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Licence d'exercice : regards (noirs?) de chiens de faïence

© Cyberarchi 2019

La communication entre étudiants et organisations professionnelles passe mal. Les premiers, pour certains, sont «fermement résolus» à s'opposer à la licence d'exercice tandis que les évolutions proposées par les secondes se heurtent à un mur d'incompréhension. Le tout sur fond de silence de la DAPA.

 
 
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La réforme de l'enseignement telle que la prévoit (prévoyait ?) la DAPA fait l'unanimité, ou presque, contre elle. Autant les étudiants que les professionnels, par la voix de leurs organisations représentatives (Ordre National, Syndicat de l'Architecture, UNSFA), sont contre sans ambiguïté.

Il n'y a guère que Bernard Welcomme, président du collège des Directeurs des écoles d'architectures, pour croire encore en février dernier, dans un courrier adressé à Jean-Jacques Aillagon, alors ministre de la Culture, à «l'insertion professionnelle relativement aisée des jeunes issus de nos écoles tant dans la maîtrise d'oeuvre que vers des métiers diversifiés de l'architecte» et en conséquence «souhaiter organiser la sixième année et délivrer sous [l'autorité du ministère de la Culture] le diplôme de capacité à exercer la maîtrise d'oeuvre».

Ce qui lui valu une réponse circonstanciée de la part de Patrick Colombier, président du Syndicat de l'Architecture, expliquant entres autres que «c'est à travers les informations nombreuses que nous recueillons que l'on peut se permettre d'affirmer que l'impréparation des jeunes diplômés affrontant l'exercice de la maîtrise d'oeuvre est criante». Avant d'enfoncer le clou : «il est irresponsable d'affirmer qu'avec une année de stage après le master, et qui plus est organisée au sein des écoles, un architecte sera prêt à exercer une maîtrise d'oeuvre de qualité».

Prendre pour cobaye les clients

Un constat largement partagé par les jeunes diplômés qui, loin de s'insérer aisément, voient leurs premiers pas dans la profession en tant que maître d'oeuvre prendre l'allure, au fil des désillusions, d'une mauvaise descente de trip, comme en témoigne d'ailleurs Caroline Nicolier, 29 ans, jeune architecte libérale depuis deux ans, sur le site de l'Ordre.

En quelques phrases, voici résumé le gouffre (puisque les étudiants réfutent le terme de malentendu ; voir à ce sujet notre article Réforme de l'enseignement : les étudiants à la croisée des chemins) qui sépare semble-t-il étudiants et praticiens.

Un stage dont personne ne veut

Une chose est claire. La notion de stage, telle que le propose la DAPA, est un repoussoir pour les étudiants qui associent le terme, à raison sans doute et toutes proportions gardées, à une forme 'd'asservissement'. De plus, la notion d'une durée déterminée de trois ans, telle qu'elle fut proposée par le Livre Blanc, a obscurci le débat, les étudiants imaginant naturellement que 5 ans d'études plus 3 ans de Licence d'Exercice, soit huit ans d'études, faisaient un peu fort de café. D'autant que la proposition du Livre Blanc fut également mal interprétée dès lors qu'elle fut perçue dans un cadre 'd'études'. A cet égard, la réaction de Claire Bailly, membre du collectif organisateur de l'AG du 3 avril dernier, est révélatrice. Elle écrit notamment «Comment s'imaginer que des professionnels sans formation pédagogique puissent suivre de manière efficace la formation des étudiants pendant trois ans ?».

Or, dans l'esprit des organisations professionnelles qui proposent cette licence d'exercice, il n'est justement plus question ni de 'pédagogie' ni d''étudiant' mais d'architectes diplômés, rémunérés dans des «conditions décentes (Pélegrin)» par les agences d'architecture afin d'y acquérir les connaissances indispensables à la maîtrise d'oeuvre. Non seulement le statut est déjà disponible dans la convention collective des agences d'architecture mais François Pélegrin, président de l'UNSFA, s'inquiète tant de son coût qu'il explique que des «négociations à propos d'abattement de charges sont indispensables sinon la mesure sera trop chère pour la profession». S'il ne s'agit en aucun cas d'un salaire royal, c'est en tout état de cause beaucoup plus que les 300 euros mensuels du stage proposés par la DAPA.

La durée pour l'obtention de la licence d'exercice elle-même est sujette à évolution puisque les organisations réfléchissent à une formule sous forme de 'carnet de vol' ou de crédits, définissant quelles tâches doivent avoir été exécutées sans autre limite de durée. Ainsi l'étudiant brillant ou chanceux pourrait obtenir tous ses crédits rapidement, un autre plus dilettante en quatre, cinq ou dix ans pourquoi pas. De plus l'étudiant ne serait pas tenu à effectuer toute sa formation dans une seule agence mais il aurait par contre l'obligation, et ses employeurs avec lui, de lui faire découvrir tous les aspects du chantier. Ce que les jeunes architectes font de toutes façons, soit en prenant des risques considérables en travaillant seul, soit en travaillant dans les agences. Dans les deux cas, il leur faut beaucoup plus que les deux ou trois ans envisagés pour y parvenir.

Autre preuve de la souplesse, véritable sinon apparente des organisations professionnelles, François Susini, président de l'Ordre, explique par exemple que l'intérêt de la durée de trois ans est «de suivre un projet de A à Z, soit deux ans, qui pourrait accompagner un cursus technique d'un an réalisé au sein des écoles» ; soit trois ans au final. «Il ne s'agit pas d'une invention mais d'une volonté de traduire la réalité dans un sens qui convient à tout le monde», dit-il.

Incompréhension mutuelle?

D'où viennent alors les incompréhensions et la méfiance des étudiants vis-à-vis de ces propositions ? Sans doute en partie du fait que les étudiants n'ont pas été partie prenante de la réflexion menée lors de l'élaboration du Livre Blanc, que leur expérience des 'stages' laisse à désirer et du sentiment qu'ils ont de n'être pas écoutés après avoir pourtant, en toute bonne foi, fait masse quand la profession a eu besoin d'eux lors des manifestations anti-PPP.

«C'est un chantier très lourd de convaincre les étudiants du bien-fondé de nos propositions», soupire Patrick Colombier. Ce n'est rien de le dire si on en juge par la véhémence des réactions des étudiants.

Même si les organisations professionnelles ont affiné leur proposition de licence d'exercice, il n'en demeure pas moins quelques inconnues que les étudiants ont relevées. Comment les agences vont-elles concilier intérêts privés et (bonne) volonté de transmettre un savoir-faire, à supposer qu'elles en aient le temps ? Comment s'opérera la sélection des étudiants par les agences ? En conséquence de cette sélection, y aura-t-il de fait des nuances d'appréciation de la licence d'exercice d'un jeune architecte selon qu'elle a été obtenue dans telle ou telle agence ? «Comment ne pas s'inquiéter de la formation que dispenseront ces agences sans qualité particulière où termineront la plupart d'entre nous ?», s'interroge Claire Bailly. Ce qui semble signifier en creux que la course aux 'bonnes' agences risque d'être féroce.

Enfin, il serait peut-être bon de s'interroger également sur le contenu de l'enseignement. Si l'on en juge par le courrier de M. Welcomme, convaincre les enseignants (où certains d'entre eux) qu'une telle remise en cause est nécessaire risque de se révéler autrement plus ardu que de convaincre les étudiants.

Christophe Leray

Pour lire le courrier des étudiants adressé au ministère de la culture, cliquez ici.
Pour lire le compte-rendu de l'assemblée générale du 3 avril dernier rédigé par les étudiants, cliquez ici.

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