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Livre Blanc : analyse

Le Livre Blanc sert-il réellement les intérêts des architectes ? Une manifestation était-elle vraiment pertinente ? Quel sera l'impact pour ce Livre Blanc ? Autant de questions liées à l'ambiguïté de l'ouvrage, laquelle révèle des clivages importants en ce qui concerne la perception des actions à mener. Analyse.

 
 
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1.200 architectes se sont réunis samedi 7 février à la Mutualité à Paris pour débattre des propositions contenues dans le Livre Blanc, débats qui ont précédé une manifestation Avenue de l'Opéra avant la remise de ce texte au ministre de tutelle, Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture.

Les architectes ne sont pas habitués à jouer «collectif» et s'ils étaient très nombreux à la Mutu à se féliciter de cette action unitaire des trois organismes représentatifs de la profession (Ordre, UNSFA, Syndicat de l'Architecture) - un architecte a même demandé la fusion des syndicats, offre déclinée poliment tant par Patrick Colombier, président du Syndicat de l'architecture que par François Pélegrin, président de l'UNSFA - les débats n'en ont pas moins montré l'existence de schismes profonds qui ont failli souvent dégénérer en combat de tribus gauloises.

Les principales lignes de fracture se situent entre les enseignants et les praticiens d'une part, entre ceux qui souhaitent s'opposer encore aux PPP et ceux qui préfèrent adopter une démarche pragmatique d'autre part. De fait, à propos de ses représentants qui parlaient à la tribune, un architecte dans la salle a eu ce mot : «C'est une élite qui parle au nom de l'élite. Ils nous parlent comme à des enfants, c'est humiliant».

Mais ce sont surtout les PPP et la réforme de l'enseignement liée à la licence d'exercice qui ont cristallisé les rancunes.

Concernant les premiers, les trois présidents ont dû constamment justifier leur action tant l'ambiguïté de l'objet même de la mobilisation n'a pas été levée. Pour rappel, c'est l'annonce par le gouvernement début 2003 de sa volonté d'autoriser, sous prétexte de simplification administrative, le recours (massif ?) aux PPP qui avait allumé la mèche du mécontentement.

Après des actions lors des journées de la Maîtrise d'oeuvre au printemps 2003, une journée de mobilisation avait été prévue en novembre à Paris autour de ce sujet, et de celui-là seul. Ce n'est que lors du congrès de l'UNSFA à Nantes en octobre dernier que, subitement et à l'initiative du CNOA, cette journée d'action s'était transformée en rédaction d'un Livre Blanc traitant de tous les problèmes de la profession.

Or, en substance, pour nombre d'architectes - et le vote illégitime à main levée lors du raout à la Mutualité fut à cet égard révélateur - il ne sert à rien de discuter du futur de l'architecture puisque, avec les PPP, l'architecture sera «morte» dans dix ans. A ceux-là, les présidents et d'autres architectes répondent qu'une démarche «pragmatique» s'impose puisque les PPP existent de fait aujourd'hui, les ordonnances ayant été votées. Du coup, l'ambiguïté demeure. «Pas de doubles discours SVP. De deux choses l'une, soit les PPP sont possibles, pratiques et viables et on examine comment travailler dans ce cadre, soit on est contre et on fait la grève», s'est emporté un architecte, copieusement applaudi.

Ce à quoi les enseignants rétorquent qu'ils ont été sciemment paupérisés, que le rôle de l'enseignement est de faire des «têtes bien faites» qui permettent ensuite aux étudiants d'acquérir rapidement les formations dont ils ont besoin et que l'enseignement doit être autre chose qu'une main mise de la profession. «Le Livre Blanc montre une grande défiance envers les écoles et la formation qu'elles proposent», déplore Edith Girard, enseignante. Surtout ces clivages traduisent la difficulté de la mise en place de la réforme dite 3-5-8, inévitable pour ce qu'elle concerne l'harmonisation européenne, mais beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît à mettre en oeuvre, la licence d'exercice en trois ans souhaitée par le Livre Blanc compliquant encore le problème.

Mais si le Livre Blanc a au final tant de mal à réunir l'ensemble de la profession, c'est peut-être aussi dû à sa conception même. En effet, il présente 30 propositions qui tiennent plus du programme que de la revendication. Or, il est difficile de manifester aux cris de «30 propositions pour l'avenir». C'est aux cris de «Non aux PPP», «PPP, pourri par le pognon» qu'ont donc manifesté les architectes, bouclant la boucle. En effet, une manifestation est généralement conçue comme une revendication ou pour s'opposer au passage d'un texte, surtout quand le départ est donné de la Mutualité.

Une manifestation plus anglée aurait sans doute eu le mérite également d'être plus lisible. Pas un - non, pas un ! - des badauds regardant passer le défilé n'avait la moindre idée de ce pourquoi les architectes manifestaient. Il est d'ailleurs remarquable que pas une publication - même pas l'AFP -, n'en ont fait le moindre état, sinon une brève dans le quotidien gratuit 20 minutes alors que la manifestation pro-voile qui se déroulait à Paris au même moment, qui regroupait pourtant moins de personnes, faisait le plein de media. «Nous avons un sacré problème de communication», avait déclaré François Pélegrin le matin même.

Ce Livre Blanc est un programme donc ; tellement vaste en vérité - quatre ou cinq ministères seraient concernés - qu'il sera difficilement applicable à court et moyen terme. En fait, d'aucun se pose la question si ce Livre Blanc n'a pas permis finalement de noyer le poisson des revendications immédiates des architectes. «C'est en étant élu à l'Ordre que j'ai découvert la misère de certains confrères», se désole un architecte breton. Misère ?

Autre ambiguïté également, la notion de livre ouvert ou fermé. «Ce n'est pas un livre ouvert», assène J.F. Susini en ouverture des débats. «C'est un livre ouvert», explique en substance F. Pélegrin en conclusion. «Si ça reste à discuter, je ne suis pas prêt à soutenir quoique ce soit avant la discussion», remarque un architecte, un peu perdu.

Jean-Jacques Aillagon, Ministre de la Culture, ne s'y est pas trompé sans doute en recevant courtoisement pendant 90 minutes une délégation samedi à l'issue de la manifestation. Il n'a en fait rien promis, rien cédé sinon de renvoyer à leurs études, un peu, les rédacteurs des décrets concernant la réforme de l'enseignement afin d'envisager une durée plus longue que celle proposée d'un an par le ministère pour l'obtention de la licence d'exercice.

Au final, aucune stratégie d'ensemble n'est vraiment apparue pour donner aux architectes les moyens de peser sur les décisions qui les concernent, les architectes de base devant se contenter de la vague promesse de leurs organisations représentatives de «s'engager». Un engagement qui sera de toute façon conditionné, en ce qui concerne l'Ordre, par les prochaines échéances électorales des Ordres régionaux, qui auront lieu en avril prochain, et de l'Ordre national en juin.

Christophe Leray

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