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Où vont les écoles d'architecture ? Défendre le caractère public de notre enseignement

Le 'Comité des architectes pour la reconquête de la démocratie politique' s'est engagé dans le combat de la Convention nationale pour la défense des services publics et des 36.000 communes, pour la reconquête de la démocratie et la rupture avec l'Union européenne. Première bataille, l'opposition frontale à la reforme LMD. Tribune.

 
 
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Lors d'un récent séminaire d'enseignants, nos collègues enseignants du conseil d'administration nous ont invités à donner notre avis pour faire "évoluer le programme de notre école" dans le cadre des évolutions demandées par le Ministère avec le LMD, "définir les spécificités à afficher au regard du LMD..." et "les formations à développer au regard des compétences dont nous disposons dans l'école ?"

Comment en sommes nous arrivés là ?

En 1998 une première réforme, (Réforme Trautmann-Barré) a supprimé l'obligation de respecter la référence au programme national existant jusque là, ainsi que la commission nationale des programmes qui vérifiait a priori les moyens mis en oeuvre par l'Etat pour chaque école par poids horaire des disciplines et par cycle.

A cette époque, le Ministère devait retirer son projet de suppression du diplôme d'architecte DPLG et de mise en place d'une licence d'exercice, devant la mobilisation des étudiants. Les disciplines ont alors été remplacées par des "champs", groupant des "paquets de disciplines" comme par exemple toutes les disciplines constructives, ou artistiques et de représentation, etc., laissant les écoles libres de répartir le poids de ces disciplines entre elles au sein de ces champs.

Une commission dite CCST, instituée par la même réforme, composée à majorité de membres nommés par le Ministère se voyait alors confier la responsabilité sous sa tutelle d'apprécier la qualité de chaque programme, de prononcer l'habilitation ou non des écoles, de déterminer la durée de cette habilitation les jugeant tantôt sur les objectifs, les moyens, la pédagogie, suivant des critères variables suivant les experts et les écoles.

Puis l'application du LMD en 2004 a imposé la suppression de toute référence à un programme national, ainsi que celle du diplôme d'architecte DPLG. Elle a fait disparaître la répartition en termes de "champs", pour lui substituer des "recommandations générales". La licence d'exercice rejetée par les étudiants, rebaptisée "capacité", a été mise en place par ordonnance avec le soutien des institutions professionnelles.

Dans notre école, cette application a conduit pour l'année 2005 2006 à des conséquences néfastes:
- Réductions drastiques des poids horaires de certaines disciplines comme les arts plastiques et les disciplines constructives, ou les sciences sociales qui sont non seulement amputées de 100 heures pour les arts plastiques en 1er cycle et 180 heures pour la construction en 1er cycle mais transformées en disciplines optionnelles : par exemple, les arts plastiques - et le dessin - sont transformés en discipline optionnelle en 1ère année de premier cycle. Le 2ème cycle - dit master - se voit réduire de plus de moitié ses enseignements du projet par la suppression du projet annuel de 5ème année et la suppression du projet du diplôme précédemment placé en 6ème année
- Transformation d'enseignements obligatoires en optionnels : la moitié des enseignements proposés aux étudiants en master sont optionnels, mettant en concurrence des enseignements de construction, d'architecture, d'urbanisme, d'art, de sciences sociales qui devraient pouvoir trouver leur place dans un cursus normal d'architecture.

Au-delà de ces manifestations locales cela aboutit pour l'ensemble des écoles, par le jeu des économies de moyens, à faire glisser progressivement les effectifs et les programmes des écoles au gré des départs à la retraite, à mettre en danger la pérennité du corps enseignant, à décourager des enseignants, et en premier lieu les enseignants vacataires et associés. Au nom de cette remise en cause permanente des programmes, le Ministère justifie l'organisation et l'institutionnalisation de la précarité dans les écoles d'architecture : précarité des personnels et précarité des écoles ! Précarité de l'enseignement de l'architecture !

Cela conduit aussi à une déstructuration rampante de l'ensemble des disciplines, de leur articulation et de leur progressivité dans le parcours de l'étudiant, laissant les enseignants dans l'obligation de chercher à "rattraper", "à combler" chacun dans leur enseignement les lacunes et les manques d'un enseignement générique (ou commun) de base qui n'existe plus.

Cela n'aboutit-il pas à placer les étudiants dans une situation de prétendu "choix" devant les disciplines qui, pour bon nombre d'entre elles, comme les disciplines constructives ou les arts plastiques, d'obligatoires et fondamentales se retrouvent pour une part importante, au rang d'optionnelles ?

Mais quel est l'objectif d'une telle réforme ?

Au-delà de la compression régulière et récurrente des moyens exigés, que peut justifier une telle remise en cause de la formation ? Cherche-t-on à rendre responsables enseignants et étudiants en les plaçant de part et d'autre de cette déstructuration ? Comment peut-on former des architectes comme hommes de synthèse lorsque ceux-ci se trouvent amputés de la formation - dans leur progressivité et leur articulation - des disciplines qui y concourent ?

Dans le cadre du LMD, le Ministère demande d'intégrer une part de plus en plus importante de ces disciplines fondamentales - disciplines constructives, arts plastiques etc. - dans l'enseignement du projet ce qui tend non seulement à les noyer et les faire disparaître comme disciplines à part entière, mais à appauvrir le niveau d'intégration de ces disciplines dans le projet lui-même. Veut-on former des architectes sans culture générale d'architecte ? Veut-on disqualifier la formation de l'architecte ?

L'application du LMD exige de supprimer l'obligation de référence à un programme national, et sollicite les écoles pour l'établissement de programmes prétendument originaux et concurrentiels. Cette application propose d'organiser une véritable "balkanisation" des programmes des écoles.

N'y a-t-il pas une volonté de créer les conditions de la perte de compétence et de crédibilité des architectes évoquée par les institutions professionnelles, de justifier la suppression du diplôme d'architecte DPLG déjà décidée par ordonnance, et la mise en place d'une licence d'exercice de l'architecte soumise aux fluctuations d'un marché sous tutelle du Ministère et des institutions ?


N'a-t-on pas entre le LMD et les PPP (contrats de partenariat public privé substitués à la logique des concours d'architecture) affaire à une même logique qui, au nom de la prétendue "libre concurrence" prônée par la commission européenne, sape les bases de notre enseignement de l'architecture, au même titre que celles de l'architecture ? Réduction des temps d'étude, du coût de la conception, du coût de la construction et finalement réduction de la conception à une portion de plus en plus congrue, réduction du rôle de l'architecte, de ses missions, réduction de son influence éthique, autant de traits de la situation que le ravalement de l'architecture à un service, souhaité par les experts européens et dont les PPP ne sont qu'un aspect, ne ferait qu'amplifier ! (voir rapport du CAE décembre 2005)

N'entend on pas le même argument que "le LMD comme les PPP ne sont pas en cause et que tout dépend de ce que l'on y met !"

Et pourtant...
L'architecte anglais John Wright, s'exprimant récemment au sujet des PFI (équivalent anglais des PPP mis en place depuis Thatcher en 1992) au nom des architectes anglais au CAE ne déclarait-il pas récemment qu'il faut "tirer les leçons des échecs subis au Royaume Uni" ? Il dénonçait "une très faible qualité architecturale et une politique d'échec moral et social, qui fera endosser les pots cassés aux futures générations".

Que nous proposent les tenants des dispositions prônées par la CEE et mises en place par le Ministère ? De couvrir le gâchis organisé des moyens intellectuels de l'architecture voués à la casse par l'évolution actuelle du marché de l'architecture ? N'est-ce pas le service public et l'intérêt public qui sont en cause ?

A quelle logique veut-on nous soumettre ? A quel rôle nous invite-on ?

Nous n'aurions donc qu'à accompagner cette casse en adaptant les écoles à cette logique aveugle du marché qui aboutit à une exacerbation des inégalités des citoyens devant la question de l'architecture, du logement, mais aussi du niveau d'équipements et de soins auxquels tous aspirent, et qui sont le substrat de la ville. Nous n'aurions qu'à nous adapter à l'idée d'une décomposition de toute logique urbaine fondée sur la prise en compte à égalité pour les citoyens du droit à l'espace dont parlait le mouvement moderne et qui fonde le droit au logement et le droit à la ville.

Architectes et urbanistes, enseignants, nous n'aurions qu'à manifester joie et enthousiasme ou impuissance de voir la société et la ville s'enfoncer dans une logique de misère et de violence induites par cette remise en cause des droits élémentaires imposée par le jeu de la concurrence dans lequel on nous invite à entrer ? Est-ce là la raison qui conduit certains à préconiser l'abandon du métier d'architecte qui serait devenu "dépassé" comme finalité des écoles et la formation à de nouveaux métiers de substitution au métier d'architecte ? Comme si l'architecture réduite à cette situation serait devenue obsolète ? Nous n'aurions qu'à nous soumettre à cette logique qui ne connaît que paillettes, écrans de fumée et paravents pour cacher cette réalité de misère à laquelle elle conduit ?

Mais pourquoi donc serait-il aujourd'hui plus important de médiatiser que de construire, d'enseigner ? Faudrait il "esthétiser" cette dégradation de l'architecture et de son enseignement comme certains semblent nous y inviter ? Ou faire encore plus briller quelques arbres pour mieux cacher la forêt ?

On entend souvent l'argument que si tout cela est bien vrai, les architectes, pas plus que les enseignants n'y peuvent rien et que cette réalité est LA réalité à laquelle il faut s'adapter parce qu'il faut savoir être réaliste, que cette réalité de casse est inéluctable, qu'il faudrait l'accompagner pour l'adoucir. Mais n'est-ce pas occulter que cette logique de remise en cause de l'architecture est induite et programmée par des décisions et par des mesures économiques et politiques à l'égard de l'architecture et de son enseignement ?

Nous ne pouvons accepter la casse programmée de nos écoles, condamnées comme service public indépendant, par une privatisation rampante. Nous prenons position contre la déchéance programmée de générations d'étudiants qui, entrés dans les écoles pour devenir architectes, se voient aujourd'hui éconduits, découragés de faire ce métier.

Parce que l'évolution actuelle peut à tout moment être inversée, parce que la démocratie exige que soient mis en avant les immenses besoins de la société, qui commandent que l'on continue à former les générations d'architectes qui auront à y répondre.

Nous ne pourrons faire l'économie de défendre le caractère public de notre enseignement, son contenu, l'architecture, son cadre et ses moyens : des écoles indépendantes de tout lobby, un programme national et le rétablissement de son diplôme indépendant de tout groupe de pression: architecte DPLG.

C'est tout de suite que doivent être rétablies les heures perdues :
- en arts plastiques
- en construction
- en projet d'architecture en 5ème et 6ème année
- en sciences humaines

C'est tout de suite qu'il faut oeuvrer à la défense de l'enseignement de l'architecture contre les exigences liquidatrices.

N'est-il pas nécessaire d'engager la discussion pour ouvrir cette perspective ?
C'est le sens que nous voulons donner à notre action en envoyant des délégués enseignants à la convention nationale des 27 et 28 Mai pour la défense des services publics et des 36.000 communes, pour la reconquête de la démocratie et la rupture avec l'Union européenne.

Le comité des enseignants en architecture pour la reconquête de la démocratie, Mai 2006
(Email : liligau@club-internet.fr)

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