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Naoshima mon amour

© Cyberarchi 2019

Depuis 1989, Benesse Corporation et la Fondation Naoshima Fukutake Art Museum (2004), à l'initiative de Shoichiro Fukutake, ont lancé au Japon un ambitieux projet culturel par la réalisation de projets artistiques et architecturaux dans l'archipel de la mer intérieure de Seto. Une entreprise unique qui suscite l'émerveillement. Rencontre avec un maître d'ouvrage inspiré.

 
 
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"Ce projet est aussi l'occasion de réfléchir à la mort de [Yukio] Mishima, qui s'est fait hara-kiri en 1970. C'est depuis cette époque que le Japon ne regarde plus que vers les Etats-Unis. La mort de Mishima marque l'année zéro quand le Japon est devenu nul".

Dans une salle du Palais de Tokyo où fut aménagé un petit salon austère et sombre, Soichiro Fukutake reçoit la presse, chacun son tour toutes les demi-heures, avec une politesse exquise. Il est là pour communiquer (au sens de faire de la communication) car il entend que l'Europe sache, au moins, qu'en 2010, la Fondation Naoshima Fukutake Art Museum organisera le Festival International d'Art de Seto sur une dizaine d'îles et villes de la région, inaugurant quatre nouveaux musées et de nombreuses installations. C'est la raison du passage à Paris de cette exposition* montée d'abord à Venise en marge de la Biennale. Une exposition qui d'ailleurs, seule, ne dit rien de la dimension du projet mené depuis vingt ans par Soichiro Fukutake (pour le détail du projet, lire notre présentation 'La Fondation Naoshima Fukutake Art Museum').

Takako Nagano, l'interprète, a hésité une seconde - il est difficile, sinon indélicat, pour un Japonais d'exprimer ses motivations personnelles, encore plus en public, encore plus à un journaliste - puis proposé la démarche. Soichiro Fukutake a montré qu'il avait compris la proposition, a pris le temps d'y réfléchir puis a hoché la tête. C'est ainsi que nous sommes arrivés au suicide de Mishima, le 'coup d'Etat' de l'écrivain n'étant sans doute que la théâtralisation de l'effondrement d'une idée de ce qu'aurait pu, dû, selon lui, être le Japon. Idée à laquelle visiblement Soichiro Fukutake souscrit encore. Au cours de l'entretien, il sera souvent fait référence au Japon d'aujourd'hui en opposition à un Japon qui pourrait, devrait, être autre.

"La mer intérieure de Seto est un site extraordinaire dont nous pouvons être fiers mais que le Japon n'a jamais promu. Les étrangers pensent ainsi au mont Fuji quand on leur parle du Japon mais la mer de Seto est un lieu bien plus beau encore, plus beau que les paysages de la Méditerranée", explique-t-il ainsi. "Le Japon actuel, la vie actuelle tournent autour de l'économie et de la richesse matérielle. Auparavant, dans le fond, dans l'esprit de chacun, la vie tournait autour de la nature et les choses qui les entouraient formaient la base de leur pensée. Le Japon doit retrouver son origine en ce sens qu'il faut éveiller en chacun d'autres possibilités que la richesse matérielle. A ce titre, la mer de Seto, c'est la 'beauté sublime'. Le vide spirituel, est-ce le bonheur ?", continue Soichiro Fukutake.

La réponse, selon lui, est forcément dans la question mais c'est quand il élabore sur les deux termes de cette interrogation qu'apparaissent les motivations profondes d'une oeuvre - car c'est bien d'une oeuvre au fond qu'il s'agit - riche, monumentale, culturelle, sensible, humaniste et, dans un sens pourtant, nostalgique, vouée à dérouter les archéologues des temps futurs (les ruines magnifiées et magnifiques de l'ancienne usine de cuivre de Inujima n'en restent pas moins des ruines), voire morbide (les projets d'artistes dans les maisons inhabitées sont fabuleux, à couper le souffle, mais les maisons de ces populations vieillissantes et en déclin n'en restent pas moins inhabitées).

"Le vrai bonheur n'est pas au paradis, qui vient après la mort ; donc personne n'a jamais réussi à créer le paradis. Je voulais réaliser quelque chose qui tient de l'idée du paradis mais sur terre, pour les vivants, notamment pour les personnes âgées qui vivent encore sur ces îles car les personnes âgées ont seules l'expérience de la vie ; le sourire des personnes âgées, c'est ça le paradis", explique-t-il. Une notion de bonheur qui le tracasse depuis longtemps puisque Benesse, le nom de sa holding, est directement issu du terme latin Bene Esse, qui signifie autant être bon (tant dans le sens de bonté que talentueux) qu'être heureux.

Qu'est-ce qui a pu à ce point blesser cet homme pour que, jeune et riche (il est président directeur-général de Benesse Holding inc, qu'il a fondé autour d'activités embrassant notamment l'éducation, la famille, les langues étrangères, etc.) il s'engage ainsi dans cette recherche éperdue pour vouloir offrir le bonheur aux gens. "Pas de blessure", dit-il. "Mais j'ai vécu plusieurs décès".

D'où ce vide spirituel qu'il chercherait à combler ? "Je crois au respect dû aux ancêtres mais il ne s'agit pas pour moi de religion. Je cherche plutôt à créer quelque chose qui remplacerait la religion, une idée qui rejoindrait en partie le shintoïsme en ce sens qu'il n'y a pas de dogme", dit-il. S'il s'en défend, nombre de ses références se rapportent au shintoïsme, qu'il s'agisse du culte des ancêtres donc, du culte de la nature, ancrée dans l'esprit des Japonais et pensée majeure à l'époque d'Edo (XVIIème - XIXème siècle - ce n'est qu'en 1868, sous l'ère Meiji, que le shinto devint une religion d'Etat -), ou encore de ses projets de réhabilitations des rizières de Naoshima (le dieu du riz est un kami, c'est-à-dire une déité, charitable extrêmement populaire). "Chacun doit trouver en soi une qualité et transformer sa vie, pas forcément avec l'art et l'architecture d'ailleurs", dit Soichiro Fukutake.

Justement, pourquoi l'art et l'architecture ? Après tout, il y a mille autres façons d'aider les personnes âgées avec des projets plus lisibles et plus aisés à réaliser qu'un musée de Tadao Ando ou les oeuvres de James Turrell, pour ne citer qu'eux. "Quand j'étais petit, je me cachais dans des cabanes que j'avais moi-même construites. Plus tard, j'élaborais des maisons en carton. C'est ainsi que m'est venu le goût de l'espace et des volumes. Cela s'appelle l'architecture", dit-il. "L'économie doit être au service de la culture, c'est actuellement l'inverse, la crise financière en témoigne. L'important n'est pas de gagner de l'argent mais comment dépenser les bénéfices, c'est d'ailleurs pourquoi cela s'appelle des 'bénéfices'. L'art et l'architecture contemporains s'adressent aux jeunes, le succès est de parvenir à ce qu'ils s'adressent également aux personnes âgées. L'art et l'architecture ont fait venir les gens à Naoshima et les personnes âgées ont observé le phénomène. Puis, un échange entre les visiteurs et ces gens experts de la vie s'est instauré", dit-il.

De fait, rien ne symbolise plus cette rencontre que les nouveaux bains de Naoshima, une autre référence shintoïste (la purification), inaugurés en 2009 et dans lesquels se rencontrent désormais habitants et touristes, "les premiers expliquant aux seconds ce que sont l'art contemporain et la vie" puisque l'art fait désormais partie de leur vie de tous les jours. Des bains symboliques aussi de toute la démarche de Soichiro Fukutake puisque aujourd'hui, au Japon, les derniers bains authentiques, quand ils n'ont pas tout bonnement disparus (il s'en détruit plus chaque année qu'il ne s'en construit), sont devenus des icônes à touristes plus que des lieux d'usage populaires.

Avec humour, Soichiro Fututake tient enfin à relativiser, en toute modestie sans doute, son engagement financier. "Tout ce que j'ai investi ici en 20 ans correspond au prix d'un seul immeuble à Tokyo", dit-il. Marquant encore sa défiance par rapport à la capitale de l'archipel, il explique le choix de Tadao Ando par le fait que l'architecte soit d'Osaka. "Ando est un boxeur, quelqu'un de résistant", dit-il. Le culte de la nature de Tadao Ando ne lui avait évidemment pas échappé.

L'implication de sa fondation a-t-elle inspiré d'autres multinationales au Japon ? "Non et je passe encore pour un doux-dingue", dit-il avec le sourire de celui qui sait les remarques amusées, au mieux, les quolibets, au pire, murmurés dans son dos (de fait, nombre de shintoïstes passent, au Japon, pour des extrémistes). Lui s'obstine, pas seulement à Naoshima d'ailleurs puisqu'il préside en réalité quatre fondations. "Il sera difficile de transformer le Japon entier mais on peut dynamiser des collectivités locales car j'ai observé que dans chaque région des gens ont une volonté concrète de développer leur pays. Les habitants d'un coin oublié doivent eux-mêmes se mettre à penser autrement. Naoshima était un coin perdu, ce ne l'est plus. Et puis, ce projet finira bien par inspirer les décideurs ; cela fait vingt ans que nous avons commencé, nous pouvons attendre vingt ans encore".

Christophe Leray

Lire également notre article 'Naoshima ou l'utopie réalisée' et consulter notre album-photos 'Des lieux de création architecturale insufflent de la vie à Noashima, Japon'.

* L'exposition 'Naoshima, Archipel d'art et d'architecture' s'est déroulée du 23 octobre au 7 novembre dernier au Palais de Tokyo. Elle présentait les oeuvres architecturales et artistiques ainsi que les réalisations en cours et les projets futurs conçus par de grands noms de l'architecture et du monde de l'art de renommée internationale. Tadao Ando, Kazuyo Sejima, Ryue Nishizawa et des artistes comme James Turell, Shinro Ohtake, Walter de Maria, Hiroshi Sugimoto, Yayoi Kusama, Lee Ufan et bien d'autres ont réalisé des projets spécifiques et adaptés au site naturel, historique et traditionnel des différentes îles.

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