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Métier de l'architecture ou métier d'architecte ?

© Cyberarchi 2019

Les constructeurs de maisons individuelles l'assurent, ils sont prêts à embaucher des architectes à des conditions que pourraient leurs envier nombre d'architectes travaillant en agence. Mais la méfiance demeure et les 'diplômés en architecture' qui passent le pas en souffrent. Témoignages.

 
 
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"Que l'on aime ou que l'on aime pas, OK. Mais que l'on ne me dise pas que je ne fais pas de l'architecture". Géraldine Thomas, 30 ans, en a gros sur la patate. Salariée chez un constructeur de maisons individuelles - ' Sélection artisanale' -, elle précise avec une tristesse teintée de hargne : "il n'y a pas d'architecte ici". De fait, il n' y a pas dans l'entreprise d'architecte en titre, seulement une 'diplômée en architecture' mais est-ce à dire qu'il n'y a pas "d'architecte", toutes considérations prises en compte?

Pendant trois ans après son diplôme, Géraldine Thomas a travaillé en agence. Pas besoin de faire un dessin, les jeunes architectes se reconnaîtront dans l'esquisse : stress, travail les week-ends, pas d'horaires lors de charrettes à répétition, aucune idée du budget des projets, travail répétitif et peu valorisant, salaire à l'avenant, etc. Lorsqu'elle se présente à un entretien d'embauche pour 'Sélection artisanale', "j'ai bien vu qu'on parlait d'architecture", dit-elle. Aujourd'hui, "quand [elle] y réfléchit", elle ne veut plus bosser ailleurs. Qu'on ne se méprenne pas toutefois : elle est confrontée tous les jours aux deux faces de la médaille puisque son mari est architecte (en titre) et salarié dans une grosse agence. Elle sait donc exactement de quoi elle parle.

Et que dit-elle? "Je fais plus d'architecture ici qu'en cabinet sauf qu'ici nous appliquons le principe de réalité dans nos relations avec le client. Je travaille avec une équipe technique, plutôt plus compétente que ce j'ai pu voir parfois en agence, mais c'est de mon bureau que sortent les projets et j'applique d'ores et déjà la HQE. C'est chez les constructeurs que j'ai pu me concentrer sur la conception, aller dix fois sur le terrain s'il le faut. Ceux qui n'ont jamais travaillé jusqu'à 25 ou 27 ans ne savent pas ce qu'est une équipe, des horaires. Je ne connais pas d'autres architectes qui ont un tel rôle et une telle autonomie. D'ailleurs, j'étais à peine embauchée que l'entreprise me confiait la réhabilitation de ses bureaux. Les constructeurs payent bien, les horaires sont normaux, j'ai le temps d'aller étudier de nouveaux produits, de réfléchir à l'objectif de respecter l'environnement. Je prends plaisir à travailler, ce qui est mieux que de se faire chier, même avec un titre". Ouf!

Le titre justement est source de sa frustration. Non seulement il faut expliquer la nuance aux clients, qui n'y comprennent rien, mais il faut surtout que chacun de ses projets soit soumis à un architecte en titre qui signera les permis de construire. Paul Meyer, son patron, ne décolère pas non plus. "Cela fait 20 ans que je fais appel à des architectes. Je suis convaincu qu'ils ont une vraie formation, un vrai métier et qu'il est nécessaire pour les constructeurs de faire appel à eux. Depuis deux ans, j'ai donc embauché un "diplômé en architecture". Elle apporte ses compétences dans le cadre d'une équipe pluri-disciplinaire, elle met les maisons dans le bons sens, elle forme les commerciaux. En retour, ce staff technique (métreurs, conducteurs de travaux, topographes, etc.) lui permet de pallier les insuffisances de sa formation. C'est le cadre idéal pour se former. Mais on nous oblige à faire appel à des signatures de complaisance. Les architectes aussi bien que les institutions ont toujours dénigré les constructeurs et les dénigrent encore. S'il est souhaitable de relever le niveau, alors il faut laisser les architectes travailler chez nous, à ce titre".

Contacté par CyberArchi, sur un sujet qui le "passionne", Paul Meyer lâche tout ce qu'il a sur le coeur, depuis longtemps. "Je suis convaincu que les constructeurs doivent collaborer avec les architectes. Mais quand on se pointe aux ABF, on se fait maltraiter ; on présente le même projet signé par un architecte et ça passe. Quand un architecte veut s'intéresser à la maison individuelle, c'est pour s'entendre dire "qu'il ne peut pas faire autre chose". Avec un architecte en interne, il peut intervenir dès le premier m². La majorité des chefs d'entreprise a plus de 50 ans. Qu'est-ce qui empêcherait un architecte de reprendre la boîte? Il y a un vrai marché, les trois quarts des entrepreneurs vont bientôt passer la main, on va tous partir, des boîtes vont fermer. On marche sur la tête, quand je pense qu'il y a de jeunes architectes qui sont smicards. Et encore, s'ils sont au SMIC c'est qu'ils bossent 60 heures par semaine. Nous avons d'autres conditions de travail à offrir. Ma collaboratrice (Géraldine Thomas) passe par toutes les phases des projets, elle suit plus de trente chantiers par an, rencontre autant de clients, si cela n'est pas de la formation permanente... Et pourtant j'ai bien senti les titillements du jury lors de sa formation HQE, comme s'il était intolérable de bosser pour un constructeur. Pourtant, si l'on regarde la qualité architecturale de notre environnement, il y en aurait des choses à dire. Les torts sont partagés. Si demain on autorise les architectes de rentrer en entreprises tout en conservant leur capacité de signer les permis de construire, dès demain, la plupart de mes confrères embauchent. Mais les architectes eux-mêmes sont marqués par cet opprobre alors que les constructeurs ont tout à gagner, qualitativement, à travailler avec eux". Ouf !

Le plus étonnant est que Paul Meyer ne fait qu'exprimer un sentiment largement partagé. Si son entreprise est basée dans le Rhône, celle de Jean-Pierre Delahaye est en région parisienne. Pourtant, il tient exactement le même discours. "Ce que je regrette est que certains architectes me répondent 'l'architecte libéral a une liberté de création, l'architecte salarié n'a pas de liberté' ; cela voudrait-il dire que quand on est salarié on perd son libre arbitre ? Un journaliste perd-il sa liberté quand il est salarié ? Un médecin du travail peut délivrer des ordonnances, non ?", dit-il. "Cela n'a pas de sens ; si nous voulons utiliser un architecte, c'est justement pour ses compétences, la qualité de ses conceptions. Un jeune qui sort de l'école aurait l'opportunité de faire ses premières expériences dans une société structurée, d'utiliser le constructeur comme un tremplin. En réalité, avec ce système de titre, on censure une démarche intellectuelle. Je regrette l'attitude dogmatique de l'Ordre [des architectes. ndlr], je regrette ce clivage, je regrette que souvent ces jeunes talents soient confinés dans des rôles subalternes dans les agences. Pour ma part, si le système devait évoluer, j'embauche demain des architectes, et ils pourront bosser chez moi dès le premier m² et je peux garantir que nombre de mes confrères en feront autant quitte, puisqu'il est question d'Europe, à embaucher un architecte polonais ou italien car personne n'a le monopole de la connaissance". Lui aussi rappelle avec une pointe de perfidie que ce ne sont pas les maisons "qui défigurent l'environnement ou les entrées de ville".

Jean-Pierre Delahaye pointe également une forme insidieuse d'élitisme. "Un très bon architecte qui conçoit et réalise dix maisons par an maîtrise ses coûts en fonction de ces dix chantiers. Un constructeur, sur le même créneau, réalise cent maisons et fait de bien plus grosses économies d'échelle. Si le raisonnement est d'aboutir à une démocratisation de l'habitat, elle sera obtenue plus facilement dans le second cas que le premier. J'ai l'impression parfois que les architectes cultivent l'élitisme économique plutôt que l'efficacité économique". Aie!

Au final, ce n'est donc pas tant les architectes eux-mêmes que le système que ces constructeurs dénoncent. D'ailleurs les deux éprouvent un profond respect pour une profession qui le leur rend mal en retour. "Les constructeurs reconnaissent que les architectes font des choses intéressantes ; ils expriment une demande à laquelle les architectes ne répondent pas", assure Géraldine Thomas. "Pourquoi après deux ou trois ans chez un constructeur un architecte est-il grillé dans les agences ?", fait-elle mine de s'interroger. "Tout le monde y perd : l'architecte perd une bonne occasion de poursuivre sa formation dans de bonnes conditions, le constructeur perd l'opportunité d'employer des architectes et leurs compétences et c'est le client final qui perd le plus au bout du compte. Quel gâchis!", conclut Jean-Pierre Delahaye.

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