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Les émois du jeune Cassar (Arkhenspaces)

© Cyberarchi 2019

"Je dessine très mal ; je suis devenu architecte car il y avait l'ordinateur", explique Eric Cassar. A ce titre, il est parfaitement représentatif d'une nouvelle génération d'architectes. Il est jeune, donc, mais tient d'emblée à relativiser sa jeunesse. "Je ne veux pas donner mon âge", dit-il. "Disons que j'ai entre 30 et 40 ans". Caprice ? Portrait.

 
 
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"Que l'on dise qu'un architecte est jeune jusqu'à plus de 40 ans me déplaît fortement. Regardez Beaubourg, l'un des derniers bâtiments construit par un 'jeune' et l'un des plus réussis et de ceux qui fonctionnent le mieux de Paris. Etre jeune, c'est comprendre quelque chose de l'air du temps. Un chef d'orchestre peut être jeune. Dans ce pays, on juge sur l'âge. Je préfère être dans un flou, une fourchette. Cela dit, retrouver l'innocence de l'enfant est très important dans le domaine de la création et chaque concours devrait avoir la vision de jeunes architectes, d'architectes plus âgés et d'architectes de très grand âge, car les oeuvres de fin de vie ne sont pas les mêmes que celles du début de vie".

Son physique de jeune premier, au look 'désinvolte' entretenu, sinon étudié, le fait paraître encore plus jeune qu'il ne l'est réellement. D'où sa frustration peut-être.

Comment a-t-il recruté de telles collaboratrices ?

"Internet est ma seule façade, c'est comme ça que j'existe. Etonnamment, je reçois beaucoup de demandes de jeunes architectes du monde entier, je pense donc que c'est le site", propose le maître des lieux.

"Je suis jeune mais cela fait un moment que je réfléchis", offre-t-il soudain.

De fait, le visiteur s'aperçoit très vite avoir à faire avec un jeune homme extrêmement sérieux dont l'ordre parfait qui régit son agence et son bureau n'est que la première expression.

Le nom même de l'agence - Arkhenspaces - (plus chic sans doute que Eric Cassar architecte. NdA), ne doit ni au hasard ni à l'intuition. Arkhe, en grec ancien, signifie 'commandement', 'origine' ; 'n' est utilisé ici dans son sens mathématique (n dimensions, énième, etc.) ; spaces n'a pas besoin de traduction mais, pour Eric Cassar, le pluriel est fondamental. "On a beaucoup parlé d'espace en architecture mais je crois qu'il faut parler d'espaces", dit-il. De fait, il développe cette notion d'espaces au pluriel ("nspaces") de façon convaincante, s'appuyant sur le concept d'"être sphère", lequel "peut être considéré comme une quantité d'espace variable".

C'est peut-être parce que rien ne le prédestinait à l'architecture, une rencontre inattendue, qu'il en explore désormais l'histoire, les concepts et les idées avec une détermination décomplexée. Alors qu'il ne compte à ce jour à son actif que quelques rénovations d'appartement et une maison / extension, avoir déjà élaboré et développé quelques principes dont il entend qu'ils gouvernent sa carrière d'architecte est déjà un grand pas.

C'est à l'école spéciale des Travaux Publics (ESTP) à Paris, après deux années de classes préparatoires scientifiques, qu'Eric Cassar a découvert l'architecture comme on se découvre un talent inopiné. "J'avais vraiment de très bons résultats dans cette matière et cela m'a intrigué", dit-il. Soudain, lors d'une visite à Bilbao : "le choc". "Whao, on peut faire de l'architecture autrement", a-t-il pensé.

S'il y a mille façons de devenir architecte, le 'choc' est une porte d'entrée radicale.

Eric Cassar en garde pour Gehry une grande admiration : "un très très bon architecte, trop critiqué. Rares sont les architectes qui font des chefs-d'oeuvre et Gehry en a fait un, à Bilbao", s'émeut-il. C'est chez Gehry qu'il serait allé à l'issue de ses études à l'EAPVS (Beaux-arts, Paris) s'il n'avait pas eu à achever la construction de sa première maison (dont un professeur a signé le permis). Et si son diplôme ne lui avait pas ouvert une voie totalement inattendue.

Si Eric Cassar est devenu ingénieur sous l'amicale pression de son père, ingénieur lui-même, il n'est pas si étonnant qu'il soit, au final, devenu architecte. En effet, l'art et la littérature (poésie, théâtre notamment) furent ses premières passions. Son jeune frère est ingénieur du son et crée des installations sonores, sa compagne est comédienne et il a fondé depuis plusieurs années avec un ami compositeur et un autre ami plasticien un site étonnant - sos-art.com - qui 'publie' nombre d'artistes contemporains français et étrangers travaillant autour d'un mot devenu thème.

"Le Mot est très important pour moi et la poésie traduit un état, une perception", dit-il. C'est donc tant par le prisme de l'art - "l'architecture en tant qu'art doit stimuler chez le promeneur, spectateur d'espaces, des sensations originales", dit-il - que celui de la technique - "on ne peut juger que l'architecture construite et que l'architecture construite qui vieillit" - qu'Eric Cassar a abordé ce nouvel engagement.

Autant se passionne-t-il pour l'histoire de l'architecture comme il se passionnait pour l'histoire de l'art, autant se résout-il cependant, malgré son impatience, qu'un architecte ne peut être vraiment jugé avant que son premier bâtiment ait au moins dix ans. Au moins.

Le temps de voir venir donc et le temps de réfléchir.

Encore faut-il préciser ici un autre élément de l'ADN de l'architecte Cassar. Eric, dans ce qui semble une autre vie, fut magicien, au sens propre. Il s'est produit sur scène à Paris à un âge où d'autres se demandent encore s'ils peuvent dessiner sans l'autorisation de papa-maman.

La magie est un art ingrat - comme pour les circassiens, il faut des heures et des heures de travail infini d'une impitoyable rigueur pour pouvoir réaliser un tour qui ne peut qu'être parfait car la moindre erreur est immédiatement sanctionnée : le 'spectateur' n'y croit plus. Il est cohérent donc que l'une de ses perceptions de l'architecture est celle "d'un opéra dans lequel le spectateur-promeneur est un des acteurs", dit-il. Close up architecture ?

Ayant auparavant appris seul à travailler 'comme un fou furieux' avant 'l'instant magique' où le projet prend forme et peut être réalisé, l'ingénieur Cassar était donc prêt à embarquer dans l'aventure d'une agence d'architecture.

"L'occasion d'avoir un associé ne s'est pas présentée", dit-il. "Je suis en société (SARL) et j'ai toutes les parts, donc je peux l'ouvrir".

Puisqu'il aime "réfléchir" et "les mots", fort d'une expérience de vie atypique et de la foi des nouveaux convaincus, Eric Cassar a développé un corpus d'idées intéressantes, voire originales (même si encore teinté de l'héroïsme et de la jeunesse dont il se défend avec tant d'ardeur). Ainsi est-il l'un des premiers, à notre connaissance, à parvenir à construire un discours cohérent autour de l'idée d'une architecture interactive. D'un postulat connu - "si la cathédrale agit sur l'individu, pourquoi l'individu n'agirait-il pas sur la cathédrale ?" - il parvient à une réflexion aboutie (plus qu'une idée, pas encore une théorie), effectivement dans l'air du temps, concernant Internet par exemple mais pas seulement, loin de là.

Au final, son constat du fonctionnement de la société actuelle - l'aliénation procède de l'environnement contrôlé, lequel est lui-même à l'origine de plus grands désordres - est sévère. Constat tempéré cependant par les pistes qu'Eric Cassar se propose d'explorer.

Bien sûr, les émotions du jeune homme peuvent prêter à sourire ou à soupirer, selon le degré de cynisme de son interlocuteur. Ainsi, quand l'architecte cite Baudelaire - "Le beau est toujours bizarre" - ou Dostoïevski - "La beauté sauvera le monde", il est d'une sincérité si absolue qu'elle étonne. Sauf que l'ingénieur est lucide. "Il faut toujours chercher à créer quelque chose de nouveau, créer un 'beau nouveau' ; je n'y arrive pas forcément mais c'est l'objectif", dit-il.

En attendant, restent les concours. Pas ceux de marchés publics, d'aucun s'en doute. Pour les autres, il choisit exclusivement ceux dont l'objectif est de concevoir un bâtiment destiné à être construit. "C'est un impératif si l'on veut être à 100% dans le projet puisqu'il qu'il faut alors allez au bout du process, de l'étanchéité aux poignées de portes", dit-il. Etonnamment, alors même qu'il est de son propre aveu issu de l'architecture 'informatique' - "Gehry faisait plein de maquettes, je fais plein de maquettes virtuelles", explique-t-il notamment - lui-même se méfie de l'image et fait le distinguo entre le "langage de l'architecture" et celui de "représentation de l'architecture". Lui préfère s'exprimer par les plans, les coupes et les mots, même s'il comprend que "dans une société où il faut vendre et se vendre, l'architecture réduite à une image est un passage obligé". Au moins rend-il ici grâce à ses parents d'avoir insisté pour qu'il devienne ingénieur. "Je ne dessine pas des choses que je ne saurais pas comment construire", dit-il. Ce n'est pas le moindre de ses atouts.

Sauf que les concours demandent un investissement financier et humain qui peut s'avérer dangereux pour une jeune structure. "Au niveau financier, il y a eu des périodes compliquées", convient-il. Et quand ils sont perdus en majorité, ces déceptions amènent à "se poser des questions". Mais deux évènements ont modifié la donne. D'une part, un courrier d'encouragement de Claude Parent, qui a remarqué son travail, a offert à l'architecte "une nouvelle légitimité dans le sens où ce courrier m'a insufflé une formidable énergie pour continuer", dit-il.

D'autre part, comme une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, un grand groupe industriel français, qui avait remarqué son projet de diplôme - 'Une aire de service sur l'autoroute', "un espace qui n'avait pas été réfléchi par un architecte depuis 30 ans", explique-t-il - lui a proposé un programme de recherche qui offre aujourd'hui à l'agence une forme de stabilité et à Eric Cassar la possibilité de se projeter dans l'avenir.

Enfin, s'il a en haute estime ses propres capacités à réfléchir, il a su dès ses premiers chantiers faire montre d'une grande qualité d'écoute et d'apprentissage. Au point que c'est sur la recommandation d'un entrepreneur du bâtiment, rencontré sur un chantier, que lui échut un projet de réhabilitation d'un immeuble haussmannien à Paris. "Je suis encore un peu trop gentil ; 'il faut savoir être dur' me disent les gens", remarque-t-il à ce sujet, apparemment pas entièrement convaincu. Il a l'impression de s'en tirer à moindre mal. "C'est après (c'est lui qui souligne) le diplôme que j'ai découvert l'importance du budget dans l'architecture. Quand on vous dit 'ça ne doit pas coûter cher', cela fait réfléchir", dit-il.

Surtout, il se sent désormais prêt à passer un cap. "Je veux construire, réaliser. Je ne veux pas continuer à réfléchir à une architecture de papier. C'est une grande frustration, on crée une oeuvre d'art mais elle n'est pas réellement créée", dit-il laissant de nouveau transparaître son impatience et son angoisse. Si "le beau peut choquer et interroger", l'architecture est in fine "un art qui a besoin des autres pour être construit et c'est une difficulté. Il ne faut pas se trahir. J'espère que je ne le ferais jamais. Je peux dire 'je ne le ferais jamais' mais on ne sait jamais de quoi la vie est faite et je me méfie de l'humain, y compris de moi-même".

Se trahir ? "La question se pose à un moment : pour qui construit-on ? On a envie que ce soit pour de belles valeurs". Bien, les idéaux de la jeunesse ne l'ont pas encore déserté.

Qu'attend-il au final de sa rencontre avec un journaliste ? "J'ai besoin d'être un peu connu, pas reconnu, mais connu, que l'on sache que j'existe. Je ne suis pas mondain mais puisque l'on me dit que les règles du jeu sont biaisées...". Au moins Eric Cassar peut-il se rassurer à ce sujet ; elles ne le sont pas que pour lui. Les confrères de sa génération peuvent en témoigner également.

Christophe Leray

Lire également notre article 'Maison des arts et de la culture (Beyrouth) : "un lieu d'envol et de rassemblement"' et consulter notre album-photos 'La jeunesse d'Eric Cassar n'est pas une fatalité, le temps travaille pour lui'.

Les émois du jeune Cassar (Arkhenspaces)
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