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Les tribulations d'un Français à Taiwan

© Cyberarchi 2019

Alors que nombre d'architectes salivent aujourd'hui à l'idée d'aller travailler en Chine, Frédéric Castaing, 38 ans, en revient. Il connaît donc l'envers du décor. Et le moins que l'on puisse écrire est que le choc culturel, dans les deux sens - aller et retour -, est terrible. Témoignage.

 
 
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Découvrir les méthodes de travail à Taiwan et se voir confier de (très) gros projets est une expérience à laquelle un jeune architecte tout juste diplômé en France n'est pas préparé. Découvrir en rentrant en France les conditions dans lesquelles travaillent aujourd'hui les 'jeunes' architectes est une expérience à laquelle un architecte expérimenté n'est pas, non plus, préparé.

Difficile d'imaginer que le même homme, quelques années plus tôt, avec bien moins de vécu professionnel, réalisait d'immenses projets publics - dont entre autres la Bibliothèque nationale - à Taipei, la capitale de Taiwan.


Reprenons. La vie de Frédéric Castaing est bouleversée - mais il ne le sait pas encore - quand il rencontre, pendant sa troisième année d'étude d'architecture, une étudiante chinoise de Taiwan en Arts Déco cherchant quelqu'un susceptible de lui corriger son mémoire. Abonné aux petits boulots, en agences ou non, pour financer ses études, il accepte le marché. De l'esquisse au projet, le voilà marié. Son projet de diplôme sera donc 'Une université solaire à Taiwan'. Il décroche bientôt en France ses premiers boulots en agence, dessinateur comme de juste.


Lors de vacances à Taiwan, son épouse découvre une annonce. 'Agence recherche architecte pour grand projet en Malaisie'. Maîtrisant l'anglais mais sans parler ni le mandarin ni le dialecte taiwanais, il y répond en toute curiosité.

Surprise ! il est embauché à condition de se décider rapidement. Une semaine plus tard, il est à Taiwan prêt à l'emploi. Le projet en Malaisie est gigantesque puisqu'il ne s'agit de rien de moins que de créer une ville nouvelle sur 25 hectares, projet dont il hérite, seul. "Un peu paniqué", il se lance.

"C'était surréaliste", dit-il aujourd'hui en riant de bon coeur. Il comprend assez vite la raison de son embauche. Outre l'aspect marketing - un architecte étranger est un argument pour les clients -, c'est la différence des formations - technique et structurelle, notamment sismique, pour les Chinois, plus portée sur le design pour les Français - qui lui vaut cette soudaine bonne fortune. Bonne fortune n'est peut-être pas le mot adapté car, ne connaissant pas encore et pour cause, les us et coutumes du pays, il a accepté le salaire proposé sans négocier âprement, ce qui, en Chine, est source de déconvenue. En effet, il apprend bientôt qu'il est le moins bien payé de l'agence. Quant au fait de se retrouver seul sur un tel projet, il comprend suffisamment vite que les Chinois n'y voient aucun problème. "Bref, j'ai fait tout le plan d'urbanisme en trois mois, ce qui, pour eux, était déjà beaucoup de temps passé pour un projet", dit-il.

En effet, à Taiwan en particulier mais, plus généralement, en Chine et en Asie, l'architecte est au service du client et, à ce titre, n'a pas beaucoup voix au chapitre. "Le travail est très découpé, une agence s'occupe de la structure, une autre de la façade, une autre encore de l'intérieur. Pour de l'habillage de tours par exemple, les plans arrivent et, en deux ou trois jours, l'habillage est fait. Il n'y a pas de représentation en 3D ou autres recherches plus poussées. On ouvre un livre et on adapte, personne n'a le temps de faire du design. Du coup, on découvre de grosses surprises sur le chantier", explique-t-il. Ce qui lui vaut quelques regards torves quand il lui prend l'idée d'aller sur site, de prendre des photos, ce que tout le monde autour de lui trouve "très étrange", personne d'ailleurs ne souhaitant jamais l'accompagner.

Cette dernière remarque n'est pas un détail pour qui connaît les difficultés à trouver une adresse en Asie pour les habitants eux-mêmes, alors pour un Français... Enfin, nouvelle découverte culturelle de taille, si le patron de l'agence est l'architecte, le patron de la bourse est son épouse. "Avec le patron cela se passait bien mais avec sa femme, c'était terrible", dit-il. Un grand classique chinois.

A peine parti, il retrouve du travail dans une agence qui ne réalise que des marchés publics. Le patron souhaitait faire de l'architecture raisonnée et des projets intéressants. Là, Frédéric Castaing, tout seul bien sûr, se fait plaisir. Le travail est intensif ; il conçoit de A à Z, en six mois, deux beaux projets - un centre régional administratif et un centre de surveillance écologique en bordure de rivière - qu'il aura la satisfaction de voir construits. Le salaire est meilleur mais le courant ne passe pas avec la patronne qui lui sucre sa couverture sociale, pourtant obligatoire. Il rejoint bientôt une grande agence de Taipei : "Salaire super mais un cauchemar au boulot ; des architectes sous pression, des projets pour des clients privés réalisés en un jour, le patron - une star pourtant à Taiwan - qui ouvre un livre et qui décide qu'il faut faire cette façade ou celle-ci".

Lassé rapidement de faire des "guirlandes de noël", il rejoint un architecte de la capitale qui ne fait que des projets publics. Là, enfin, il trouve son bonheur professionnel, héritant notamment de l'intérieur de la future bibliothèque nationale. "Je m'étais habitué à travailler seul, j'étais décontracté, sans pression". Il aligne, entre autres, un siège social, une extension d'université, un parc industriel. Du vrai travail, "très intéressant", se souvient-il, se remémorant son "excitation positive". Ses collègues et confrères se montrent toujours méfiants à son égard - sauf l'un d'eux qui a fait ses études en Angleterre - et, n'ayant d'autres choix, il apprend le mandarin. "Au début je dessinais beaucoup et parlais peu mais, au bout d'un an, j'ai pu inverser la tendance", dit-il, pas peu fier. Son épouse est professeur et mène à bien ses projets personnels, un enfant est né. Tout baigne. Il reste trois ans dans cette agence.

Sauf que le temps passant, la question s'est posée de savoir s'il fallait rester à Taiwan ou rentrer en France. Deux raisons ont poussé au départ. La première d'ordre privé. La scolarité d'un enfant, en Chine, n'a rien à voir avec celle d'un occidental, ainsi d'ailleurs qu'une éventuelle orientation professionnelle plus tard. La seconde avait à voir avec son métier d'architecte. En Chine, il ne faisait pas de chantier ce qui, dans le cadre d'un éventuel retour en France, serait pourtant nécessaire. A trop attendre, ne risquait-il pas de se priver d'opportunités en France ? Décision fut donc prise de rentrer, avec la certitude qu'en tout état de cause, l'expérience acquise au fil de ces six années ne pouvait que se révéler bénéfique.

Il allait rapidement déchanter. "J'ai prospecté sans a priori", dit-il. Il a bientôt vu se profiler deux options. D'un côté, bosser dans de petites agences avec des salaires inférieurs à ce qu'ils étaient avant qu'il parte, inférieurs même à ceux qu'il gagnait quand il était étudiant. De l'autre, travailler dans de grosses boîtes intéressées par son profil et sa maîtrise de la langue. Il s'engage avec l'une d'elle, une grosse agence connue. "Ce fut une énorme déception. Mon travail était moins intéressant que ce que je faisais en Asie et surtout j'ai retrouvé tous les défauts que j'avais découvert à Taiwan : même processus, même rapidité, même esprit de rentabilité, même façon de pomper dans les livres pour habiller une façade, etc.". D'autres agences lui proposait certes du travail beaucoup plus valorisant mais à condition... de s'installer en Chine. Il en arrivait.

A tout prendre, il a décidé de se mettre à son compte, travaillant sur de petits projets. Sauf que cela ne nourrit pas une famille et compensait mal la déception d'un retour plus difficile que prévu. Dans un pays qui ne fait déjà guère de place aux jeunes architectes, un profil atypique en plus... "J'étais prêt à arrêter complètement", dit-il. Il est devenu libraire. Sauf que l'architecture est revenue par la fenêtre. "J'étais tout le temps sollicité", dit-il en riant. Tant qu'à redevenir architecte et à ce que ce soit difficile de toute façon, "autant faire quelque chose qui me fait plaisir", dit-il. Il s'est souvenu alors de sa curiosité à Taiwan, où il fait une chaleur épouvantable, vis-à-vis de l'architecture traditionnelle, sans climatisation et pourtant très confortable alors que les constructions modernes offrent des conditions éprouvantes. De plus, il avait travaillé sur plusieurs projets 'solaires'. Ce sera donc l'architecture solaire et bioclimatique.

Aujourd'hui, il finit de mettre en ordre la librairie et a déjà entamé la reconversion d'un garage couvert en Dupleix (80m² avec système solaire passif) et l'extension d'un pavillon à Champs/Marne (100m² biomatériaux et système solaire actif). A l'heure où sont écrites ces lignes, la construction de la Bibliothèque nationale de Taiwan est en cours.

Christophe Leray

Pour consulter l'album photo des projets conçus par Frédéric Castaing à Taiwan, cliquez ici.

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