• Accueil
  •  > 
  • Paul Andreu : une carrière à jamais ternie
Rejoignez Cyberarchi : 

Paul Andreu : une carrière à jamais ternie

L'effondrement du terminal 2E de Roissy fin mai 2004 est pratiquement sans précédents. Si les interrogations sont nombreuses, c'est l'architecte Paul Andreu qui, sans surprise, se retrouve sur la sellette. Seule certitude, l'ouvrage était d'une étonnante fragilité.

 
 
A+
 
a-
 

«Tout a été fait dans les règles», assurent aussi bien l'architecte Paul Andreu que les entreprises qui ont mis en oeuvre le projet, ainsi que le Bureau Véritas chargé des vérifications techniques et le maître d'ouvrage et maître d'oeuvre Aéroports de Paris (ADP). Une assertion que personne n'aurait jamais songé à mettre en doute. Jusqu'à ce que le terminal s'effondre.

A partir de là, logiquement, le moindre dysfonctionnement prend une toute autre dimension. Et au fur et à mesure que fouillent journalistes et enquêteurs, ces dysfonctionnements semblent plus nombreux qu'on aurait pu l'imaginer au départ. Ainsi, le Canard Enchaîné révélait le 2 juin que, contrairement à ce qu'avait jusqu'alors affirmé la direction d'ADP, 16 des 156 piliers sur lesquels reposaient la voûte du terminal 2E n'auraient pas été renforcés après que des insuffisances en matière de résistance eurent pourtant été décelées. Certains de ces piliers seraient de fait dans la zone effondrée. Une information démentie par ADP mais qui jette le trouble sur la façon dont s'est déroulé le chantier.

En tout état de cause, nul ne peut affirmer aujourd'hui connaître les causes de la catastrophe. «Il n'y a pas une cause évidente ; il peut donc s'agir d'une conjonction de pas mal de facteurs, sans aucune incidence si on les prends uns par uns mais qui, en s'enchaînant à un instant T, peuvent avoir conduit à la catastrophe», explique Bernard Vaudeville, architecte et ingénieur du bureau d'études RFR, qui avait travaillé sur le projet du terminal 2F, symétrique au 2E. Il explique par ailleurs que la plupart du temps, l'élément précis source d'un semblable effondrement n'apparaît qu'après analyse.

Les causes d'effondrement ne sont pas nombreuses. Défaut de conception ou une erreur de calcul, défaut de réalisation ou de qualité des matériaux (la piscine à Moscou récemment), surcharge (plusieurs balcons effondrés dernièrement aux Etats-Unis), le vent (qui a fait s'effondrer des cheminées de centrale thermiques en Angleterre), un séisme, les fondations et la géologie ou une conjonction de plusieurs éléments eux-mêmes anodins donc.

Au moins quelques hypothèses peuvent d'ores et déjà être écartées. François Giraud, ingénieur au Bureau de recherche Géologiques et Minières (BRGM) spécialiste de l'Ile-de-France, explique que la géologie du sol sous le terminal 2E, composée de masses calcaires, ne pose pas de problèmes particuliers et n'a pu être affecté par la sécheresse ou d'importantes fuites d'eau. Il n'y a eu dimanche 23 mai ni séisme ni tempête. Erreur de calcul ? Bernard Vaudeville en doute. «Tous les calculs sont vérifiés par trois groupes d'ingénieurs différents, dont certains indépendants de la maîtrise d'ouvrage, utilisant des logiciels différents pour éviter les bugs éventuels liés à un seul logiciel et s'appuyant sur des modélisations différentes», explique-t-il.

La qualité des matériaux ? Sauf à supposer que le secteur du bâtiment en France serait corrompu au niveau de la Russie ou de la Turquie ou d'autres pays peu regardant sur les normes de construction, il est difficile d'imaginer que les matériaux utilisés puisse être à l'origine de la catastrophe. «Nous avons livré un beau béton, d'apparence claire, sans bulles, conforme aux demandes de l'architecte», a confié un ingénieur d'Unibeton au Parisien. «On n'a jamais vu un béton céder comme cela au bout d'un an !», dit-il expliquant par ailleurs que «le ferraillage a été approuvé par ADP mais on peut toujours envisager un défaut dans les ferrailles elles-mêmes».

Défaut de réalisation ? M. Bousquet, président du Comité scientifique et technique de l'Association française du génie civil, qui a notamment travaillé sur Roissy avec Paul Andreu dans le cadre de la réalisation de la gare RER se déclare «extrêmement étonné» d'une rupture aussi brutale. «Généralement, en matière d'usage du béton, des fissures apparaissent qui permettent d'alerter sur un problème et de prendre les mesures appropriées. En l'occurrence la rupture est venue brutalement et rapidement après l'apparition de la fissure». Il indique par ailleurs que les structures de voûtes en béton sont parfaitement maîtrisées puisqu'elles étaient déjà utilisées par les Romains. Une analyse à laquelle souscrit Bernard Vaudeville de RFR qui explique que la construction du terminal n'est pas une création ex-nihilo mais «le résultat de procédures qui découlent d'une longue pratique».

Reste de défaut de conception. Abondamment cité par la presse, le chapitre consacré à «l'architecture des aérogares» du rapport 2002 de la Cour des comptes y fait une référence inattendue concernant le terminal 2F. La Cour des Comptes mentionnait notamment «la complexité des techniques de construction» à Roissy et précisait que «les plans d'exécution du terminal F ont d'abord été refusés par le bureau de contrôle» et que «l'entreprise de gros oeuvre a rencontré des difficultés de construction et de mise en oeuvre des coques de couverture de ce hall qui risquaient de s'effondrer». Le rapport concluait que «depuis la construction du hall F, ADP semble avoir pris conscience de certains excès en matière de conception architecturale : le hall E, symétrique du hall F, a été simplifié».

RFR et Bernard Vaudeville n'ont pas travaillé sur le terminal 2E mais ce dernier constate que c'est justement ce qui a été remplacé par rapport au terminal 2F qui s'est effondré. Simplifications trop hâtives tant pour réduire les coûts que la durée d'exécution ? Le fait est que, comme le rapporte le Parisien dans son édition du 26 mai, le 2E n'a jamais offert, semble-t-il, la sécurité du 2F. Ainsi le quotidien explique que, depuis le début, le bâtiment «fuyait de partout» et que deux ruptures de canalisations se sont produites en mars dernier juste en dessous de l'endroit qui s'est effondré. Là encore, sauf à supposer que les ouvriers ne savaient pas ce qu'ils faisaient, il faut des forces ou des mouvements importants pour rompre des canalisations quasiment neuves.

Le journal explique par ailleurs que «la zone où a eu lieu l'effondrement se situe à la croisée de trois passerelles conduisant aux avions, ce qui a pu fragiliser l'édifice». De plus, il cite Hubert Fontanel, ingénieur et conducteur d'opérations sur le chantier du 2E pour ADP, qui reconnaît que «en juin 2002, lorsque l'entreprise GTM (du groupe Vinci) a voulu mettre en place les premiers éléments de la coque en béton sur les piliers d'appui, dix d'entre eux se sont fissurés». Mais, car ce n'est pas fini, début 2003, d'autres problèmes sont apparus sur ces mêmes piliers puisque des barres de fer ont dû être ajoutées pour mieux solidariser les deux extrémités de la coque en béton sur les piles sur laquelle elle repose.

Quelle que soit l'issue de l'enquête, longue et difficile selon l'expression consacrée, la carrière exceptionnelle de Paul Andreu, même si sa responsabilité devait être totalement exonérée, sera désormais, à jamais, marquée du sceau de la catastrophe de Roissy.

Paul Andreu : une carrière à jamais ternie
Mot clefs
Catégories
Article précédent  
Article suivant  
< Une  
CYBER