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Mais qui est Christophe Gulizzi ?

Photographie Richard Sprang D.R. : Copyright 2017

Séduisant, nonchalant, souriant et impavide, Christophe Gulizzi est surtout un homme réservé. Son curriculum vitae indique qu’il a travaillé chez Rudy Ricciotti avant de se mettre à son propre compte « parce qu’à un moment, il faut y aller. » À la fin de l’automne, il a souhaité présenter à la presse son travail le plus récent. Découverte d’un personnage secret et attachant à la lumière de trois projets d’architecture…

 
 
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Ce jour-là, Christophe Gulizzi a décidé de faire visiter non pas un, mais trois bâtiments qu’il a récemment construits dans le Sud de son enfance, à Saint-Cyr-sur-Mer et dans la périphérie d’Aix-en-Provence. Le premier est une usine de confiseries en bordure de la RN7 ; celle du Roy René qui, depuis 1920, fabrique des calissons à base d’amandes de Méditerranée et de melons confits de Cavaillon. Les deux autres, plus conformes à sa réputation de maître d’œuvre spécialisé malgré lui dans la création d’espaces dédiés à la pratique d’activités physiques, sont deux complexes sportifs de 1800 et 2500 m2. « En France, on ne vous met pas à l’eau si vous ne savez pas déjà nager », regrette le quadragénaire qui compte également à son actif la conception du Z5 de Zinédine Zidane et du très médiatisé équipement sportif Atlantis de Massy dont les angles arrondis et les lignes obliques ont fait le bonheur des revues d’architecture en 2014.

Principal corollaire de ces programmes spécifiques, les sites de construction auxquels se confronte Christophe Gulizzi sont souvent difficiles. La plupart du temps, ils sont même si peu engageants que tout projet qui se limiterait à une réponse strictement contextuelle, à la seule prise en compte du temps présent et de l’espace existant, serait voué à l’échec.

L’atelier de confection de calissons, dont les origines remontent au mariage du roi René en 1454, est ainsi campé au bord d’une route qui file vers Avignon, au pied d’une petite butte arborée qui a été « sacralisée » en espace protégé pour contenir la pression foncière et prévenir sa disparition. Dans une Provence où l’urbanisation est mal maîtrisée ou mal pensée, la Maison des arts de combat d’Aix-en-Provence est coincée dans le nouveau quartier diffus du Val de l’Arc, entre un gymnase et une plateforme logistique de la Poste. Dernier exemple, le complexe sportif des oliviers est implanté dans les franges sans âme de Saint-Cyr-sur-Mer où les scooters de quelques adolescents déchirent la tranquillité pavillonnaire.

 

Matérialité

« Un projet d’architecture consiste à créer une atmosphère », indique Christophe Gulizzi. Mais comment insuffler une ambiance particulière lorsque le contexte est lui-même dépourvu de poésie ? Selon lui, la réponse tient moins à la forme qu’à la recherche d’une matérialité, d’une narration, d’une typologie claire et pertinente.

Pour le complexe sportif des oliviers, le programme a été éclaté en deux parties distinctes. Les deux dojos et la salle omnisport ont été séparés par des patios plantés de bambous partiellement ouverts sur l’espace public. Si l’objectif principal était de clarifier les usages, cette prise de position a également permis de prendre possession du territoire. Un ancrage dans l’environnement que Gulizzi a choisi d’accentuer par une forte matérialité en recouvrant le bâtiment de pierres de grandes dimensions : « Entre provençalité et Méditerranée, nous nous sommes intéressés à la romanité en mémoire de l’histoire de Saint-Cyr-sur-Mer », lâche, laconique, ce fils de maçon palermitain qui, avant de devenir architecte, a obtenu un CAP de menuiserie.

Comme si la puissance évocatrice de ces 998 blocs de pierre calcaire de plus d’une tonne et demie n’appelait aucun commentaire, Christophe Gulizzi demeure muet, toujours captivé par la beauté du matériau aux faces irrégulières et rugueuses. Interrogé sur la mise en œuvre des blocs portugais de 35 x 105 x 180 cm, qu’aucune entreprise française n’a été en mesure de fournir pour des raisons de quantité, il préfère insister sur la matière élémentaire du projet, « sa matérialité abrasive et sa brutalité constructive qui mettent en scène la lumière », avant d’évoquer « une fixation à l’aide de goujons sur des murs en béton pour des raisons de normes de sismicité » et d’esquiver en riant : « Il a fallu 100 camions-remorques pour acheminer les pierres ; ce qui représente un excellent bilan environnemental ! »

L’architecte qui aime que ses « bâtiments racontent une histoire » n’apprécie manifestement pas de faire de longs discours. La visite de l’usine de calissons est conforme au caractère discret du maître d’œuvre qui a installé son agence dans une ancienne chapelle du XIXe siècle. Pendant que le volubile maître d’ouvrage, Maurice Farine, s’époumone à expliquer de long en large sa démarche de tourisme industriel et les détails de fabrication de ses délices sucrés, l’architecte reste impassible et silencieux. Tout juste peut-on comprendre qu’il ne s’agit pas de sa plus belle œuvre architecturale. On s’interroge d’ailleurs sur la dichotomie entre l’emploi expressif de grands blocs de calcaire de Fontvieille, utilisés deux millénaires auparavant pour la construction du Pont du Gard, et la forme horizontale de la grande ouverture qui court tout le long du premier étage de la façade d’entrée. « La rencontre entre la tradition et la modernité » aurait-elle été manquée ?

 

Comme une améthyste

Plus en phase avec les aspirations fondamentales de Gulizzi - une intelligence constructive sans formalismes -, l’équipement d’Aix-en-Provence consacré aux arts martiaux est du même type que celui de Saint-Cyr-sur-Mer : des jardins s’intercalent entre deux corps de bâtiment de manière à mieux éclairer les intérieurs et à séparer les espaces administratifs et d’accueil des dojos et de la salle d’arme (escrime). Une disposition qui, rappelle l’architecte, est très appréciée car « elle permet de respecter les ambiances et les usages de chaque partie du programme. »

À peine plus disert que pour ses deux projets précédents, Christophe Gulizzi - ceinture noire de judo ! - se risque à la narration en expliquant que l’édifice est « une améthyste, symbole de la clarté de l’esprit, de la sagesse, de l’humilité et de la spiritualité. » Concrètement, toutes les façades sont entièrement recouvertes de brise-soleil en béton préfabriqué en forme de C. « Elles fabriquent un écrin, un filtre vers l’intériorité, tel un masque de Kendo », ajoute-t-il sans vraiment préciser les modes constructifs en présence.

Dans le véhicule de tourisme avec chauffeur qui nous ramène trop vite à la gare ferroviaire, l’architecte demande aux journalistes le bâtiment qu’ils préfèrent. L’auteur de ces lignes s’esquive à son tour et répond qu’il s’agit du complexe sportif de Saint-Cyr-sur-Mer, mais que des informations techniques plus complètes sur la Maison des sports de combat, tonnage des brise-soleil par exemple, pourraient le faire changer d’avis ! L’architecte qui, pour sa part, affectionne particulièrement l’édifice en béton, sourit. Cette réponse décalée et incertaine semble lui convenir. Arrivé en gare d’Aix-en-Provence, l’homme en noir fait ses salutations, le regard sincère et profond, pour rejoindre le wagon qui l’emmènera à Paris où vit sa famille dont il est séparé durant la semaine. Saisi brusquement par le doute, il annonce que l’on peut le contacter en cas de besoin. Mais à quoi bon… Ne vaut-il pas mieux le laisser s’évanouir tranquillement sur le quai numéro un en ayant l’impression de ne pas avoir tout appris ? Le temps, certainement, finira par lui donner l’exposition médiatique que son architecture mérite. Avec son lot de portraits détaillés… 

Tristan Cuisinier

Christophe Gulizzi architecte
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