles. Anne-Françoise Jumeau, plus sévère, avoue pour sa part un "côté un peu compulsif" dans l'intérêt porté "aux choses, à connaître l'autre, à savoir de quoi est faite sa réflexion et quelles sont ses obsessions".


"Nous étions trois couples", dit-elle. Il y avait Dominique Jakob et Brendan MacFarlane, Anne-Françoise Jumeau et Louis Paillard, David Trottin et Emmanuelle Marin. Emmanuelle connaissait Dominique qui travaillait en agence avec Anne-Françoise qui vivait avec Louis qui avait rencontré David lors d'une charrette, etc. "J'avais fait un schéma de la rencontre des six personnes, parce que c'est complexe", raconte Anne-Françoise Jumeau. Tous venaient d'un milieu autre que celui de l'architecture et chacun s'était engagé dans cette voie à une époque où l'architecture ne semblait pas offrir de palpitants débouchés. "La question était : 'prépa HEC ou Archi ?'", se souvient Anne-Françoise.

Particularité de ces "jeunes architectes" au moment de leur rencontre, ils étaient tous peu ou prou aguerris aux concours et au moins la moitié d'entre eux avait déjà travaillé sur de gros projets (chez Buffi, Soler, Morphosis, Gehry entre autres). Ils se sont interrogés sur une "nouvelle façon de travailler et de composer". La foi de nouveaux convertis dénués d'angoisse quant aux dimensions et échelles des projets a fait le reste.

Dès 97, ils jettent un pavé dans la mare avec une expo (et un catalogue bien sûr) - '36 modèles pour une Maison' - qui leur permet, à l'issue d'une rencontre avec le CAUE 44, un aménageur (Terre Océane) et un maître d'ouvrage novateur (Loire-Atlantique Habitations, une société d'HLM) d'"inventer la commande" de 30 maisons d'architectes pour un lotissement à Rezé (44). Quatre architectes - Jacques Moussafir, Stalker, Actar et Thierry Lacoste - les rejoindront dans cette aventure.

Une démarche et une réflexion sur la maison individuelle qui leur valu parfois dédain, bruyamment manifesté notamment lors des Rendez-vous de l'Architecture en automne 2002. "Nous verrons dans dix ans si elles tiennent encore debout vos maisons au rabais", interpellèrent quelques confrères. Les maisons "sociales" furent livrées en juin 2005, suscitant cette fois l'hostilité des habitants des autres maisons du lotissement. Périphériques ne s'est pas fait que des amis non plus avec IN-EX. "Les gens pensaient qu'on se faisait de la pub sur leur dos", déplore Anne-Françoise Jumeau. Ils n'ont cure de ces malentendus inévitables et ont développé une vraie capacité à s'adresser et convaincre tout maître d'ouvrage, qu'il soit public, privé ou promoteur, de se projeter dans le futur en revisitant avec eux les icônes de l'architecture.

Le soupçon demeure que Périphériques ne serait qu'une très belle opération de communication, les deux sens du terme permettant de fait une ambiguïté. David Trottin et Anne-Françoise Jumeau semblent pourtant plus passionnés que machiavéliques et le fait est que cette confrontation à l'autre, "mise à nu et/ou combat de boxe", se révèle fructueuse. "On donne du grain à moudre aux jurys puisque nos projets sont passés au crible d'énormément d'esprits proposant ainsi des solutions les plus complètes possibles à tous les niveaux de lecture", assure Anne-Françoise Jumeau. "Nous prenons des risques parce que nous estimons qu'une pensée doit pouvoir être chahutée", dit-elle. Il y eut ainsi des moments "grisants" : "On surfait", dit-elle. Sept chantiers en 2005-2007, cinq concours en cours, Périphériques a le sens de la vague - "en ce moment on jongle" (ce qui explique l'absence de David Trottin au rendez-vous. NdR) -, même si Jakob&MacFarlane puis Louis Paillard ont depuis pris un autre chemin.

Depuis le Café Musiques de Savigny-le-Temple "réalisé comme un cadavre exquis surréaliste" (également nominé au Prix de l'Equerre d'argent en 2000), de la maison GO de Thionville à l'Atrium de Jussieu, de Banlieues Bleues aux Villas Torpedo, du Centre régional de musique contemporaine à Nancy (54) à la Médiathèque de Clamart (92), les agences Trottin-Marin et AF Jumeau réinventent à chaque fois une méthode et une pratique, sous le label Périphériques, en brassant toutes les échelles de projets, de la maison individuelle au gratte-ciel. Toujours sous "label", les agences travaillent en cotraitants ou séparément. Parfois le projet est commun, parfois le fait d'une seule agence. "Des maîtres d'ouvrage appellent Périphériques mais c'est parfois à David ou moi qu'ils veulent réellement parler", raconte Anne-Françoise Jumeau. Le plus souvent, leurs interactions se "percutent". "Ces jeux créatifs à deux ou à trois, avec en parallèle, le travail personnel dans nos productions d'agence sont au coeur de notre pratique. Nos agences sont ainsi des laboratoires où les idées personnelles sont testées avant d'être proposées à la stratégie du groupe", explique-t-elle.

La question s'est posée de la fusion des agences. "Un architecte doit gérer son ego, ses jardins secrets, ses obsessions, avoir un lieu où s'exprimer seul", dit Anne-Françoise. Pas de fusion donc. Les rapports, de confiance sans doute, sont avant tout professionnels, la "sympathie" n'étant "qu'une cerise sur le gâteau". Du coup, Périphériques échappe aux canons et demeure insaisissable. "C'est vrai que les pistes sont un peu brouillées mais nous ne voulons pas nous en tenir à un schéma simple. C'est en se mettant en difficulté que l'on rend l'exercice de notre métier passionnant jour après jour", dit-elle. Ceux qui pensent que les bâtiments de Périphériques "vieilliront mal" devront prendre leur mal en patience.

Christophe Leray

Lire également notre article 'Siège et complexe musical de l'association "Banlieues Bleues", signé Périphériques' et consulter notre album-photos 'Périphériques : une architecture volubile haute en couleurs'.

Périphériques communique par le verbe et construit ses images
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