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'Living Architectures' : des Pritzker déshabillés

© Cyberarchi 2020

"On nous cache beaucoup trop de choses", constate Ila Bêka. Avec Louise Lemoine, camera en main, ils poursuivent les usagers de l'architecture et dessinent à travers eux un portrait véridique du bâti. 'Living Architectures', présenté le 25 février dernier au Palais de Tokyo, se révèle une expérience vivifiante.

 
 
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La faune du Palais de Tokyo était au rendez-vous. Curieux et passionnés se pressaient contre la porte de l'auditorium. L'un invective l'autre : "J'étais là avant vous, bon sang !". L'événement paraissait pourtant confidentiel, au point de n'être dévoilé sur le site internet du Palais de Tokyo que deux jours auparavant. Mais de bouche à oreille, l'information circulait dans le secret.

Dans la pénombre de l'auditorium devenu trop étroit, cinq films vont être présentés, partiellement, à travers une sélection de quelques 'chapitres'. 'Koolhaas Houselife' inaugure la série. Le film avait fait sensation lors de la dernière biennale d'architecture de Venise. Puis au programme, 'Pomerol Herzog & de Meuron', 'Xmas Meier', 'Gehry's Vertigo', 'Renzo Inside Piano'.

La démarche est simple. Les deux réalisateurs veulent donner une "représentation différente de l'architecture". Inspirés et influencés par la récente commande bordelaise, les deux jeunes réalisateurs reprennent une anecdote contée par Renzo Piano. Travaillant avec Roberto Rossellini sur un film consacré au centre Georges Pompidou, l'architecte génois se souvient de l'approche du réalisateur. "Pour évaluer le bâtiment, il faut regarder le visage des gens et leur regard". En somme, un réflexe partagé par nos deux jeunes associés.

Louise Lemoine défend alors sa démarche comme la mise en oeuvre d'un film-outil. La projection est l'opportunité pour le spectateur d'une promenade, plus encore d'une "immersion architecturale". "Nous ne travaillons pas sur des espaces nettoyés et nous nous inscrivons à l'opposé de la photographie d'architecture qui représente souvent des lieux avant que la vie ne s'y soit installée", souligne-t-elle. Chaque film est une somme de micro-séquences où "la totalité des parcours fait la totalité du lieu".

La salle est alors plongée dans le noir. Des bruits de vaisselle retentissent tandis qu'une suite de photographies apparaît à l'écran. Le titre : 'Rem Koolhaas Houselife'. La caméra poursuit les tribulations de Guadaloupe, la femme de ménage en chemisier à pois noir et blanc. Armée de son aspirateur, accompagnée de ses seaux et balais, la Rem Koolhaas Housewife prend la pose. La plate-forme sur vérin s'élève : inénarrable ascension de Guadaloupe sur un air de valse viennoise. Délicieux moment qui laisse présager d'un sens aigu de l'humour. La maison s'offre alors au regard. 'Les escaliers', 'le trou', 'les rideaux', les 'automates' puis les 'investigations positives' sont les séquences qui, mises à la suite, forment le portrait vivant d'une architecture.

Eclairage. "Nous avons eu un jour la possibilité de faire un film dans cette maison. Je connaissais en effet la propriétaire. Elle nous a laissé regarder partout ce qui représentait pour nous une opportunité extraordinaire. Nous pouvions montrer des choses habituellement cachées. En somme, c'était une chance inédite pour un premier film", se rappelle Ila Bêka.

Le second film, 'Pomerol Herzog & de Meuron', est projeté. L'extension imaginée par le célèbre duo bâlois, un réfectoire, se révèle, à l'écran, le théâtre de soirées, véritables détentes nocturnes pour les vendangeurs du domaine dont les danses sont intimement liées à la forme du lieu. Puis, plus étonnant encore, l'église du Jubilé à Rome, dessinée par Richard Meier, vue à travers le regard de son curé, iconoclaste, Don Gianfranco et de quelques bigotes s'interrogeant sur les intentions de l'architecte.

Le quatrième film est plus saisissant encore dans l'effet bien que les personnages soient peut-être les moins attachants. Ila Bêka et Louise Lemoine suivent 'los compañeros', les alpinistes laveurs de carreaux, au musée Guggenheim de Bilbao. Du bâtiment ne circule habituellement que l'icône, image quelque peu détrempée. Les angles de vues sont alors variés, mouvants, changeants et donnent, une fois encore, une dimension vivante à l'architecture.

Enfin, le dernier film, 'Renzo Inside Piano', suit de près le parcours d'un facteur italien. Costume noir, chemise blanche, lunettes de soleil, il distribue le courrier, déambulant dans un vaste open space, conçu pour la firme B&B quelques années avant que Renzo Piano et Richard Rogers n'imaginent Beaubourg.

Chaque film témoigne ainsi d'un regard sensible sur l'usager lui-même porteur d'une vision de l'architecture pratiquée quotidiennement. Au trait de l'architecte se substitue le parcours du familier. "Je trouve qu'on cache beaucoup trop de choses en architecture", déclare ainsi Ila Bêka dénonçant de fait une forme de censure. "Il faut faire un effort, aller au delà de ceux qui font la promotion de l'architecture et laisser parler les usagers. Il est vrai, que certains regrettent parfois leur paroles...", s'amuse-t-il.

Les paroles dépassent, il est vrai, la pensée mais la vérité, choquante dans une société du tout communication, interpelle toujours. En confiant vouloir travailler sur l'icône et sur la manière de traiter l'image iconique, Louise Lemoine justifie un choix de signatures architecturales prestigieuses dont les projets se dévoilent habituellement, lisses, à travers une prose aux atours publicitaires. "Nos films sont une lutte souterraine. Que nous cache-t-on?", confie-t-elle, exprimant son épuisement à négocier, trop souvent encore, les espaces à montrer.

En souhaitant initialement filmer l'attitude du corps dans un bâtiment et plus largement le rapport de l'homme à l'espace, Louise Lemoine et Ila Bêka sont partis en quête d'une vérité qui, dès lors qu'elle s'arrête sur une fuite d'eau ou un dysfonctionnement quelconque, pourrait heurter la personnalité de l'architecte.

La question des droits à l'image est alors dans la tête de tout spectateur. L'un d'eux s'exprime et Ila Bêka, irrité d'entendre à chaque fois la même rengaine de Venise à New York, martèle : "Peur de faire peur au maître : non !".

"Si nous avons peur de parler ou de montrer, nous allons finir par faire de la publicité", poursuit-il. "Quelque part, nous nous moquons de ce que l'architecte pense. Cette maison est privée. Et puis, vous savez... L'architecte est au final ravi au point d'en vouloir même un peu plus !", s'amuse-t-il.

In fine, chaque édifice paraît humanisé, sa beauté s'en retrouve accrue. Désormais avec l'intention d'aller filmer des architectures moins connues et d'élargir l'objet du bâti à la ville, Ila Bêka et Louise Lemoine promettent au film d'architecture un bel avenir. La séance s'achève sur une citation de le Corbusier : "Vous savez, c'est toujours la vie qui a raison, l'architecte qui a tort...".

Jean-Philippe Hugron

* Lire à ce sujet notre chronique ''Répons' : une exposition moderato cantabile sur Renzo Piano'.

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