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Martin Robain : L'architecture n'est pas l'apanage des architectes

© Cyberarchi 2019

Martin Robain, créateur d'Architecture Studio, n'est pas politiquement correct, au risque de susciter l'incompréhension. La volonté de réforme du gouvernement a poussé les architectes à s'interroger sur leur profession. Le point de vue de M. Robain est donc nécessaire.

 
 
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Cyber Archi : Vous avez déjà travaillé dans le cadre de la réalisation-conception, une première fois il y a une dizaine d'années et de nouveau aujourd'hui dans le cadre de la construction d'une prison. Cette expérience vous a-t-elle permis de mettre en exergue les craintes de marginalisation exprimées par les architectes ou, de votre point de vue, la réalité est-elle plus nuancée ?

Martin Robain : Les inquiétudes que nous pouvions avoir sur l'évolution de la loi MOP et sur la procédure conception-construction ont été pour grande partie livrées. La procédure conception-construction devrait rester exceptionnelle. Dans le contexte actuel des rapports de forces entre les différents intervenants de ce type de procédure, il est nécessaire de restreindre la conception-construction.

En ce qui nous concerne, nous avons réalisé un projet selon ce système : le lycée de Cergy-le-Haut, avec l'entreprise Razel. Ce projet s'est passé normalement, avec les difficultés inhérentes à la réalisation d'un tel projet. A l'arrivée nous considérons ce projet comme réussi. Nous en réalisons un deuxième avec l'entreprise Quille D.V. (Groupe Bouygues). Nous en reparlerons dans un an lorsque tout sera terminé.

Mais j'ai toujours considéré qu'il ne fallait pas faire trop de liaisons entre l'intérêt des architectes et l'intérêt de l'architecture. L'architecture n'est pas l'apanage des architectes.
Il ne faut pas oublier les ingénieurs, les entreprises et les maîtres d'ouvrage. Architectes et ingénieurs sont les maîtres d'oeuvre. Ils conçoivent le projet jusqu'à sa livraison au minimum.
Les entreprises construisent le projet. Un projet mal réalisé est un projet raté. Il faut donc repenser nos relations dans l'intérêt de l'architecture.

Un maître d'ouvrage compétent et intéressé par la réussite architecturale de son projet est tout aussi nécessaire. On ne peut parler que des architectes si l'on veut parler d'architecture.

Il est concevable d'imaginer que, dans ce cadre, les entreprises de BTP offriraient plus de marge de manoeuvre (ou de considération) à un architecte connu et respecté qu'à un architecte jeune et peu connu (qui serait de fait exclu de ces marchés ou manipulé en tant que simple exécutant). Une autre crainte est que, sur le long terme, la qualité des ouvrages ainsi construits soit moindre et au final le projet plus coûteux. Partagez-vous ces craintes ?

Il est évident que nous sommes dans un système très fermé, que notre profession (et quelques autres) ont beaucoup de mal à accepter le mouvement, ou l'inconnu. Je citerai H. Damish : "il faut se frotter à ce que l'on ne maîtrise pas, il faut faire l'expérience du déplacement", je pense cela. C'est la raison pour laquelle nous essayons de travailler de plus en plus hors de France, et particulièrement en Chine, où je vais toutes les six semaines environ.

Et là, nous apprenons à concevoir et à "maîtriser" un projet en dehors de toutes nos règles. Nous sommes dans l'obligation d'inventer avec des architectes chinois de talent et souvent jeunes.


Lors de la manifestation du 3 juin dernier, nombre d'architectes se plaignaient de l'absence "des ténors" de la profession. Cette critique est-elle selon vous méritée ? Les architectes sont-ils trop individualistes par nature et les pratiques tellement différentes d'un cabinet à l'autre que les architectes ne pourraient parler d'une seule voix ?

Il est vrai que notre profession est éclatée, que la majorité des architectes sont des artisans, que l'accès à la commande pour les jeunes architectes est difficile. Il faut être sélectionné pour participer à un concours, puis le gagner ! Quelle difficulté, mais c'est le seul moyen clair d'accès à la commande d'architecture. Architecture-Studio a commencé comme cela - c'est sans doute plus difficile aujourd'hui.

Je ne suis pas pour les jeunes architectes en tant que tels, je suis pour que l'architecture conçue par les jeunes architectes se réalise. Car je pense que le mouvement, le renouveau de l'architecture viendra (principalement) de là. Il faut bouger, changer de pays, voir les autres cultures, et ne pas croire que l'architecture française est la meilleure du monde.

Le recours obligatoire au concours pour la commande publique est aujourd'hui la clé de la qualité architecturale en France. Regardez l'Italie et la Grèce, deux pays à l'origine de notre culture (architecturale). L'Italie a réalisé les plus belles villes qui soient et qu'ont-ils fait ces 30 dernières années ? Et en Grèce, peut-on citer un bâtiment public (réussi) que l'on ait envie de visiter ?

En France, quelles que soient les évolutions, il faudra être ferme sur la responsabilité indispensable de l'architecte, de la maîtrise d'oeuvre, sur le chantier. Il faut même la renforcer.
Il y a une réflexion à mener sur ce thème, pour ne pas tomber dans l'architecture de papier.
Il y a aussi une réflexion à mener sur la maison individuelle. Comment se fait-il que la France construise tant de maisons laides ? Sur ce point, prenons exemple sur la Belgique.

Jean-Jacques Aillagon a annoncé que la conception-construction resterait dans le domaine dérogatoire. Est-ce une évolution suffisante à votre sens ou les architectes doivent-ils rester vigilants pour ce qui concerne les Partenariats Public-Privé (PPP), les seuils d'appel d'offres ou la réforme de l'enseignement dans les écoles d'architecture ? Quels sont, selon vous, les champs de réflexion qui permettraient aux architectes de sauvegarder leur indépendance et la maîtrise des projets.

J.J. Aillagon a en effet annoncé que la conception-construction resterait exceptionnelle. Nous nous retrouvons dans la situation existante.

Cela n'empêche pas de réfléchir aux conditions pour que cette procédure permette aux architectes de bien remplir leur mission.
Pour cela :
- l'équipe de maîtrise d'oeuvre (le Concepteur) devrait conserver sa cohérence (éviter la solution Architecte / Constructeur) et être désignée clairement lors de la constitution des groupements,
- les lots techniques traités par le Constructeur devraient l'être par une ou des entités indépendantes clairement définies au sein du groupement au même titre que les autres sociétés d'ingénierie et répondant aux mêmes critères (références, moyens, etc.),
- les étapes d'études habituelles (ESQ APS APD PRO) devraient être respectées dans leur contenu et dans leur enchaînement pour permettre les itérations successives entre "ingénierie de conception" et "ingénierie d'optimisation", la dernière ne pouvant exister sans la première,
- la mission de maîtrise d'oeuvre devrait correspondre à une "mission de base" au sens des décrets MOP, notamment pour l'Architecte sur la phase chantier et être prolongée en phase exploitation,
- le permis de construire devrait être déposé sur la base de l'APD-DCE,
- la mission de synthèse (SYN) devrait être identifiée et valorisée clairement en phase étude (pré-synthèse) et en phase exécution (synthèse) et être dirigée par des acteurs définis (Architecte puis Constructeur par exemple),
- la responsabilité du coût global devait être clairement attribuée,
- l'Architecte devrait pouvoir assumer la responsabilité de mandataire des études, restant le chef d'orchestre des différentes disciplines techniques,
- la rémunération du Maître d'oeuvre devrait être négociée sur la base des décrets MOP, y compris pour la part de conception technique assumée par le Constructeur,
- le Constructeur est mandataire du groupement vis-à-vis du Maître d'ouvrage mais sur les questions ayant une incidence architecturale ou technique directe sur le projet, le Maître d'ouvrage ne devrait prendre de décision qu'après avoir reçu un avis motivé du Maître d'oeuvre,
- le visa des situations de paiement devrait être assumé réciproquement par le Maître d'oeuvre et le Constructeur (études et chantier),
- les indemnités allouées au concours devraient être proportionnées au travail fourni par les groupements.

En ce qui concerne les PPP, les choses ne sont pas claires. Nous avons l'expérience des PFI en Angleterre. Un rapport récent, à la demande des autorités anglaises, identifie bien les inconvénients de ce système sur la qualité architecturale. Mais il est clair que, à courte vue, cela permet à l'état français de faire des économies.

Je pense qu'il faut nous battre pour obtenir les mêmes conditions que nous avons développées ci-dessus. Cela permettrait à l'architecte de se trouver sur un pied d'égalité avec l'entreprise, et cela l'obligerait à renforcer ses compétences - pour un meilleur contrôle de la qualité architecturale.

Vous avez été choisi pour réaliser l'entrée ouest de La Mecque. Quels sont les éléments de votre projet qui ont, selon vous, fait la différence ?

Il est difficile aujourd'hui d'en parler plus que nous en avons déjà parlé. Nous en reparlerons lorsque le projet aura avancé.

Par contre, pour étudier un tel projet, vous ne serez pas étonné si je vous réponds : équipe - travail - équipe.

Un architecte, "artiste et solitaire", aura beaucoup de mal à travailler sur un tel projet avec des procédures lourdes et complexes. Il faut déjà parler anglais et arabe, et être musulman pour visiter le site.

Aujourd'hui à Architecture-Studio, nous sommes 8 associés. Bientôt nous serons 9, 10, 11... Inch' Allah.

Propos recueillis par Christophe Leray

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