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Martine Bouchier : 'l'architecte et l'artiste n'ont pas vocation à collaborer'

© Cyberarchi 2014

Le colloque 'Art et architecture' organisé à Lyon le 27 novembre dernier, abordait le vaste sujet de la transversalité entre art et architecture. Une transversalité remise en question par Martine Bouchier, architecte, docteur en philosophie de l'art, professeur d'esthétique à l'ENSA Paris-Val-de-Seine et chercheur à Louest*. Entretien.

 
 
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Cyberarchi : lors du colloque, vous avez sûrement heurté plus d'une sensibilité en affirmant que le recours à un artiste trahit les lacunes esthétiques d'une réalisation architecturale...

Martine Bouchier : C'est effectivement une affirmation un peu provocante mais j'ai posé la chose avec plus de nuance en rappelant d'abord que l'architecture est un art à part entière et qu'il est donc porteur d'une esthétique qui lui est propre. Il me semble donc que l'architecture doit pouvoir se passer d'une esthétique "rapportée". Lors du colloque, nous avons essayé de répondre à la question très difficile de la collaboration entre artistes et architectes dans le cadre des procédures du 1% artistique**. En fait, j'estime que la "collaboration" est impossible dans ce contexte car l'artiste intervient après l'architecte, une fois le projet fini et le bâtiment construit. De plus, c'est le maître d'ouvrage qui choisit l'artiste et non l'architecte. Je pense que l'artiste ne doit pas se soumettre à la temporalité architecturale, qu'oeuvre d'art et oeuvre architecturale ont chacune leur propre esthétique.

Lors du colloque, l'artiste italien Loris Cecchini a dit : "Mon rapport idéal à l'architecture serait celui d'une plante". J'ai trouvé cette métaphore très intéressante car elle montre que l'artiste revendique une liberté par rapport à l'architecture et, comme la plante, une phusis, une liberté de croissance organique. L'art n'a besoin d'aucun fond, d'aucun modèle extérieur pour trouver sa propre forme ou son langage...

Cela signifie-t-il qu'une intervention artistique au sein d'une oeuvre architecturale est systématiquement vouée à l'échec ?

Non. Je pense que le couple art et architecture peut fonctionner, notamment dans les écoles et dans les espaces publics où les populations peuvent réellement profiter d'une dimension esthétique ou poétique ajoutée à l'architecture. Même si j'estime que l'architecture et l'art ne sont pas faits pour "collaborer", cela ne signifie pas que leur "cohabitation" ne peut pas être heureuse.

Vous avez également précisé qu'un autre aspect de la relation art-architecture est proprement esthétique...

Pendant tout le 20ème siècle, l'art s'est nourrit de l'architecture. Je pense par exemple à certaines oeuvres comme Four Mirror Cubes (1965) de Robert Morris, qui montre une fusion totale entre l'art et l'architecture, mais aussi à ces artistes qui ont utilisé des composants architecturaux, fenêtres, portes, appareillages de briques ou parpaings, verre double face et cadre aluminium (Dan Graham, Pier Kirkeby, Liam Gillik), à ceux qui utilisent les conventions de représentations architecturales (plan, coupes, élévation) comme Turrell ou Christo, aux artistes qui, telles Gordon Matta Clark ou Rachel Whiteread, interviennent directement sur les édifices. Les transferts de l'architecture vers l'art ou la colonisation de l'architecture par l'art, se sont beaucoup développés depuis les années 1960-1970.

Qu'en est-il de la relation art-ville ?

L'art dans l'espace public existe depuis toujours, comme en témoignent les sphinx ou les colosses de Memnon au pied des pyramides d'Egypte. Par ailleurs, les fontaines, les statues commémoratives sont pléthoriques dans les villes européennes. L'ensemble monumental de Targu Jiu en Roumanie réalisé par Constantin Brancusi à la fin des années 1930 peut être considéré comme une forme innovante d'intégration de l'art à l'espace public dans la mesure où cet ensemble, qui comprend la Colonne sans fin mais aussi la Table du Silence et la Porte du Baiser, constitue un axe structurant de quatre kilomètres ayant généré un développement urbain particulier. En France, il faut aller revoir l'axe majeur de Dany Karavan à Cergy-Pontoise.

L'artiste qui intervient dans l'espace public doit adopter une démarche différente ne serait-ce que parce que son oeuvre reçoit du public. Il doit réaliser quelque chose qui tienne en termes de structure. De même, il doit penser à l'érosion, à l'usure et faire une oeuvre qui dure dans le temps. Aussi, il doit tenir compte de la dimension technique des espaces dans lesquels il intervient. A cet égard, l'espace public est très complexe et bourré de réseaux souterrains. Bref, par définition, l'artiste qui intervient dans l'espace public n'est pas libre, comme l'architecte il dialogue nécessairement avec de multiples professionnels. C'est pour cela que je n'appelle plus ces oeuvres des oeuvres d'art mais des objets culturels.

Quelle distinction opérez-vous entre objet culturel et oeuvre d'art ?

Une oeuvre d'art est une invention libre et autonome qui échappe au moment de sa conception au système institutionnel alors que l'objet culturel est commandité par une institution pour des raisons précises émanant de politiques publiques. Les oeuvres créées dans le cadre du 1% artistique sont des objets culturels. Que ça soit au sein de la ville, des musées ou des biennales, j'estime qu'il n'y a, aujourd'hui, plus d'oeuvres d'art mais uniquement des objets. Aucun secteur ne semble épargné par l'industrie culturelle. La rétrospective Anish Kapoor organisée à l'Académie Royale de Londres*** mêle, par exemple, des créations et des produits faits pour attirer l'attention des médias et des collectionneurs, pour faire monter la cote.

Je ne porte pas de jugement de valeur, je dis simplement que quand une oeuvre d'art passe par l'institution, elle change de statut. Là où il y a perversion c'est quand on fait passer l'objet pour une oeuvre d'art, comme c'est le cas lors des Nuits Blanches ou pour d'autres événements de grande ampleur. On dit au public : "Venez voir des oeuvres d'art" alors qu'il s'agit d'objets dont l'origine se trouve inscrite dans un projet institutionnel et ne relève pas d'une nécessité pour l'artiste.

Si, à vous entendre, la procédure du 1% artistique donne lieu à des objets culturels et non à des oeuvres d'art, il est permis de se demander si elle mérite d'être maintenue...

Le 1% artistique reste intéressant car il offre du travail et une visibilité aux artistes. Pour autant, je me demande si la procédure qui date de 1951 n'est pas à l'origine d'une perte de qualité. C'est une question. Face aux oeuvres exceptionnelles de Barbara Kruger ou de Mario Merz à Strasbourg, face à celles de Yan Dibbets et de Daniel Buren à Paris ou à Lyon, il y a en effet beaucoup trop d'oeuvres de moindre qualité qui viennent s'ajouter à tous les objets qui encombrent et hérissent l'espace public, comme des bacs à plantes, potelets anti voiture, panneaux de signalisation, publicité, etc.

Que pensez-vous des interventions artistiques visant à revaloriser un territoire, tel le projet de Naoshima ?

Ce type de programme est très intéressant car il s'agit d'instrumentalisation temporaire. L'idée de faire appel à des artistes pour reconstruire une image positive de territoires en crise est de plus en plus courante et elle a été initiée il y a plus de quarante ans dans la Ruhr en Allemagne, par des artistes allemands tels Bernd et Hilla Becher qui ont contribué à la fin des années 1960 à esthétiser les paysages industriels par un travail de relevé photographique très systématique d'objets créés sans intention esthétique. A l'époque, leur position était innovante, à l'avant-garde. Quarante ans plus tard, cette approche s'est largement généralisée dans le monde. Ce qui relevait à l'époque d'une véritable démarche autonome tend aujourd'hui à muter sous l'effet d'une instrumentalisation des arts qui contribuent à la requalification des espaces en crise par leur fort pouvoir iconique. L'art a la capacité de rendre attrayant les territoires abimés par l'exploitation industrielle.

Pour conclure, je reprendrais la définition de l'artiste comme passeur à Marcel Duchamp : Un passeur, au sens propre du terme, est celui qui, connaissant les moindres détails de la ligne de démarcation entre l'art et le non art, est capable de déjouer toutes les instances de contrôle.

Propos recueillis par Emmanuelle Borne

* Laboratoire des Organisations Urbaines de l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Paris-Val-de-Seine.
** L'obligation de décoration des constructions publiques, plus communément dénommée '1% artistique' est une procédure spécifique de commande d'oeuvres d'art à des artistes. Elle impose aux maîtres d'ouvrages publics de réserver un pour cent du coût de leurs constructions pour la commande ou l'acquisition d'une ou plusieurs oeuvres d'art spécialement conçues pour le bâtiment considéré (source : www.culture.gouv.fr).
*** 'Anish Kapoor' at the Royal Academy of Arts, London, september 26 to december 11.

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