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Les enjeux historiques, par Christian Delage, historien

© Cyberarchi 2020

Lors de son internement au camp de Royallieu, le poète Robert Desnos avait écrit à sa compagne, Youki : "J'ai coupé au dernier départ et j'espère bien ne pas être du prochain. Je suis ici avec des gens très bien et gentils : communistes, gaullistes, royalistes, curés, nobles, paysans - C'est une salade extraordinaire". Desnos est mort à Terezin le 8 juin 1945.

 
 
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Près de 45.000 personnes ont été internées dans la caserne de Royallieu (16 hectares, 25 bâtiments), construite en 1913, transformée en 1941 par la Wehrmacht en "camp de concentration permanent pour éléments ennemis actifs" puis en "camp de détention de police allemand". C'est en effet une population composite, tant par les nationalités, très diverses, que par les raisons des arrestations.

Peu étudiée par les chercheurs spécialistes, cette histoire n'est pas connue du grand public. L'une des raisons de la faiblesse historiographique vient sans doute de la destruction des archives du camp par l'armée allemande lors de son départ en 1944. La campagne de recherche conduite par la Fondation pour la mémoire de la déportation et la mairie de Compiègne depuis l'année 2000 a néanmoins porté ses fruits : des documents ont été trouvés et rassemblés, côté allemand comme côté français, émanant des autorités administratives et politiques comme des internés eux-mêmes.

Le camp de Royallieu a joué un rôle central dans la politique allemande d'occupation. Si les internés sont majoritairement des politiques et des résistants, pour beaucoup communistes, qui sont tous en transit, en provenance de l'ensemble des prisons de France et à destination des camps nazis, il y a également des internés civils (Russes, Américains, entre autres) et des juifs.

Or, il advient que ceux-ci, au nombre d'un millier, forment le premier convoi parti de France, en l'occurrence depuis Royallieu, le 27 mars 1942. Certains avaient été directement internés à Royallieu après leur arrestation, en décembre 1941, mais d'autres avaient été spécialement transférés de Drancy pour être regroupés dans ce convoi. Pourquoi ?

En fait, pendant l'hiver 1941/1942, les Allemands infléchissent leur politique de répression, marquée par l'arrestation préventive d'otages désignés pour être fusillés le moment venu. Les opposants à la présence allemande mais également ceux qui sont considérés comme "suspects" sont bientôt qualifiés d'"éléments judéo-bolchéviques". Un lien est en effet établi entre les attentats qui visent des officiers allemands et l'activité supposée de juifs au sein de "groupes communistes terroristes". Une politique de persécution et de déportation impliquant la France dans la "Solution finale" est alors mise en place.

Après le départ du deuxième convoi de juifs, le 5 juin 1942, 26 convois principaux déportent politiques et résistants vers sept destinations : Buchenwald, Neuengamme, Auschwitz-Birkenau, Mauthausen, Dachau, Sachsenhausen, Ravensbrück. Soumis au travail forcé et aux mauvais traitements, près de la moitié décède pendant le transport ou dans les camps.

A la Libération, la mémoire des déportés politiques et résistants trouve rapidement une place institutionnelle dans le paysage des commémorations de la Deuxième Guerre mondiale, au contraire de celle des "déportés du travail" et des juifs. Elle ne bénéficie pourtant pas des atouts d'une réunion au sein d'une seule association représentative des convictions, des engagements et des parcours de chacun des déportés.

De Royallieu ne sont ainsi parvenues que des parcelles d'histoire correspondant à la mémoire spécifique de ceux qui ont été internés ensuite dans le même camp ou de ceux dont la voix s'est fait entendre par le biais de leur association d'anciens.

La création du Mémorial participe à l'évolution de l'histoire et de la mémoire françaises de l'internement et de la déportation, en favorisant la réunion des mémoires qui, jusqu'ici, se tenaient souvent à distance les unes des autres. Ouvert sur la confrontation des deux armistices de 1918 et de 1940, le parcours se referme sur l'évocation des camps où les internés ont été déportés : au geste inaugural des cameramen américains et soviétiques, alors confrontés à la découverte de l'horreur, sont associés les récits des déportés eux-mêmes, ceux de Edmond Michelet, l'un des responsables du mouvement de Résistance Combat, filmé au printemps 1945 dans le camp de Dachau, de la militante communiste Marie-Claude Vaillant-Couturier devant la cour du Tribunal militaire international de Nuremberg, en janvier 1946, ou bien encore du déporté juif Lucien Fayman pour la Fondation Spielberg à la fin du siècle dernier.

La force de ces paroles et de ces visages provient en grande partie des conditions de leur médiation audiovisuelle, qui ont évolué de 1945 à nos jours. Il s'agit bien d'un travail de mémoire, qui n'est pas contradictoire avec les exigences de l'histoire, tous deux se complétant et se renforçant mutuellement.

Christian Delage

Lire également nos articles :
>> 'A Compiègne, Jean-Jacques Raynaud au carrefour de l'histoire et de la mémoire' ;
>> 'Le scénario de visite, par Bruno Badiche, LM communiquer et Jean-Jacques Raynaud'.

Consulter notre album-photos : 'Mémorial de l'internement et de la déportation, camp de Royallieu (60)'.

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